Le Mouvement Travailliste en Angleterre (SPGB, 1931)

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Le Fond Économique

Afin de comprendre la situation actuelle du prolétariat anglais et de ses organisations, il faut d’abord pouvoir apprécier quelques réalités en ce qui concerne le dessous économique et politique.

La première chose à remarquer est la grande inégalité dans la distribution des biens dans ce pays. Un économiste connu (qui n’est pas socialiste) a calculé que 4 % de la population de ce pays détient 80 % de toute la propriété qui existe actuellement dans la Grande Bretagne.

L’inégalité dans la distribution du revenu global du pays (y compris les salaires) n’est pas aussi grande, mais quand même elle est remarquable. Le même économiste nous informe qu’à peu près 6 % de la population reçoit 50 % du revenu global du pays. Il est probable que cette inégalité est plus grande dans l’Angleterre que dans tout autre pays du monde.

Tandis que les salaires des ouvriers industriels n’atteignent guère une moyenne de £130 sterling par an, il y a environ 100.000 personnes qui reçoivent annuellement au moins £2.000 par an. Le revenu global de ces derniers s’élève à £500 millions par an.

Plus que 2.500.000 des travailleurs industriels sont enregistres comme chômeurs, soit une proportion de 20 % de ceux qui sont assurés selon les provisions de la loi d’assurance contre le chômage. De plus, il y a des centaines de milles de sans-travail qui ne sont pas assures (les commis, domestiques, et autres) et ceux-ci ne sont pas enregistrés officiellement comme chômeurs du fait qu’ils ne sont pas assurés. Le chômage actuel est d’une sévérité anormale, et il faut remonter jusqu’à 1921 pour trouver une période où le nombre des chômeurs s’est élevé à 2.500.000. Dans la période intermédiaire, le nombre des chômeurs n’est jamais tombé à un niveau très inférieur à un million.

En outre, il y a plus que 1.000.000 de personnes qui sont dans un dénuement complet et qui reçoivent des autorités municipales un secours soit de l’argent soit de provisions (denrées, etc.). Ce nombre comprend beaucoup des sans-travail et de leurs dépendants.

Il est facile de comprendre que cette pauvreté des travailleurs n’est pas à reporter à l’étroitesse du revenu total du pays, mais à sa distribution inégale. Prenant en considération le plus grand coût de la vie et l’accroissement de la population, ce pays est beaucoup plus riche qu’avant la guerre.

Envisageant la question d’une manière générale, on peut dire que le salaire des ouvriers, par rapport au pouvoir d’achat, est probablement moins qu’avant la guerre. Le chômage s’est constamment accru par l’installation de machines ayant pour but d’amoindrir le nombre de personnes engagées dans telle ou telle industrie, ce personnel réduit pouvant produire avec les nouvelles machines la même ou une plus grande quantité de marchandises.

La Politique

Presque tous les adultes (hommes et femmes) ont le droit de voter dans les élections nationales, et par conséquent la plupart des votants sont des travailleurs. Il y a environ 29.000.000 personnes possédant le droit de suffrage, dont 23.000.000 utilisèrent leur droit aux dernières élections de 1929. De ce nombre, 8.800.000 votèrent pour les Conservateurs, 5.300.000 pour les Libéraux, et 8.389.000 pour le Labour Party (le parti soi-disant des ouvriers). 25 candidats Communistes se firent présenter, mais aucun ne réussit à gagner une place dans la Chambre des Communes. Ce dernier parti n’a que 8.000 membres, et il ne fut en mesure de prendre part aux élections que grâce à l’argent qu’il recevait de la Russie.

Le Socialist Party of Great Britain ne put faire entrer aucun candidat aux élections susmentionnées, parce qu’il faut d’abord déposer une somme de 150 livres sterlings pour chaque candidat qui se fait présenter, et cette somme est forfait si le candidat ne reçoit pas une proportion prescrite des suffrages. Par contre le Labour Party n’est pas gêné par le manque d’argent, par suite du revenu qu’il reçoit dos syndicats ouvriers et des donations que lui donnent ses riches partisans.

Les partis politiques

Les programmes des trois grands partis politiques ne sont pas très différents l’un de l’autre. Tous offrent au prolétariat plusieurs « réformes » telles que: des pensions de retraite plus avantageuses, des meilleures conditions d’assurance pour les malades et les chômeurs, la provision d’habitations pour un loyer un moyen, et ainsi de suite. Tous les partis promirent de résoudre la question du chômage. La grande ressemblance entre les programmes des trois partis s’explique par le fait que la plupart des électeurs (à peu près 80 %) est constitué par le prolétariat. Il s’ensuit que tous les trois partis sont en concurrence pour les votes du prolétariat.

En outre, le parti des Conservateurs représente ceux des capitalistes qui désirent imposer des droits de douane pour les marchandises étrangères, tandis que les Libéraux et le Labour Party représentent ceux des capitalistes qui préfèrent le libre-échange.

Le Labour Party a plus de représentants dans la Chambre de Communes qu’aucun des autres partis, quoique ayant reçu moins de votes que les Conservateurs, et depuis 1929 il existe une situation où le Labour Party n’est au pouvoir que grâce au soutien des libéraux. Le Labour Party espère rester au pouvoir jusqu’à la terminaison du terme maximum de 5 ans, et il espère aussi que durant cette période le chômage aurait diminué, dont il se ferait honneur.

Le Labour Party n’est pas et n’a jamais été un parti socialiste, quoique ses partisans font usage parfois du mot « socialisme. » Heureusement il n’a jamais prétendu être marxiste. Au fond, c’est un parti dont l’objet principal est d’améliorer le capitalisme. Auparavant il soutenait le capitalisme d’État (« nationalisation »), mais dernièrement il soutient l’idée de grandes sociétés industrielles qui travailleraient sous l’égide de pouvoirs qui leur seraient donnés par le parlement.

Le Labour Party appuya fortement la guerre de 1914-1918 depuis le commencement jusqu’à la fin, et n’a jamais prétendu renier son action.

Affilié au Labour Party se trouve le Independent Labour Party (« parti ouvrier indépendant »). Ce dernier, qui avait comme président Mr James Maxton, prétend être socialiste, mais sauf quelques détails sans importance, sa politique n’est pas différente de celle du Labour Party actuellement au pouvoir. Beaucoup de ses sociétaires opposèrent la guerre (mais non pas d’un point de vue socialiste), mais il permit à d’autres de ses sociétaires de participer à la coalition qui était alors au pouvoir et de voter des crédits pour les opérations militaires. Il n’ose pas défendre ni faire de la propagande pour le socialisme, car dans ce cas il serait obligé de sortir des rangs du Labour Party et perdrait en conséquence toutes les places (à peu près 140) détenues actuellement par ses sociétaires dans la Chambre des Communes. Au moment des élections, ceux-ci ne se présentent pas comme candidats du Independent Labour Party, mais du Labour Party.

Le Indépendant Labour Party a peut-être 20.000 sociétaires. Le Labour Party se compose pour la plupart d’affiliations des syndicats de travail, ce qui fait élever le nombre de ses sociétaires à 2 millions.

La plupart des travailleurs n’appartiennent pas à aucun parti politique, mais aux élections ils votent pour l’un ou l’autre des trois partis principaux.

Le Socialist Party of Great Britain n’a que quelques centaines d’adhérents, et quelques milliers qui le soutiennent. Nous sommes la seule organisation marxiste dans ce pays (quoique le parti Communiste se dit être marxiste).

Nous sommes pour le socialisme et pour rien que cela. Le nôtre est le seul parti qui resta ferme dans son opposition à la guerre mondiale. Nous refusons de travailler pour la réforme du capitalisme, et c’est pour cela que nous n’avons pas un très grand nombre de sociétaires. Nous n’admettons comme sociétaires que ceux qui sont vraiment des socialistes, et jusqu’à présent il n’y a qu’un très petit nombre de vrais socialistes dans ce pays.

Maintenant que les travailleurs peuvent voir à pleins yeux l’inutilité pour eux d’un gouvernement du Labour Party, nous avons pleinement confiance que les travailleurs s’intéresseront de plus en plus au vrai socialisme.

Les Syndicats des travailleurs

La plupart des travailleurs ne font pas partie des syndicats. Quoique 13 millions de travailleurs sont assurés contre le chômage et qu’il existe des millions encore qui ne sont point assurés, le nombre de sociétaires de tous les syndicats ne s’élève qu’à 5 millions, dont la plupart se trouve parmi les cheminots, les mineurs, les ouvriers du transport et de l’industrie textile, les mécaniciens, etc.

Après la guerre 1914-1918, la totalité des salaires du prolétariat subit une réduction de 700 millions de livres sterlings par an. En 1926 on essaya la grève générale afin de soutenir les mineurs que les patrons avaient mis en « lock-out » afin d’abaisser leurs salaires. Environ 2 millions de travailleurs y prirent part, mais après une semaine seulement, les chefs des syndicats cédèrent complètement. Les Communistes énoncèrent quelques sottises telles que « saisir le pouvoir, » mais le prolétariat n’y prêtait pas l’oreille. La grève fut un acte spontané en vue de secourir les mineurs II n’y réussit pas, mais quand même, on peut dire qu’il ne fut pas complètement inutile, parce que la stabilité des salaires depuis lors jusqu’en 1930 semble indiquer que par suite de cette grève, les patrons ne firent plus d’efforts afin de procurer un abaissement général des salaires.

Par suite de l’abaissement général des prix durant les deux dernières années, les salaires ont dû baisser en même temps, et les dirigeants du Labour Party n’ont rien fait pour empêcher ces abaissements. Même les employés de l’état ont dû subir des baisses automatiques et considérables suivant une formule basée sur le coût de la vie qu’ils avaient agréé antérieurement avec le gouvernement du jour.

L’Avenir

Par suite de la désillusion que leur a donnée l’administration du Labour Party, il est probable que pendant un certain temps les travailleurs s’écarteront de la politique et s’appuieront sur les syndicats – une forme d’organisation très utile mais limitée dans son rayon d’action.

Le Socialist Party of Great Britain continuera sa propagande, mais nos moyens ne sont pas larges, et forcément nous ne sommes pas en mesure d’avancer rapidement. Nous nous opposons également au « réformisme » ainsi qu’à la conception communiste d’une révolte armée de la part d’une minorité du prolétariat. Nous soutenons le point de vue marxiste que le prolétariat doit comprendre ce que c’est que le Socialisme et de s’organiser dans un parti politique afin de pouvoir se rendre maître de l’administration. Le suffrage universel existe ici, et il suffit que les travailleurs comprennent la manière de s’en servir.

(Mémorandum en date du 1er août 1931)

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Une Réponse to “Le Mouvement Travailliste en Angleterre (SPGB, 1931)”

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    […] Socialist Party of Great Britain (SPGB): Le Mouvement Travailliste en Angleterre […]

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