« Le Capital » aujourd’hui (Mattick, 1967)

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Début d’un article de Paul Mattick paru dans Économies et Sociétés, Série S,  Études de Marxologie, N° 11 (Institut de science économique appliquée,  juin 1967, pages 49 à 72).

En écrivant Le Capital, Marx se proposait « de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne » (1). Le centenaire du Capital offre une excellente occasion de juger la validité ou la non-validité de la loi hypothétique formulée par Marx quant à l’origine l’existence, l’épanouissement et la mort du système capitaliste. Aujourd’hui comme autrefois, sa justesse est encore controversée. On ne saurait s’en étonner, car on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle soit acceptée par ceux qui voient dans le capitalisme « non une phase transitoire du progrès historique, mais bien une forme absolue et définitive de la production sociale » (2). L’étude objective de la société capitaliste, Marx ne pouvait la concevoir que sous l’angle de l’opposition et de la critique : c’est-à-dire du point de vue de la classe sociale qui n’a rien à redouter, qui a tout à gagner de la dissolution du système capitaliste. De même que l’économie bourgeoise en tant que telle claironna l’effondrement de la féodalité et l’accession de la classe des capitalistes au rang de classe dirigeante, de même son programme critique révélait la loi immanente du développement du capitalisme et de sa marche vers l’issue fatale. Les critiques du capitalisme pouvaient prétendre à l’objectivité scientifique ; ses défenseurs ne le pouvaient pas. Sans aucun doute, c’est grâce à cène objectivité rigoureuse que Le Capital a remué la société capitaliste tout au long d’un siècle, et demeure à ce jour la théorie économique la plus ardemment discutée. Tandis que les œuvres de l’école classique sont sans exception reléguées dans l’histoire de la pensée économique, Le Capital a gardé toute son actualité.

Fait encore plus marquant, aucun traité critique comparable n’a vu le jour. Non que les disciples de Marx aient manqué de talent: mais Marx avait déjà épuisé le champ de la critique économique; et quoi qu’on ait à dire sur les changements du capitalisme, on n’a rien ajouté d’essentiel à son modèle abstrait du capitalisme et de son développement. Les marxistes s’en sont tenus à des problèmes marginaux, à des changements notables dans l’un ou l’autre secteur de la structure théorique, revêtant la vieille théorie d’un costume empirique nouveau.

A la vérité, l’intérêt pour la réalité mouvante du capitalisme a suscité des interprétations de l’œuvre de Marx qui souvent s’écartent de l’original. Marx lui-même n’a-t-il pas insisté sur une distinction claire entre les lois économiques abstraites et les conditions concrètes, toujours changeantes, de la production capitaliste que ces lois devaient élucider afin de repérer la tendance générale sous-jacente ? Cependant, à certains moments, la réalité parut contredire la théorie, et l’on s’efforça de la modifier pour l’adapter au monde variable des apparences. Laissons de côté ces efforts divers, puisqu’ils ne concernent pas la question de savoir si l’analyse du Capital s’applique encore au capitalisme moderne.

Le problème de la valeur.

La théorie marxienne du développement capitaliste repose sur la théorie de la valeur-travail, que Ricardo proposait déjà, et que Marx a présentée sous une forme plus élaborée. Marx lui donne une assise naturelle dans le processus de production matérielle, et dans l’inéluctable nécessité de distribuer le travail social selon des proportions définies, pour assurer l’existence et la reproduction de la vie sociale. Il n’est pas de société qui échappe à cette contrainte, dit-il, ce qui peut changer,  » dans des circonstances historiques différentes, c’est seulement la forme […] sous laquelle s’imposent ces répartitions proportionnelles du travail » (3).Cette forme, dans le capitalisme, « où les interrelations du travail social se manifestent dans l’échange privé des produits individuels du travail, c’est précisément la valeur d’échange de ces produits » (4). Marx a donc vu dans la loi de la valeur la forme indirecte d’organisation sociale dans une société productrice de marchandises. La valeur d’une marchandise consiste en temps de travail socialement nécessaire — coagulé. La force de travail est elle aussi une marchandise, et possède à ce titre une valeur d’usage et une valeur d’échange. C’est cette double nature de la force de travail qui cache et tout aussi bien explique l’exploitation du travail par le capital. L’acheteur de force de travail paie sa valeur d’échange, mais reçoit sa valeur d’usage; laquelle est en mesure de produire une plus-value, qui dépasse sa propre valeur d’échange. Les meilleurs points du Capital, écrit Marx à Engels,  » sont 1° le double caractère du travail, selon qu’il s’exprime en valeur d’usage ou en valeur d’échange (toute la compréhension des faits en dépend); et 2° l’analyse de la value indépendamment de ses formes particulières de profit, d’intérêt, de rente foncière, etc.  » (5) Tandis que le double caractère de la force de travail fait de la production capitaliste une production de plus-value, on aperçoit, à ne considérer que cène dernière, un rapport social fondamental ; que la plus-value soit répartie en diverses catégories, selon divers modes d’appropriation, c’est une circonstance qui ne fait guère que masquer ce rapport.

Vu ce double caractère de la production de valeurs, l’allocation nécessaire du travail dans le capitalisme ne coïncide pas avec la répartition du travail dans les proportions requises qui peuvent prévaloir dans d’autres formes de la production sociale. Le capital a modifié cette nécessité sociale : ce n’est pas la production comme telle, c’est la production de plus-value et de valeur d’échange qui motive la production capitaliste. Il y a une nécessité matérielle de répartir le travail, mais elle s’impose ici dans l’échange et dans les aspects qu’il fait prendre à la production; c’est un phénomène qui échappe aux regards des producteurs grâce aux mécanismes du marché. Dans ces conditions, la loi capitaliste de la valeur « l’emporte de haute lutte comme loi naturelle régulatrice, de même que la loi de la pesanteur se fait sentir à n’importe qui lorsque s’écroule sur sa tête » (6). Il s’ensuit que si le travail se distribue conformément au processus de production capitaliste, cette distribution n’a lieu que dans « la confusion de ses fluctuations accidentelles » et à travers les crises économiques.

En fondant sa théorie du développement capitaliste sur la théorie de la valeur-travail, Marx restait conscient du fait que les marchandises ne s’échangent pas selon leur valeur. Cette « contradiction », que les théories antimarxiennes ne se firent pas faute d’exploiter, Marx la résolut pour son compte en se référant au mécanisme du marché concurrentiel, qui transforme les valeurs en prix de production, autour desquels oscillent les prix effectifs de marché. En réalité, il n’existe aucun moyen de découvrir le prix d’une marchandise dans sa valeur, ou, inversement, de sa valeur dans son prix. Le concept de valeur n’a aucun lien direct avec les rapports de prix; il faut le relier au mouvement de tous les prix dans le changement incessant de la productivité du travail, eu égard au capital total. La controverse sur la transformation prix-valeur s’est apaisée. On ne doute plus qu’il soit  » possible de construire un modèle économique où la théorie de la valeur-travail se présente comme un système de distribution, mais dans lequel les marchandises ne s’échangent pas selon la proportion de travail qui a servi à produire chacune d’elles » (7).

Le modèle du développement capitaliste, fondé sur la valeur, est un moyen méthodologique conçu pour « saisir ses relations intérieures », qu’on ne saurait observer dans la réalité. Tout modèle est une version simplifiée d’une situation, d’un phénomène dont la complexité défie l’analyse ; mais pour donner des résultats valables, le modèle doit garder contact avec les phénomènes compliqués qu’il sert à examiner. Ainsi, le concept de valeur était-il nécessaire à Marx pour comprendre la dynamique de la production capitaliste. Si l’abstraction ne coïncidait pas trait pour trait avec la réalité, elle n’en était pas moins tirée des rapports réels. Et, dit Marx, quand bien même Le Capital n’aurait pas contenu de chapitre sur la valeur, « l’analyse que j’ai donnée du rapport réel contient la preuve et démonstration des rapports de valeur réels. Tout ce palabre sur la nécessité de prouver le concept de valeur vient d’une ignorance totale, et du sujet traité, et de la méthode scientifique dans ce livre » (8).

Cette analyse de la formation du capital au point de vue de la valeur se fonde sur « la société comme un tout ». Le monde est considéré comme une seule nation dans laquelle la production capitaliste domine partout, et ceci  » afin d’examiner le sujet… dans son intégrité, libre de toutes circonstances secondaires » (9). On suppose que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur, parce que la somme de tous les prix équivaut à la valeur totale, du moment que l’on tient « la société pour un tout ». Dans ce système abstrait et fermé, il n’existe que le capital et le travail, la valeur et la plus-value, et l’expansion du capital au travers de la plus-value.

Le modèle de l’accumulation du capital.

En général, le développement social est fondé selon Marx sur l’accroissement des forces productives du travail social. Dans le capitalisme, l’accroissement de la productivité va de pair avec le déclin de la valeur des marchandises, étant donné qu’il faut pour les produire un temps de travail réduit. Or, l’on peut désormais produire plus de marchandises en un temps donné. Comme elle recouvre une plus grande masse de valeur d’usage, la quantité de valeur d’échange augmente elle aussi, ce qui donne à l’expansion de la production matérielle le caractère d’une expansion de la valeur. Il n’en est pas moins vrai que, par suite de la productivité accrue du travail, une quantité donnée de valeur d’usage contient une quantité plus petite de valeur d’échange. Ce mouvement double et divergent de la valeur des marchandises est sous-jacent dans l’analyse marxienne de la production capitaliste sous le rapport de la valeur. La productivité accrue rend possible et en même temps exprime l’accumulation du capital, que Marx considère du point de vue de la valeur d’usage aussi bien que de la valeur d’échange. « La composition du capital, écrit-il, se présente à un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et parue variable (la valeur de la force de travail, la somme des salaires). Sous le rapport de sa matière, telle qu’elle fonctionne dans le procès de production et en force de travail agissante, et sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre. La première composition du capital est la composition-valeur, la deuxième la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là  » (10).

Parce que la nature matérielle de la production détermine les investissements tant en travail qu’en capital, la composition organique du capital diffère dans les différentes branches de la production. Dans le système clos de Marx, la moyenne des compositions des capitaux individuels donne la moyenne du capital total dans n’importe quelle branche de la production; et la moyenne des moyennes de toutes les branches donne la composition du capital social dans sa totalité. C’est sur cette moyenne que Marx raisonne en traitant de la loi générale de l’accumulation du capital.

L’accumulation modifie la composition organique du capital. Elle est « haute » quand le capital constant est plus grand que le capital variable, et « basse » dans le cas contraire. Accroître la productivité du travail, c’est produire plus avec moins de travail ; l’accroître par voie d’accumulation suppose une augmentation du capital constant relativement plus rapide que celle du capital variable, quoique tous deux augmentent dans l’absolu. Le capital nouvellement ajouté attire des travailleurs de moins en moins nombreux proportionnellement à sa grandeur; et le capital reproduit qui subit les effets de la composition modifiée expulse les travailleurs, autrefois attachés à lui, en nombre de plus en plus grand. C’est pourquoi, dit Marx, « une progression accélérée du capital total, accélération en progression croissante, est exigée pour absorber un nombre croissant d’ouvriers, ou même pour continuer à employer ceux qui travaillent déjà, compte tenu de la métamorphose permanente de l’ancien capital. A son tour, cette accumulation et centralisation croissante devient la source de nouveaux changements dans la composition du capital, ou d’une diminution encore accélérée de sa partie variable, comparée à la partie constante » (11).

Étant donné que seul le travail, ou capital variable, produit de la plus-value, et que le taux du profit se mesure à la totalité des investissements, c’est-à-dire à la combinaison des capitaux variable et constant, ce taux de profit déclinerait, n’était que la composition organique du capital augmente, et avec elle le taux de plus-value, grâce à la productivité accrue du travail. Quoi qu’il en soit, pour illustrer la tendance cachée du taux de profit vers sa chute, Marx imagine un capital qui se développe grâce à un taux constant de plus-value, hypothèse toute irréelle sans doute, mais qui montre la baisse du taux de profit à mesure que s’élève la composition organique du capital.

Il se peut que le capital s’accumule tout en gardant un taux de profit égal: il suffit que la valeur du capital variable et celle du capital constant augmente au même rythme. Ce serait toutefois supposer que le capital se forme sans que la productivité du travail augmente : les faits sont là pour démontrer au contraire que le capitalisme se développe, et se signale par un immense progrès technologique. Il se peut aussi que le capital ne s’accumule pas, et donc que le taux de profit ne décline pas. Or, un capitalisme sans accumulation ne saurait être qu’un phénomène passager: c’est un capitalisme en crise. Le développement capitaliste ne se conçoit que par accumulation. Et généralement, la formation du capital destitue de la main-d’œuvre, réduisant ainsi le taux du profit, mais accroissant simultanément et le taux et la masse de la plus-value.

La baisse tendancielle du taux de profit est une conséquence théorique de l’application de la théorie de la valeur-travail au processus de formation du capital. Quoique le taux du profit décline à mesure que la composition organique du capital augmente, la masse de plus-value augmente avec la masse accrue de capital accumulé. Selon les propres termes de Marx, les mêmes causes « qui produisent une diminution absolue de la plus-value, et donc du profit, sur un capital donné et, par conséquent, dans le pourcentage du taux de profit, produisent une augmentation de la masse absolue de la plus-value — et du profit — accaparée par le capital total » (12). Tout cela exige que « le multiplicateur qui indique l’accroissement du capital total doit être égal au diviseur qui indique la chute du taux de profit » (13). En d’autres termes, « le capital doit augmenter plus rapidement que le taux de profit ne baisse. (…) Pour que la partie variable du capital total non seulement reste absolument la même, mais s’accroisse absolument, bien que son pourcentage dans le capital total tombe, le capital total doit croître dans des proportions plus élevées que que le pourcentage du capital variable ne diminue » (14). C’est le processus d’accumulation lui-même qui, dans l’immédiat, ôte toute importance pratique à la baisse tendancielle du taux de profit.

Néanmoins, l’accumulation se caractérise encore et toujours par: « 1° L’accroissement du sur-travail, donc la réduction du travail nécessaire exigé pour la reproduction de la force de travail ; 2° la diminution de la force de travail (le nombre des travailleurs) employée en général pour mettre en mouvement un capital donné » (15).

Ces occurrences s’entre-déterminent, et elles affectent le taux du profit de façon contraire. Tandis que le taux de la plus-value s’accroît dans une direction, dans l’autre on voit décroître le nombre des travailleurs : « Dans la mesure où le développement des forces productives réduit la partie payée du travail exploitée, il augmente la plus-value en en élevant le taux; mais, dans la mesure où il réduit la masse totale de travail employée par un certain capital, il réduit le facteur des nombres par lesquels le taux de plus-value est multiplié pour calculer sa masse » (16).

Parce que  » le rapport entre le travail salarié et le capital détermine le caractère général du mode de production capitaliste »(16bis), on peut enrayer la chute du taux de profit, sans jamais l’empêcher tout à fait. Compenser la réduction relative du nombre des travailleurs par l’exploitation intensifiée, cela ne peut se faire indéfiniment, car il existe des limites précises au-delà desquelles le temps de travail ne saurait s’étendre, et le temps de travail nécessaire, c’est-à-dire le temps de travail incombant aux ouvriers, ne saurait se réduire encore au profit du temps de surtravail. Allons aux extrêmes: le temps de travail absolu ne peut, aux plus beaux jours, dépasser vingt-quatre heures ; le temps de travail nécessaire ne peut tomber à zéro. Ainsi l’extraction de plus-value rencontre des limites sociales et naturelles. Quelle que soit la masse de force de travail dont dispose en réalité le monde capitaliste, elle sera forcément, vu l’accroissement toujours plus rapide du capital constant, une quantité en diminution relative de force de travail exploitable. Poussée à son « terme logique », une expansion du capital continuellement accélérée fera du déclin relatif du taux de profit une chute absolue, la plus-value défaillante perdant tout rapport avec la masse boursouflée du capital. Ce point une fois atteint, la réalité correspondrait au modèle de l’accumulation que Marx nous propose.

Toutefois, Marx n’a jamais dit que le capitalisme succomberait par la vertu de la « loi de la chute du taux de profit », et il ne s’y est jamais attendu. Le modèle abstrait de la formation du capital sert à illustrer l’effet d’une productivité accrue sur la production et l’expansion du capital. Il indique aussi pourquoi toutes les contradictions que la réalité nous offre ne peuvent être tenues pour accidents ou remèdes, mais prennent source dans la nature du capitalisme, système producteur de valeur et de plus-value. Il nous montre, avant toute considération des rapports réels du processus de production, le système vulnérable aux crises ; il fournit l’outil nécessaire pour évaluer la force et la durée de toute modification de détail que le capitalisme peut subir en cours de développement.

Cette hausse de la composition organique du capital, Marx la trouve « à chaque pas confirmée par l’analyse comparée des prix des marchandises, soit qu’on compare différentes époques économiques chez une même nation, soit qu’on compare différentes nations dans la même époque » (17).

Ce phénomène a frappé tous les observateurs des rapports proportionnels réels entre le capital et le travail dans le processus de production ; loin de le nier , on l’a célébré comme le plus grand accomplissement du système capitaliste. Le degré de la composition organique du capital à tel ou tel moment ne nous dit rien, bien entendu, des perspectives ultérieures de la production capitaliste. Si le taux de la plus-value est suffisant, le capital peut s’accumuler tout aussi bien avec une composition haute ou basse. Un taux croissant de formation du capital dénote un taux suffisant de profit. Seul le déclin du taux d’expansion indiquerait que prend effet la tendance latente du profit à chuter.

L’extension quantitative du capital va de pair avec un changement qualitatif de sa composition: ce processus et ses suites sont clairement démontrés grâce à un modèle qui dépeint la loi générale de l’accumulation capitaliste. S’y trouve employé un concept de capital global qui néglige la réalité, ses nombreux capitalistes, ses concurrences ; mais qui montre de ce fait, sous-jacent à la lutte, déterminant son caractère, la chute tendancielle du taux de profit, qui exprime le développement des forces productives de la société sous les auspices de la production capitaliste.

Sous la pression de cette baisse tendancielle, la concurrence et le crédit deviennent, selon Marx, « les deux plus puissants leviers » de la concentration et de la centralisation du capital ; « la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmente sa partie constante au dépens de sa partie variable, ou occasionnent un décroissement dans la demande dans la demande relative du travail » (18) Plus grande est la richesse sociale, le capital en fonction, et donc « le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail », plus grande est la réserve industrielle. « Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste » (19). Son action, comme celle de toute loi, « est naturellement modifiée par des circonstances particulières, dont il n’y a pas lieu de faire ici l’analyse » (20).

Modification de la loi générale

L’analyse abstraite de la valeur a été conçue non pour se substituer aux réalités du développement, mais pour aider à les comprendre. S’il est vrai que Marx découvrit, implicite et prévisible dans les rapports de valeur qui sont ceux du capital et du travail, la potentialité des crises et du dépérissement, c’est toujours la production réelle et le processus réel d’échange que Marx et Engels prenaient en considération quand ils eurent à donner leur opinion ou à prendre position sur l’actualité politique et économique. Marx observa que la tendance générale du développement capitaliste provoquait des contre-tendances, qui contredisaient ou modifiaient les prédictions abstraites de la théorie. Néanmoins, ces contre-tendances vérifiaient la tendance générale tout en réagissant contre elle. La baisse tendancielle du taux de profit pouvait être neutralisée par une accumulation accélérée, mais cette dernière ne faisait que reproduire le problème précédent et nécessiter d’autres accumulations plus fortes encore. L’accumulation accroît la demande de travail ; elle la fait tomber aussi, et la relève à nouveau grâce à une masse de capital en augmentation progressive. Il arrive pourtant, dans les périodes d’accumulation rapide, que le taux de profit ne tombe pas et que la demande de travail ne décroisse pas dans l’absolu.

Les contre-tendances dont Marx fait état, telles que l’intensité  accrue de l’exploitation, la dévalorisation des salaires, le meilleur marché des éléments constitutifs du capital constant, l’augmentation du capital par actions, le commerce extérieur, etc., se rapportent au processus réel de production, non au processus considéré dans le modèle fondé sur la valeur ; mais toutes ces contre-tendances s’opposent à la chute du taux de profit en accroissant la plus-value. La loi générale n’est pas supprimée, elle est affaiblie. En outre, ce qui apparaît dans la théorie abstraite comme l’issue « finale » d’un développement ininterrompu se présente dans les faits comme un cycle récurrent, chaque cycle étant un « condensé » de la tendance à l’expansion du capital considéré à long terme.

La théorie générale de la production capitaliste selon Marx trouve sa confirmation dans les crises ; c’est là seulement que se vérifie, par l’observation directe, l’analyse abstraite sous le rapport de la valeur.

La crise, suspension du processus d’accumulation, ne peut avoir de causes physiques, puisqu’elle n’altère pas les forces productives dans leur existence matérielle, qu’il s’agisse des moyens de production ou de la force de travail. Elle n’est pas motivée non plus par une surproduction matérielle du capital indépendamment des rapports de valeur: à ce point de vue, le monde a été, il est toujours et de toute évidence « sous-capitalisé »; il n’existe pas assez de moyens de production pour satisfaire même les besoins les plus élémentaires des populations. L’alternance des périodes de prospérité et de dépression ne s’explique guère que par un changement dans les rapports proportionnels de la valeur par lequel la rentabilité du capital, de suffisante qu’elle était, devient insuffisante. Le profit n’étant que la plus-value sous un autre nom, le cycle des crises s’explique par la perte, puis la restauration d’un taux approprié d’exploitation. Comme, selon toute apparence, la plus-value n’avait pas fait défaut avant la dépression (soit dans la phase antérieure de l’accumulation), il faut constater que le processus d’accumulation, en altérant la composition organique du capital, a conduit de lui-même à une pénurie relative de plus-value, et donc à la crise. La reprise du processus d’accumulation indique alors que l’on a trouvé remède à cette pénurie, et que la plus-value est à nouveau extraite en assez grandes quantités pour neutraliser les effets de la hausse de composition organique sur le taux de profit.

La crise se présente donc comme une surproduction de capital par rapport à un taux d’exploitation donné. Les capitalistes ne peuvent conserver et augmenter leur capital si ce n’est par voie d’accumulation ; et ils suivent cette voie sans se soucier de la rentabilité du capital social global, pourtant bien nécessaire, puisque la rentabilité de tous les capitaux privés en dépend. Ce qu’il faut pour accélérer la formation du capital, ce n’est pas n’importe quelle quantité de plus-value, mais une certaine quantité, déterminée par le capital existant. Cette masse de plus-value suffisante se définit par rapport au total de la plus-value sociale et par là au capital social total. Si les conditions existantes de la production ne permettent pas de produire cette masse de plus-value, aucune expansion rentable du capital ne sera possible, et, par conséquent, aucune expansion de la production.

Dans le monde des faits, on ne saurait dire quelle est exactement la masse de plus-value appropriée aux fins de l’expansion capitaliste. Le rapport du capital existant et de la masse de plus-value nécessaire pour garantir une production à plus grande échelle ne peut se discerner au sein du marché et des rapports de prix, si ce n’est indirectement, quand ils sont signes d’une expansion ou d’une contraction de l’économie. Non seulement ces informations sont indirectes, mais elles ne sont pas le moins du monde exactes, car le ralentissement ou la reprise des affaires peut s’expliquer par d’autres raisons que les effets d’une disharmonie de la production matérielle et de la production de valeur. En effet, obtenir de la plus-value n’est pas tout : il faut encore la réaliser sur le marché, et la « conversion de la plus-value en profit est déterminée tout autant par le processus de circulation que par le processus de production » (21). A supposer même que la réalisation n’offre aucune difficulté, il peut encore se faire que le capital existant souffre d’une rentabilité mal ajustée : il faudra résoudre ce problème avant de poursuivre l’accumulation.

On ne peut prédire le moment où une crise se produira, ni l’ampleur de ses ravages; mais on peut s’y attendre, comme au résultat d’un processus d’accumulation qui va s’accélérant et qui est incapable de se « corriger » au point de vue de la rentabilité nécessaire. Cette « correction », c’est le marché qui l’opère, en empêchant ou en limitant la réalisation de la plus-value des capitaux individuels: la cause en est dans la production insuffisante de plus-value par rapport au capital social global. Or, du fait que le déclin de la rentabilité se produit dans la sphère du marché, il paraît n’être autre chose qu’un problème de marché. Une fois entré en crise, le capitalisme n’a d’autre moyen de recommencer son expansion que d’opérer dans la sphère de production des changements qui accroissent la plus-value relativement à la valeur du capital total. Pareils changements exigent un « point de départ » différent de celui qui constitue le « point final » de la phase d’expansion précédente — et qui s’est révélé moment de crise. En d’autres termes, le nouveau mouvement ascendant présuppose la crise, et traîne dans son sillage la destruction et la dévaluation du capital.

La crise arrête la hausse de la composition organique du capital, et, par suite des faillites et dévaluations, réduit la valeur de l’élément constant. En gros, cependant, la composition technique demeure intacte. La plus-value produite se rapporte à présent à une moindre valeur en capital, et c’est là une augmentation de la rentabilité. Sous la pression du chômage, les salaires peuvent être baissés, le rythme du travail peut être accéléré. La concurrence capitaliste, affaire de survie, impose la recherche et la mise au point des améliorations techniques. La même concurrence hâte aussi la concentration et la centralisation du capital, dont l’effet est la rentabilité accrue des capitaux survivants. C’est au cours de la crise, puis de la dépression qui s’ensuit, qu’on aménage les conditions de la production en vue d’une rentabilité supérieure. S’ils sont une réussite, ces aménagements débouchent sur une période nouvelle d’expansion, à partir d’une nouvelle structure du capital. La périodicité des crises, selon Marx, n’a d’autre origine que la capacité dont le capitalisme fait preuve quand il s’agit de surmonter une surproduction de capital, c’est-à-dire une disproportion de la valeur du capital et de sa rentabilité: phénomène rencontré dans la phase précédente.  Toute ascension nouvelle est cependant l’avant-courière d’une crise suivante. Au XIX° siècle, il est de fait que les crises succédèrent aux crises à des intervalles moyens d’environ dix ans.

Tout ce qui précède résume l’essentiel de la théorie marxienne de l’accumulation. Le Capital embrasse tous les aspects importants de la production capitaliste et du processus d’échange; mais c’est le processus d’accumulation qui détermine le caractère du développement du capitalisme, et qui renferme les contradictions où se manifestent ses limites historiques. Il lui est indispensable d’avancer : demeurer sur place c’est régresser. Cesser d’accumuler, c’est briser et fausser toute la machine sociale qui soutient la production. Afin de garantir une production ininterrompue de plus-value, conforme au besoin continuel d’accumulation, le capitalisme doit bouleverser infatigablement la sphère de la production ; il lui faut sans relâche étendre son marché afin de transformer la plus-value en capital supplémentaire.

Marx s’intéressait au capitalisme de son temps, fondé sur la propriété privée, caractérisé par l’extension concurrentielle, condamné au progrès par l’accumulation ou à la crise et à la dépression. Quand il parle de l’auto-expansion du capital, de l’ « accumulation pour l’accumulation », il entend par là cette contrainte jamais apaisée qu’exerce le besoin de valeur d’échange et qui, si elle fait du capitalisme le plus productif des systèmes sociaux qu’on ait connus, en fait également « un obstacle au développement à venir de la force productive du travail social… Contradictions, crises, convulsions sociales dénotent l’incompatibilité du développement productif social et es rapports capitalistes de production. Dans la destruction violente du capital, qui n’est pas due à des circonstances extérieures, mais qui est une condition de son auto-conservation, apparaît cette évidence que le capitalisme a fait son temps, et qu’il faut le remplacer par un mode supérieur de la production sociale » (22).

En examinant les effets de l’expansion du capital à la lumière de la théorie de la valeur-travail, et avec les témoignages de l’expérience mouvante, Marx était en mesure de prévoir la direction essentielle que devait prendre le développement du capitalisme – la grande « tendance historique de l’accumulation capitaliste » (23). Selon les moments, cette tendance trouve dans les données immédiates de la réalité une confirmation plus ou moins directe. Mais, à tout moment, elle peut orienter une analyse plus limitée et plus concrète des mouvements réels. Et quoique cette loi générale de l’accumulation indique les limites historiques du capitalisme, on ne saurait dire quand ces frontières seront atteintes; c’est-à-dire quelles circonstances, durant ce mode de production fluctuant, détermineront le point critique où le système se montrera incapable de faire face à une nouvelle vague d’expansion. Marx n’avait pourtant garde de s’attendre à un effondrement « automatique » ou « économique ». Pouvait-on dire de telle ou telle situation qu’elle était la « crise finale » du capitalisme ? Seules les actions révolutionnaires, ces vigoureux  coups de sonde, pouvaient fournir la réponse.

Nous écartons ici la question de savoir si Marx s’en remettait trop volontiers aux précédents historiques en matière de développement social; ou s’il se berçait d’optimisme, voire d’illusions, quand il attendait l’essor d’un prolétariat décidé à profiter des convulsions sociales qu’entraîne une crise pour mener, par son action révolutionnaire, le système capitaliste à sa perte. Qu’il suffise de rappeler que dans la théorie sociale de Marx l’idée d’une mission historique de la classe ouvrière – et, partant, d’une vocation éthique du travailleur individuel – est étroitement liée à l’analyse et à la critique scientifique du mode de production capitaliste (24). Ce qui nous intéresse pour l’heure, c’est que l’analyse de la production capitaliste sous le rapport de la valeur ne permet que des prédictions limitées. Marx en était parfaitement conscient, qui refusa de prédire la fin du capitalisme en d’autres termes que généraux et historiques. Pour limitée qu’elle soit, en vertu de son haut niveau d’abstraction, sa théorie s’est révélée la seule à trouver une vérification dans le développement réel de la société capitaliste. Que nous considérions la composition organique croissante du capital ; la baisse tendancielle du taux de profit et ses effets dans la crise capitaliste ; la rigueur croissante des crises ; la constitution d’une armée industrielle de réserve ; le déclin du taux d’accumulation ; la misère de la grande masse de la population du globe, jamais soulagée malgré l’accroissement de la richesse sociale sous forme de capital; l’élimination de la concurrence au travers de la concurrence ; la monopolisation, la concentration, la centralisation du capital : non, nous ne pouvons manquer de constater la réalité du modèle de développement proposé par Marx.

La dissolution de l’économie bourgeoise

La théorie de la valeur-travail tire son origine de l’économie politique classique, qui cherchait à scruter les lois de la distribution du produit social entre les diverses classes de la société. La théorie cessa de convenir à la classe dominante, celle des capitalistes, aussitôt qu’elle trouva plus urgent de s’opposer à la classe travailleuse qu’aux couches féodales de la société. Que le travail fût la seule source de valeur, les capitalistes se voyaient posés en purs parasites; de fait, les socialistes ricardiens s’appuyèrent sur cette notion pour réclamer la fin de l’exploitation du travail par le capital. Quand même Marx n’eût pas fait sa critique de l’économie politique, la théorie de la valeur-travail, et avec elle l’économie politique, n’eût guère survécu au déploiement de la société capitaliste. Elle n’avait plus de sens idéologique ni pratique pour cette société ; elle ne pouvait se continuer que dans la critique marxienne du monde bourgeois.

On voit le concept classique d’économie politique remplacé par le terme plus général d’économie au moment précis où le concept tout subjectif d’utilité marginale prend la place de la théorie de la valeur-travail, et aussi de sa première transformation en théorie du coût de production, laquelle voyait dans la terre, le travail et le capital des facteurs de production indépendants, créateurs de valeur : de quoi justifier l’appropriation de plus-value comme profit, intérêt et rente. Ce concept subjectif de la valeur permettait de chercher dans l’interaction de la rareté et de l’utilité la détermination des rapports de prix. Ainsi, W. S. Jevons pouvait-il réduire les lois économiques à quelques principes dérivés de « la grande source de toute action humaine — le sentiment du plaisir et de la douleur ». Les individus inclinent à majorer l’un et à minimiser l’autre. Simple question de plus ou de moins, l’utilité pouvait se considérer au point de vue quantitatif et relevait, par conséquent, de l’analyse mathématique.

Or, on renonça bientôt à ces tentatives, car l’utilité « est et restera seulement une grandeur comparable, mais non mesurable… On ne saurait assujettir l’utilité à l’arithmétique ordinaire et aux opérations algébriques » (25). La théorie subjective de la valeur n’en persiste pas moins, mais dépourvue de son soubassement psychologique. Il n’est pas possible de mesurer l’utilité ; mais les gens préfèrent telles choses à telles autres, et ces préférences trouvent leur expression dans le prix qu’ils sont prêts à payer. L’utilité se rapportait désormais au choix que font les consommateurs entre différentes marchandises, et à leur classement selon l’ordre des préférences, tenu pour un indicateur suffisant de la maximation de l’utilité. Voilà qui ouvrait la voie à l’invention théorique connue sous le nom de courbe d’indifférence — ou de substitution — ainsi qu’à la distinction de l’utilité cardinale et ordinale. Le concept d’utilité marginale préparait la place à celui du taux marginal de substitution. Les marginalistes n’étaient pas tous disposés à rejeter le concept d’utilité cardinale ; pour d’autres, qui préféraient une théorie des prix dégagée de toute considération sous le rapport de la valeur, le concept d’utilité ordinale n’allait pas assez loin. Ce qui retient ici notre attention, c’est tout simplement la dissolution du concept d’utilité, son abandon au profit de théories des prix qui se restreignent au fait immédiat : les choix observables des consommateurs dans les relations du marché ; celles de l’offre et de la demande. De la valeur — objective ou subjective — on disait qu’elle «n’a aucun contenu opérationnel. Ce n’est qu’un mot » (26); mieux, on n’en disait rien.

Quand l’économie bourgeoise passait ainsi du concept objectif de la valeur au concept subjectif,  elle n’y était pas seulement poussée par le besoin de passer sous silence l’origine du profit, de l’intérêt et de la rente, mais aussi par le souci de transformer l’économie en une science positive. Ce souci d’une science économique universellement recevable imposait qu’on fît abstraction des sociétés particulières et des rapports socio-économiques limités. Ainsi la théorie subjective de la valeur commençait-elle par l’individu maximant l’utilité, pris isolément ou comme membre de la société. La valeur provient, disait-on, de la rareté des marchandises relativement aux besoins, et du fait que les différents besoins se ressentent avec des intensités différentes. Il faut faire des choix : on définissait donc l’économie comme l’étude du comportement humain sous l’angle de la relation entre les fins recherchées et les moyens limités susceptibles d’emplois les plus divers. L’économie universalisée, donc restreinte au principe du choix rationnel, s’évacuait de tout contenu social. Ce qui n’était qu’une simple caractéristique de l’échange capitaliste devint le phénomène économique par excellence. Une fois sacrifié le principe psychologique d’utilité, les préférences du consommateur, telles qu’elles se traduisent dans ses achats exprimés en monnaie, déterminaient tout le mécanisme économique et toute la répartition de ses ressources. L’économiste ne s’intéressait qu’à l’efficacité du processus de répartition. Les individus poussent au plus haut degré, « maximisent » la satisfaction de leurs besoins, disait-on : ils effectuent donc au travers de leurs échanges et transactions une distribution rationnelle et optimale des ressources qui correspond à un état d’équilibre général. Dans cette société, on ne voit de producteurs que vendeurs, de consommateurs qu’acheteurs, et ce sont ces derniers qui déterminent le processus de production par les choix qu’ils opèrent sur le marché.

La crise mondiale de 1929 s’est accompagnée d’une crise de la théorie économique ; elle a donné naissance aux efforts de Keynes pour cerner les problèmes réels du capitalisme et pour améliorer un système évidemment disloqué. Constatation toute simple, et démenti infligé à une prétention majeure, à savoir que le capitalisme serait capable de s’ajuster de lui-même à toutes circonstances nouvelles et trouverait en lui-même le principe de son équilibre. Cet « équilibre »-là, quel qu’il fût, ne comprenait ni le plein emploi, ni la pleine utilisation de la capacité productive. La micro-économie des théoriciens néo-classiques ne donnait de ces maux ni l’explication ni le remède, bien qu’ils fussent de taille à détruire la société capitaliste. Le problème social imposait des mesures sociales. Keynes préconisa donc le retour à la macro-économie des classiques, à leurs analyses de la demande, de l’investissement et de l’emploi considérés à l’échelle de la société dans son ensemble.

Sous le jargon néo-classique, Keynes proposait à maints égards un « plagiat » inconscient de la théorie marxienne de l’accumulation C’est que les conditions réelles dans lesquelles le capitalisme se trouvait placé contredisaient la théorie économique bourgeoise et confirmaient la théorie de Marx. Le recours à l’analyse macro-économique menait Keynes à l’acceptation partielle de la théorie de la valeur-travail et de l’hypothèse selon laquelle le travail est le seul facteur de la production. Sans doute rapportait-il toutes les difficultés du capitalisme à la loi, ou plutôt au postulat psychologique selon lequel la propension à consommer décroît avec l’augmentation de la richesse ; il n’empêche que les résultats de ce processus étaient fondamentalement ceux-là mêmes que Marx déduisait de l’accumulation du capital. Pour Marx, l’accumulation provoque une baisse tendancielle du taux de profit ; pour Keynes, une diminution de l’efficacité marginale du capital : c’est dire la même chose en d’autres mots. Pour Keynes, comme pour Marx, cette tendance ne peut être contrebalancée que par une élévation continuelle du taux d’investissement, faute de quoi le système capitaliste engendre le chômage et court vers la crise permanente. Pour Marx, et pour Keynes après lui, les difficultés sont inhérentes au système et ne peuvent se résoudre en son sein ; Keynes affirmait cependant que, pour l’heure, on pouvait les alléger en donnant à la production capitaliste une direction sociale, grâce à l’intervention des pouvoirs publics dans l’économie.

Dans les années 1930, du chômage et de sa compagne la misère semblèrent pour un temps résulter ces conditions que Marx tenait pour préalables à une transformation de la société. Aux États-Unis, par exemple, les sans-travail représentaient 16 % de la force de travail civile en 1931. Au cours d’une autre année de crise, 1921, ils s’étaient trouvés 12 %. On avait donc vu le chiffre grandir de crise en crise en même temps que croissait le capital accumulé. La crise étant mondiale, il n’en allait pas autrement dans le reste des pays capitalistes. Outre le chômage qui se trouve, sous une forme moins dramatique il est vrai, tout au long de l’histoire du capitalisme, ce sont les données statistiques, pour inadéquates qu’elles soient, qui vérifient d’une certaine manière les prévisions de Marx sur la marche future du développement capitaliste. Elles donnent à penser que la formation du capital se déroule conformément à la loi de la valeur qui marque la production capitaliste, loi qui implique la croissance plus rapide du capital constant par rapport à celle du capital variable. Durant les trois dernières décennies, si l’on prend l’Amérique pour exemple, la composition organique du capital n’a pas connu la même hausse que précédemment, ce qui dénote un déclin du taux d’accumulation. Avant 1920, et sur quelques soixante années, l’accumulation du capital par rapport au travail vivant atteignit des taux élevés ; depuis 1920, elle a décliné de façon dramatique. Il est vrai, écrivait S. Ruznets (27), « que la période qui débute en 1929 comprend la Grande Dépression ; en revanche, elle contient aussi les années d’expansion de la deuxième guerre mondiale et une décennie d’après-guerre où le niveau de la formation du capital fut particulièrement élevé. Si nous considérons la moyenne des années 1929-1955, si nous y voyons approximativement le niveau de l’activité à long terme en ce siècle, il nous est difficile de ne pas conclure que des changements substantiels se sont produits dans les facteurs qui déterminent la formation du capital » (28). Récemment encore le taux de croissance du capital était en déclin manifeste : « L’examen des principales composantes de la demande globale, selon B.H. Kickman, donne nettement à penser que l’inertie des investissements fixes a été au cœur du ralentissement de la demande après 1957 » (29). Du point de vue de la théorie marxienne, la stagnation relative de l’économie privée américaine peut-être considérée comme la prolongation d’une situation de crise . Mais rien dans cette théorie ne rend inconcevable la reprise d’une expansion plus élevée du capital, encore que le capitalisme américain traverse des circonstances de nature à la rendre impossible . Pendant la guerre , les nations européennes, par exemple, ont connu d’ énormes destructions de capital, tant en termes physiques qu’ en termes de valeur : ces destructions ont permis l’accumulation rapide qui s’est ensuivie après la guerre et qui se termine à peine. Les difficultés qui s’ opposent à la formation du capital peuvent, sans doute, se surmonter ; on peut trouver toutes sortes de moyens de restaurer la rentabilité voulue, et d’ assurer par là, en cas de succès, la survie du capitalisme. Seule une baisse du taux d’accumulation passée à l’état de condition permanente permettrait de dire que le cycle des crises se trouve remplacé par la crise à perpétuité.

La dissolution de l’économie de marché.

Du point de vue d’un laissez faire poussé jusqu ‘ au bout, limitant le domaine de l’ économiste à l ‘ individu et aux choix qu ‘ il fait sur le marché, la macro-économie keynésienne n ‘ est pas une théorie : c’est un traité des interventions politiques , combien regrettables, dans le mécanisme qui assure l’équilibre du marché. Pourtant , la doctrine de Keynes domine la pensée bourgeoise, par choix et par nécessité. Cette prépondérance signifie qu’on reconnaît tacitement le mérite de Marx : ce sont ses prévisions, et non les théories de ses adversaires, qui épousaient les réalités du développement capitaliste. Il faut dire que, pour l’heure, les anticipations de Marx ne provoquent plus l’horreur dans la bourgeoisie, puisqu’il semble qu’on tienne avec le keynésianisme un moyen de faire échec à ce qu’elles annonçaient de négatif. « Il faut rendre à Marx ce témoignage, a-t-on dit, que les problèmes économiques qu’ il a posés sont toujours les problèmes réels du capitalisme en son âge mûr, même s’il s’est essayé en vain à les donner pour insolubles dans les limites de la société bourgeoise » (30). Aux nouvelles que voilà, Keynes les a rendus surmontables. « Au point de vue pratique, il y a entre Marx et Keynes une différence importante » affirme-t-on ; « c’ est que Keynes a cherché un remède dans la modification du capitalisme du laissez-faire , grâce aux « interventions calculées de l ‘ État » ; alors que Marx rejetait toute intervention de ce genre , comme devant bénéficier inévitablement invariablement et uniquement à la « classe capitaliste » , au lieu de favoriser l’économie dans son ensemble » (31). Ces interventions calculées de l’État sont d’ordre fiscal et monétaire ( nous ne parlons que des interventions selon Keynes, et non de celles qui jalonnent tout le développement capitaliste , et qui n’ont pas empêché la survenance des crises — de ces crises qui ont imposé la modification du laissez-faire). Elles consistent à demander l’expansion ou la contraction du système du crédit, à décréter des impôts anticycliques et à opérer le financement par la dette (32). A strictement parler , les innovations monétaires et fiscales ont sensiblement le même âge que l’économie monétaire ; mais, dans le passé, on y recourait prudemment, dans le dessein précis de corriger un vice de fonctionnement du système capitaliste . Ainsi , écrit Marx : « Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux . Les emprunts , qui mettent les gouvernements à même de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur – le – champ , entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté , la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements , en cas de nouvelles dépenses extraordinaires , d’avoir recours à de nouveaux emprunts . La fiscalité moderne , dont les impôts sur les objets de première nécessité — et partant l’enchérissement de ceux – ci – formaient de prime abord le pivot , renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident , mais le principe » ( 33 ) .

La contraction et l’expansion du capital déterminent des mouvements dans la monnaie ( plutôt que le contraire ) . La politique monétaire peut avoir un effet sur l’activité économique pour autant qu’elle sert à augmenter la rentabilité du capital. La déflation et l’inflation sont deux méthodes différntes pour atteindre un même résultat : changer le rapport du profit et des salaires, en faveur du profit. L’une abaisse les salaires plus vite que les prix ; l’autre laisse monter les salaires moins vite que les prix. La politique fiscale est assise sur les impôts, le financement par l’emprunt et la dette publique . Une augmentation des impôts peut modifier la distribution du revenu national disponible en permettant au gouvernement de dépenser plus, au détriment de la dépense privée. Elle peut accroître l’activité économique dans une certaine mesure, en canalisant vers la production d’initiative gouvernementale un argent qui autrement serait thésaurisé. Mais elle ne peut accroître la rentabilité du capital ; quant à l’augmentation de la production qui résulte des dépenses du gouvernement , elle peut se trouver annulée par une diminution plus rapide des investissements du secteur privé . Il reste que la dépense du gouvernement , supérieure à la recette de l’impôt , accroît tout ensemble l’activité économique et la dette publique. Ainsi donc, le financement par la dette est l’instrument majeur d’un accroissement de la demande effective, partout où les investissements privés et la production d’initiative gouvernementale ( celle qui est soutenue par l’impôt ) ne suffisent pas à garantir l’usage convenable du capital et du travail. Le gouvernement qui vient à augmenter ses dépenses, en empruntant sur le marché des capitaux , ne pourra guère s’acquitter de ses dettes que par des impôts nouveaux. Il se trouve que la croissance économique continue permet l’augmentation continuelle des impôts . La dette publique , et les intérêts qui courent , ne posent aucun problème sérieux tant que le taux d’accroissement du revenu national s’élève plus rapidement que celui de la dette ; en particulier , le gouvernement a la faculté de contracter de nouvelles dettes pour s ‘ acquitter des anciennes , et d’échapper de la sorte au paiement des intérêts . Voilà comment fonctionne de nos jours le financement par la dette : l’augmentation régulière de la dette publique l’indique nettement. Le financement par l’emprunt prend un caractère différent selon qu’il est privé ou gouvernemental. Dans le secteur privé , il s’agit d’un instrument de l’accumulation du capital , qui prend la forme de nouveaux moyens de production, tels qu’usines et équipement ; quand le gouvernement emprunte pour financer, il ne recherche pas la production des profits, mais la production à des « fins sociales ». C’est là une manière de « consommation collective » , qui peut d’ailleurs se traduire indirectement par une rentabilité accrue du capital privé : car une certaine production d’initiative gouvernementale facilitera la croissance des affaires privées en créant ou en développant ce qu ‘ on appelle l’infrastructure de l’économie ; en d’autres termes , l ‘ investissement ira à ces entreprises utiles à toute industrie et à tout public que sont les routes, les ports, les ponts, les canaux d’irrigation, la défense, l’instruction publique, et ainsi de suite. Ce sont là des activités que l’impôt finance partout, mais dont le déploiement peut être plus vaste si le financement par la dette le soutient. Quelques – unes de ces entreprises publiques se suffisent à elles – mêmes , ou même produisent un revenu ; on n’aura donc pas à les financer par des impôts nouveaux ; qu’on vienne à les agrandir par voie d’endettement public, l’amortissement se fera grâce au revenu futur , et non par un supplément d’impositions. Mais on peut aussi recourir au financement par la dette quand il s’agit de lutter contre une stagnation ou un déclin économique ; alors les dépenses du gouvernement dépasseront celles qui apparaissent « normalement » dans son budget, indépendamment des autres activités nécessaires qui incombent déjà au gouvernement. En créant cette demande nouvelle, le gouvernement supplée les insuffisances de la demande du marché. Une partie de la production totale sert à l’expansion du capital sous forme d’investissements nouveaux. Une diminution de cette partie-là affecte forcément les autres sphères de la production , car un fonctionnement « convenable » de l’économie dépend d’un marché qui comprend la formation du capital . L’emploi va diminuer , non seulement dans les industries qui produisent des biens en capital , mais de façon très générale. Une période d’expansion, ou de contraction, se nourrit, pour ainsi dire, de sa propre substance ; et à l’aide d ‘ un système de crédit élargi ou restreint, elle tend à précipiter et l’ essor et le déclin de la production sociale. Tandis qu’ une défaillance de la demande réduit le revenu national , les investissements l’ augmentent, qu’ ils soient effectués directement par les entreprises privées disposant d’une « épargne », ou indirectement, par les mêmes entreprises et sur la même « épargne » , mais grâce au financement par la dette. On peut attendre de cette augmentation du revenu des effets subséquents sur le même revenu ; le montant finira par dépasser la mise initiale. On pense qu’une activité économique accrue est de nature à encourager les entrepreneurs à maintenir, voire à accroître leurs investissements . La dépense du gouvernement va créer ainsi un revenu additionnel, et par voie de consommation, et par voie d’investissement privé ou autre ; le déficit budgétaire, qui a permis la dépense, n’a pas seulement pour résultat de grossir le revenu national, mais aussi d’agrandir la capacité de production. Et bien que le revenu créé par la dépense de l’emprunt soit contrebalancé par une dette publique accrue, on suppose que la nouvelle « épargne » issue de ce revenu augmenté va, à son tour, compenser la dette nationale. En d’ autres termes , on soutient que le financement par l’ emprunt se finance lui-même en provoquant la création de « réserves ». Tous les investissements, qu’ ils soient de caractère public ou privé, augmentent le revenu national en accroissant la production et à proportion de cet accroissement. En revanche , le capital ne s’accumule que par la rentabilité, et aucun accroissement de la production ne peut agrandir le capital s’il n’est en même temps accroissement des profits. Indépendante de la rentabilité , la production d’initiative gouvernementale peut agrandir la production globale, mais non le capital global. On peut cependant concevoir qu’en des circonstances particulières le relèvement du niveau de production, sans nul souci de rentabilité, puisse enrayer une tendance au fléchissement des affaires, voire même la renverser. De fait , le financement par la dette affecte la rentabilité de ces capitaux individuels qui sont favorisés par les contrats et marchés gouvernementaux ; il permet une accumulation grâce aux titres d’État, qui produisent un intérêt. Voilà qui peut créer un climat plus favorable aux investissements privés. Et parce que toute dépression nouvelle ouvre la carrière aux tentatives de recréer les conditions d’une nouvelle prospérité, les efforts conjugués du gouvernement et des capitalistes privés trouvent là des chances réelles de succès . Conçu à l’origine pour soulager la misère sociale et donner un coup d’arrêt au déclin économique , le financement par la dette était une politique temporaire et limitée , dirigée contre une dépression que l’on croyait elle aussi passagère et locale. Depuis lors, cette politique s’est généralisée, et on l’accueille à peu près partout et à tout moment comme un « régulateur » de l’activité économique.

Le capital,

Début d’un article de Paul Mattick paru dans Économies et Sociétés, Série S,  Études de Marxologie, N° 11 (Institut de science économique appliquée,  juin 1967, pages 49 à 72).

En écrivant Le Capital, Marx se proposait « de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne » (1). Le centenaire du Capital offre une excellente occasion de juger la validité ou la non-validité de la loi hypothétique formulée par Marx quant à l’origine l’existence, l’épanouissement et la mort du système capitaliste. Aujourd’hui comme autrefois, sa justesse est encore controversée. On ne saurait s’en étonner, car on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle soit acceptée par ceux qui voient dans le capitalisme « non une phase transitoire du progrès historique, mais bien une forme absolue et définitive de la production sociale » (2). L’étude objective de la société capitaliste, Marx ne pouvait la concevoir que sous l’angle de l’opposition et de la critique : c’est-à-dire du point de vue de la classe sociale qui n’a rien à redouter, qui a tout à gagner de la dissolution du système capitaliste. De même que l’économie bourgeoise en tant que telle claironna l’effondrement de la féodalité et l’accession de la classe des capitalistes au rang de classe dirigeante, de même son programme critique révélait la loi immanente du développement du capitalisme et de sa marche vers l’issue fatale. Les critiques du capitalisme pouvaient prétendre à l’objectivité scientifique ; ses défenseurs ne le pouvaient pas. Sans aucun doute, c’est grâce à cène objectivité rigoureuse que Le Capital a remué la société capitaliste tout au long d’un siècle, et demeure à ce jour la théorie économique la plus ardemment discutée. Tandis que les œuvres de l’école classique sont sans exception reléguées dans l’histoire de la pensée économique, Le Capital a gardé toute son actualité.

Fait encore plus marquant, aucun traité critique comparable n’a vu le jour. Non que les disciples de Marx aient manqué de talent: mais Marx avait déjà épuisé le champ de la critique économique; et quoi qu’on ait à dire sur les changements du capitalisme, on n’a rien ajouté d’essentiel à son modèle abstrait du capitalisme et de son développement. Les marxistes s’en sont tenus à des problèmes marginaux, à des changements notables dans l’un ou l’autre secteur de la structure théorique, revêtant la vieille théorie d’un costume empirique nouveau.

A la vérité, l’intérêt pour la réalité mouvante du capitalisme a suscité des interprétations de l’œuvre de Marx qui souvent s’écartent de l’original. Marx lui-même n’a-t-il pas insisté sur une distinction claire entre les lois économiques abstraites et les conditions concrètes, toujours changeantes, de la production capitaliste que ces lois devaient élucider afin de repérer la tendance générale sous-jacente ? Cependant, à certains moments, la réalité parut contredire la théorie, et l’on s’efforça de la modifier pour l’adapter au monde variable des apparences. Laissons de côté ces efforts divers, puisqu’ils ne concernent pas la question de savoir si l’analyse du Capital s’applique encore au capitalisme moderne.

Le problème de la valeur.

La théorie marxienne du développement capitaliste repose sur la théorie de la valeur-travail, que Ricardo proposait déjà, et que Marx a présentée sous une forme plus élaborée. Marx lui donne une assise naturelle dans le processus de production matérielle, et dans l’inéluctable nécessité de distribuer le travail social selon des proportions définies, pour assurer l’existence et la reproduction de la vie sociale. Il n’est pas de société qui échappe à cette contrainte, dit-il, ce qui peut changer,  » dans des circonstances historiques différentes, c’est seulement la forme […] sous laquelle s’imposent ces répartitions proportionnelles du travail » (3).Cette forme, dans le capitalisme, « où les interrelations du travail social se manifestent dans l’échange privé des produits individuels du travail, c’est précisément la valeur d’échange de ces produits » (4). Marx a donc vu dans la loi de la valeur la forme indirecte d’organisation sociale dans une société productrice de marchandises. La valeur d’une marchandise consiste en temps de travail socialement nécessaire — coagulé. La force de travail est elle aussi une marchandise, et possède à ce titre une valeur d’usage et une valeur d’échange. C’est cette double nature de la force de travail qui cache et tout aussi bien explique l’exploitation du travail par le capital. L’acheteur de force de travail paie sa valeur d’échange, mais reçoit sa valeur d’usage; laquelle est en mesure de produire une plus-value, qui dépasse sa propre valeur d’échange. Les meilleurs points du Capital, écrit Marx à Engels,  » sont 1° le double caractère du travail, selon qu’il s’exprime en valeur d’usage ou en valeur d’échange (toute la compréhension des faits en dépend); et 2° l’analyse de la value indépendamment de ses formes particulières de profit, d’intérêt, de rente foncière, etc.  » (5) Tandis que le double caractère de la force de travail fait de la production capitaliste une production de plus-value, on aperçoit, à ne considérer que cène dernière, un rapport social fondamental ; que la plus-value soit répartie en diverses catégories, selon divers modes d’appropriation, c’est une circonstance qui ne fait guère que masquer ce rapport.

Vu ce double caractère de la production de valeurs, l’allocation nécessaire du travail dans le capitalisme ne coïncide pas avec la répartition du travail dans les proportions requises qui peuvent prévaloir dans d’autres formes de la production sociale. Le capital a modifié cette nécessité sociale : ce n’est pas la production comme telle, c’est la production de plus-value et de valeur d’échange qui motive la production capitaliste. Il y a une nécessité matérielle de répartir le travail, mais elle s’impose ici dans l’échange et dans les aspects qu’il fait prendre à la production; c’est un phénomène qui échappe aux regards des producteurs grâce aux mécanismes du marché. Dans ces conditions, la loi capitaliste de la valeur « l’emporte de haute lutte comme loi naturelle régulatrice, de même que la loi de la pesanteur se fait sentir à n’importe qui lorsque s’écroule sur sa tête » (6). Il s’ensuit que si le travail se distribue conformément au processus de production capitaliste, cette distribution n’a lieu que dans « la confusion de ses fluctuations accidentelles » et à travers les crises économiques.

En fondant sa théorie du développement capitaliste sur la théorie de la valeur-travail, Marx restait conscient du fait que les marchandises ne s’échangent pas selon leur valeur. Cette « contradiction », que les théories antimarxiennes ne se firent pas faute d’exploiter, Marx la résolut pour son compte en se référant au mécanisme du marché concurrentiel, qui transforme les valeurs en prix de production, autour desquels oscillent les prix effectifs de marché. En réalité, il n’existe aucun moyen de découvrir le prix d’une marchandise dans sa valeur, ou, inversement, de sa valeur dans son prix. Le concept de valeur n’a aucun lien direct avec les rapports de prix; il faut le relier au mouvement de tous les prix dans le changement incessant de la productivité du travail, eu égard au capital total. La controverse sur la transformation prix-valeur s’est apaisée. On ne doute plus qu’il soit  » possible de construire un modèle économique où la théorie de la valeur-travail se présente comme un système de distribution, mais dans lequel les marchandises ne s’échangent pas selon la proportion de travail qui a servi à produire chacune d’elles » (7).

Le modèle du développement capitaliste, fondé sur la valeur, est un moyen méthodologique conçu pour « saisir ses relations intérieures », qu’on ne saurait observer dans la réalité. Tout modèle est une version simplifiée d’une situation, d’un phénomène dont la complexité défie l’analyse ; mais pour donner des résultats valables, le modèle doit garder contact avec les phénomènes compliqués qu’il sert à examiner. Ainsi, le concept de valeur était-il nécessaire à Marx pour comprendre la dynamique de la production capitaliste. Si l’abstraction ne coïncidait pas trait pour trait avec la réalité, elle n’en était pas moins tirée des rapports réels. Et, dit Marx, quand bien même Le Capital n’aurait pas contenu de chapitre sur la valeur, « l’analyse que j’ai donnée du rapport réel contient la preuve et démonstration des rapports de valeur réels. Tout ce palabre sur la nécessité de prouver le concept de valeur vient d’une ignorance totale, et du sujet traité, et de la méthode scientifique dans ce livre » (8).

Cette analyse de la formation du capital au point de vue de la valeur se fonde sur « la société comme un tout ». Le monde est considéré comme une seule nation dans laquelle la production capitaliste domine partout, et ceci  » afin d’examiner le sujet… dans son intégrité, libre de toutes circonstances secondaires » (9). On suppose que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur, parce que la somme de tous les prix équivaut à la valeur totale, du moment que l’on tient « la société pour un tout ». Dans ce système abstrait et fermé, il n’existe que le capital et le travail, la valeur et la plus-value, et l’expansion du capital au travers de la plus-value.

Le modèle de l’accumulation du capital.

En général, le développement social est fondé selon Marx sur l’accroissement des forces productives du travail social. Dans le capitalisme, l’accroissement de la productivité va de pair avec le déclin de la valeur des marchandises, étant donné qu’il faut pour les produire un temps de travail réduit. Or, l’on peut désormais produire plus de marchandises en un temps donné. Comme elle recouvre une plus grande masse de valeur d’usage, la quantité de valeur d’échange augmente elle aussi, ce qui donne à l’expansion de la production matérielle le caractère d’une expansion de la valeur. Il n’en est pas moins vrai que, par suite de la productivité accrue du travail, une quantité donnée de valeur d’usage contient une quantité plus petite de valeur d’échange. Ce mouvement double et divergent de la valeur des marchandises est sous-jacent dans l’analyse marxienne de la production capitaliste sous le rapport de la valeur. La productivité accrue rend possible et en même temps exprime l’accumulation du capital, que Marx considère du point de vue de la valeur d’usage aussi bien que de la valeur d’échange. « La composition du capital, écrit-il, se présente à un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et parue variable (la valeur de la force de travail, la somme des salaires). Sous le rapport de sa matière, telle qu’elle fonctionne dans le procès de production et en force de travail agissante, et sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre. La première composition du capital est la composition-valeur, la deuxième la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là  » (10).

Parce que la nature matérielle de la production détermine les investissements tant en travail qu’en capital, la composition organique du capital diffère dans les différentes branches de la production. Dans le système clos de Marx, la moyenne des compositions des capitaux individuels donne la moyenne du capital total dans n’importe quelle branche de la production; et la moyenne des moyennes de toutes les branches donne la composition du capital social dans sa totalité. C’est sur cette moyenne que Marx raisonne en traitant de la loi générale de l’accumulation du capital.

L’accumulation modifie la composition organique du capital. Elle est « haute » quand le capital constant est plus grand que le capital variable, et « basse » dans le cas contraire. Accroître la productivité du travail, c’est produire plus avec moins de travail ; l’accroître par voie d’accumulation suppose une augmentation du capital constant relativement plus rapide que celle du capital variable, quoique tous deux augmentent dans l’absolu. Le capital nouvellement ajouté attire des travailleurs de moins en moins nombreux proportionnellement à sa grandeur; et le capital reproduit qui subit les effets de la composition modifiée expulse les travailleurs, autrefois attachés à lui, en nombre de plus en plus grand. C’est pourquoi, dit Marx, « une progression accélérée du capital total, accélération en progression croissante, est exigée pour absorber un nombre croissant d’ouvriers, ou même pour continuer à employer ceux qui travaillent déjà, compte tenu de la métamorphose permanente de l’ancien capital. A son tour, cette accumulation et centralisation croissante devient la source de nouveaux changements dans la composition du capital, ou d’une diminution encore accélérée de sa partie variable, comparée à la partie constante » (11).

Étant donné que seul le travail, ou capital variable, produit de la plus-value, et que le taux du profit se mesure à la totalité des investissements, c’est-à-dire à la combinaison des capitaux variable et constant, ce taux de profit déclinerait, n’était que la composition organique du capital augmente, et avec elle le taux de plus-value, grâce à la productivité accrue du travail. Quoi qu’il en soit, pour illustrer la tendance cachée du taux de profit vers sa chute, Marx imagine un capital qui se développe grâce à un taux constant de plus-value, hypothèse toute irréelle sans doute, mais qui montre la baisse du taux de profit à mesure que s’élève la composition organique du capital.

Il se peut que le capital s’accumule tout en gardant un taux de profit égal: il suffit que la valeur du capital variable et celle du capital constant augmente au même rythme. Ce serait toutefois supposer que le capital se forme sans que la productivité du travail augmente : les faits sont là pour démontrer au contraire que le capitalisme se développe, et se signale par un immense progrès technologique. Il se peut aussi que le capital ne s’accumule pas, et donc que le taux de profit ne décline pas. Or, un capitalisme sans accumulation ne saurait être qu’un phénomène passager: c’est un capitalisme en crise. Le développement capitaliste ne se conçoit que par accumulation. Et généralement, la formation du capital destitue de la main-d’œuvre, réduisant ainsi le taux du profit, mais accroissant simultanément et le taux et la masse de la plus-value.

La baisse tendancielle du taux de profit est une conséquence théorique de l’application de la théorie de la valeur-travail au processus de formation du capital. Quoique le taux du profit décline à mesure que la composition organique du capital augmente, la masse de plus-value augmente avec la masse accrue de capital accumulé. Selon les propres termes de Marx, les mêmes causes « qui produisent une diminution absolue de la plus-value, et donc du profit, sur un capital donné et, par conséquent, dans le pourcentage du taux de profit, produisent une augmentation de la masse absolue de la plus-value — et du profit — accaparée par le capital total » (12). Tout cela exige que « le multiplicateur qui indique l’accroissement du capital total doit être égal au diviseur qui indique la chute du taux de profit » (13). En d’autres termes, « le capital doit augmenter plus rapidement que le taux de profit ne baisse. (…) Pour que la partie variable du capital total non seulement reste absolument la même, mais s’accroisse absolument, bien que son pourcentage dans le capital total tombe, le capital total doit croître dans des proportions plus élevées que que le pourcentage du capital variable ne diminue » (14). C’est le processus d’accumulation lui-même qui, dans l’immédiat, ôte toute importance pratique à la baisse tendancielle du taux de profit.

Néanmoins, l’accumulation se caractérise encore et toujours par: « 1° L’accroissement du sur-travail, donc la réduction du travail nécessaire exigé pour la reproduction de la force de travail ; 2° la diminution de la force de travail (le nombre des travailleurs) employée en général pour mettre en mouvement un capital donné » (15).

Ces occurrences s’entre-déterminent, et elles affectent le taux du profit de façon contraire. Tandis que le taux de la plus-value s’accroît dans une direction, dans l’autre on voit décroître le nombre des travailleurs : « Dans la mesure où le développement des forces productives réduit la partie payée du travail exploitée, il augmente la plus-value en en élevant le taux; mais, dans la mesure où il réduit la masse totale de travail employée par un certain capital, il réduit le facteur des nombres par lesquels le taux de plus-value est multiplié pour calculer sa masse » (16).

Parce que  » le rapport entre le travail salarié et le capital détermine le caractère général du mode de production capitaliste »(16bis), on peut enrayer la chute du taux de profit, sans jamais l’empêcher tout à fait. Compenser la réduction relative du nombre des travailleurs par l’exploitation intensifiée, cela ne peut se faire indéfiniment, car il existe des limites précises au-delà desquelles le temps de travail ne saurait s’étendre, et le temps de travail nécessaire, c’est-à-dire le temps de travail incombant aux ouvriers, ne saurait se réduire encore au profit du temps de surtravail. Allons aux extrêmes: le temps de travail absolu ne peut, aux plus beaux jours, dépasser vingt-quatre heures ; le temps de travail nécessaire ne peut tomber à zéro. Ainsi l’extraction de plus-value rencontre des limites sociales et naturelles. Quelle que soit la masse de force de travail dont dispose en réalité le monde capitaliste, elle sera forcément, vu l’accroissement toujours plus rapide du capital constant, une quantité en diminution relative de force de travail exploitable. Poussée à son « terme logique », une expansion du capital continuellement accélérée fera du déclin relatif du taux de profit une chute absolue, la plus-value défaillante perdant tout rapport avec la masse boursouflée du capital. Ce point une fois atteint, la réalité correspondrait au modèle de l’accumulation que Marx nous propose.

Toutefois, Marx n’a jamais dit que le capitalisme succomberait par la vertu de la « loi de la chute du taux de profit », et il ne s’y est jamais attendu. Le modèle abstrait de la formation du capital sert à illustrer l’effet d’une productivité accrue sur la production et l’expansion du capital. Il indique aussi pourquoi toutes les contradictions que la réalité nous offre ne peuvent être tenues pour accidents ou remèdes, mais prennent source dans la nature du capitalisme, système producteur de valeur et de plus-value. Il nous montre, avant toute considération des rapports réels du processus de production, le système vulnérable aux crises ; il fournit l’outil nécessaire pour évaluer la force et la durée de toute modification de détail que le capitalisme peut subir en cours de développement.

Cette hausse de la composition organique du capital, Marx la trouve « à chaque pas confirmée par l’analyse comparée des prix des marchandises, soit qu’on compare différentes époques économiques chez une même nation, soit qu’on compare différentes nations dans la même époque » (17).

Ce phénomène a frappé tous les observateurs des rapports proportionnels réels entre le capital et le travail dans le processus de production ; loin de le nier , on l’a célébré comme le plus grand accomplissement du système capitaliste. Le degré de la composition organique du capital à tel ou tel moment ne nous dit rien, bien entendu, des perspectives ultérieures de la production capitaliste. Si le taux de la plus-value est suffisant, le capital peut s’accumuler tout aussi bien avec une composition haute ou basse. Un taux croissant de formation du capital dénote un taux suffisant de profit. Seul le déclin du taux d’expansion indiquerait que prend effet la tendance latente du profit à chuter.

L’extension quantitative du capital va de pair avec un changement qualitatif de sa composition: ce processus et ses suites sont clairement démontrés grâce à un modèle qui dépeint la loi générale de l’accumulation capitaliste. S’y trouve employé un concept de capital global qui néglige la réalité, ses nombreux capitalistes, ses concurrences ; mais qui montre de ce fait, sous-jacent à la lutte, déterminant son caractère, la chute tendancielle du taux de profit, qui exprime le développement des forces productives de la société sous les auspices de la production capitaliste.

Sous la pression de cette baisse tendancielle, la concurrence et le crédit deviennent, selon Marx, « les deux plus puissants leviers » de la concentration et de la centralisation du capital ; « la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmente sa partie constante au dépens de sa partie variable, ou occasionnent un décroissement dans la demande dans la demande relative du travail » (18) Plus grande est la richesse sociale, le capital en fonction, et donc « le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail », plus grande est la réserve industrielle. « Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste » (19). Son action, comme celle de toute loi, « est naturellement modifiée par des circonstances particulières, dont il n’y a pas lieu de faire ici l’analyse » (20).

Modification de la loi générale

L’analyse abstraite de la valeur a été conçue non pour se substituer aux réalités du développement, mais pour aider à les comprendre. S’il est vrai que Marx découvrit, implicite et prévisible dans les rapports de valeur qui sont ceux du capital et du travail, la potentialité des crises et du dépérissement, c’est toujours la production réelle et le processus réel d’échange que Marx et Engels prenaient en considération quand ils eurent à donner leur opinion ou à prendre position sur l’actualité politique et économique. Marx observa que la tendance générale du développement capitaliste provoquait des contre-tendances, qui contredisaient ou modifiaient les prédictions abstraites de la théorie. Néanmoins, ces contre-tendances vérifiaient la tendance générale tout en réagissant contre elle. La baisse tendancielle du taux de profit pouvait être neutralisée par une accumulation accélérée, mais cette dernière ne faisait que reproduire le problème précédent et nécessiter d’autres accumulations plus fortes encore. L’accumulation accroît la demande de travail ; elle la fait tomber aussi, et la relève à nouveau grâce à une masse de capital en augmentation progressive. Il arrive pourtant, dans les périodes d’accumulation rapide, que le taux de profit ne tombe pas et que la demande de travail ne décroisse pas dans l’absolu.

Les contre-tendances dont Marx fait état, telles que l’intensité  accrue de l’exploitation, la dévalorisation des salaires, le meilleur marché des éléments constitutifs du capital constant, l’augmentation du capital par actions, le commerce extérieur, etc., se rapportent au processus réel de production, non au processus considéré dans le modèle fondé sur la valeur ; mais toutes ces contre-tendances s’opposent à la chute du taux de profit en accroissant la plus-value. La loi générale n’est pas supprimée, elle est affaiblie. En outre, ce qui apparaît dans la théorie abstraite comme l’issue « finale » d’un développement ininterrompu se présente dans les faits comme un cycle récurrent, chaque cycle étant un « condensé » de la tendance à l’expansion du capital considéré à long terme.

La théorie générale de la production capitaliste selon Marx trouve sa confirmation dans les crises ; c’est là seulement que se vérifie, par l’observation directe, l’analyse abstraite sous le rapport de la valeur.

La crise, suspension du processus d’accumulation, ne peut avoir de causes physiques, puisqu’elle n’altère pas les forces productives dans leur existence matérielle, qu’il s’agisse des moyens de production ou de la force de travail. Elle n’est pas motivée non plus par une surproduction matérielle du capital indépendamment des rapports de valeur: à ce point de vue, le monde a été, il est toujours et de toute évidence « sous-capitalisé »; il n’existe pas assez de moyens de production pour satisfaire même les besoins les plus élémentaires des populations. L’alternance des périodes de prospérité et de dépression ne s’explique guère que par un changement dans les rapports proportionnels de la valeur par lequel la rentabilité du capital, de suffisante qu’elle était, devient insuffisante. Le profit n’étant que la plus-value sous un autre nom, le cycle des crises s’explique par la perte, puis la restauration d’un taux approprié d’exploitation. Comme, selon toute apparence, la plus-value n’avait pas fait défaut avant la dépression (soit dans la phase antérieure de l’accumulation), il faut constater que le processus d’accumulation, en altérant la composition organique du capital, a conduit de lui-même à une pénurie relative de plus-value, et donc à la crise. La reprise du processus d’accumulation indique alors que l’on a trouvé remède à cette pénurie, et que la plus-value est à nouveau extraite en assez grandes quantités pour neutraliser les effets de la hausse de composition organique sur le taux de profit.

La crise se présente donc comme une surproduction de capital par rapport à un taux d’exploitation donné. Les capitalistes ne peuvent conserver et augmenter leur capital si ce n’est par voie d’accumulation ; et ils suivent cette voie sans se soucier de la rentabilité du capital social global, pourtant bien nécessaire, puisque la rentabilité de tous les capitaux privés en dépend. Ce qu’il faut pour accélérer la formation du capital, ce n’est pas n’importe quelle quantité de plus-value, mais une certaine quantité, déterminée par le capital existant. Cette masse de plus-value suffisante se définit par rapport au total de la plus-value sociale et par là au capital social total. Si les conditions existantes de la production ne permettent pas de produire cette masse de plus-value, aucune expansion rentable du capital ne sera possible, et, par conséquent, aucune expansion de la production.

Dans le monde des faits, on ne saurait dire quelle est exactement la masse de plus-value appropriée aux fins de l’expansion capitaliste. Le rapport du capital existant et de la masse de plus-value nécessaire pour garantir une production à plus grande échelle ne peut se discerner au sein du marché et des rapports de prix, si ce n’est indirectement, quand ils sont signes d’une expansion ou d’une contraction de l’économie. Non seulement ces informations sont indirectes, mais elles ne sont pas le moins du monde exactes, car le ralentissement ou la reprise des affaires peut s’expliquer par d’autres raisons que les effets d’une disharmonie de la production matérielle et de la production de valeur. En effet, obtenir de la plus-value n’est pas tout : il faut encore la réaliser sur le marché, et la « conversion de la plus-value en profit est déterminée tout autant par le processus de circulation que par le processus de production » (21). A supposer même que la réalisation n’offre aucune difficulté, il peut encore se faire que le capital existant souffre d’une rentabilité mal ajustée : il faudra résoudre ce problème avant de poursuivre l’accumulation.

On ne peut prédire le moment où une crise se produira, ni l’ampleur de ses ravages; mais on peut s’y attendre, comme au résultat d’un processus d’accumulation qui va s’accélérant et qui est incapable de se « corriger » au point de vue de la rentabilité nécessaire. Cette « correction », c’est le marché qui l’opère, en empêchant ou en limitant la réalisation de la plus-value des capitaux individuels: la cause en est dans la production insuffisante de plus-value par rapport au capital social global. Or, du fait que le déclin de la rentabilité se produit dans la sphère du marché, il paraît n’être autre chose qu’un problème de marché. Une fois entré en crise, le capitalisme n’a d’autre moyen de recommencer son expansion que d’opérer dans la sphère de production des changements qui accroissent la plus-value relativement à la valeur du capital total. Pareils changements exigent un « point de départ » différent de celui qui constitue le « point final » de la phase d’expansion précédente — et qui s’est révélé moment de crise. En d’autres termes, le nouveau mouvement ascendant présuppose la crise, et traîne dans son sillage la destruction et la dévaluation du capital.

La crise arrête la hausse de la composition organique du capital, et, par suite des faillites et dévaluations, réduit la valeur de l’élément constant. En gros, cependant, la composition technique demeure intacte. La plus-value produite se rapporte à présent à une moindre valeur en capital, et c’est là une augmentation de la rentabilité. Sous la pression du chômage, les salaires peuvent être baissés, le rythme du travail peut être accéléré. La concurrence capitaliste, affaire de survie, impose la recherche et la mise au point des améliorations techniques. La même concurrence hâte aussi la concentration et la centralisation du capital, dont l’effet est la rentabilité accrue des capitaux survivants. C’est au cours de la crise, puis de la dépression qui s’ensuit, qu’on aménage les conditions de la production en vue d’une rentabilité supérieure. S’ils sont une réussite, ces aménagements débouchent sur une période nouvelle d’expansion, à partir d’une nouvelle structure du capital. La périodicité des crises, selon Marx, n’a d’autre origine que la capacité dont le capitalisme fait preuve quand il s’agit de surmonter une surproduction de capital, c’est-à-dire une disproportion de la valeur du capital et de sa rentabilité: phénomène rencontré dans la phase précédente.  Toute ascension nouvelle est cependant l’avant-courière d’une crise suivante. Au XIX° siècle, il est de fait que les crises succédèrent aux crises à des intervalles moyens d’environ dix ans.

Tout ce qui précède résume l’essentiel de la théorie marxienne de l’accumulation. Le Capital embrasse tous les aspects importants de la production capitaliste et du processus d’échange; mais c’est le processus d’accumulation qui détermine le caractère du développement du capitalisme, et qui renferme les contradictions où se manifestent ses limites historiques. Il lui est indispensable d’avancer : demeurer sur place c’est régresser. Cesser d’accumuler, c’est briser et fausser toute la machine sociale qui soutient la production. Afin de garantir une production ininterrompue de plus-value, conforme au besoin continuel d’accumulation, le capitalisme doit bouleverser infatigablement la sphère de la production ; il lui faut sans relâche étendre son marché afin de transformer la plus-value en capital supplémentaire.

Marx s’intéressait au capitalisme de son temps, fondé sur la propriété privée, caractérisé par l’extension concurrentielle, condamné au progrès par l’accumulation ou à la crise et à la dépression. Quand il parle de l’auto-expansion du capital, de l’ « accumulation pour l’accumulation », il entend par là cette contrainte jamais apaisée qu’exerce le besoin de valeur d’échange et qui, si elle fait du capitalisme le plus productif des systèmes sociaux qu’on ait connus, en fait également « un obstacle au développement à venir de la force productive du travail social… Contradictions, crises, convulsions sociales dénotent l’incompatibilité du développement productif social et es rapports capitalistes de production. Dans la destruction violente du capital, qui n’est pas due à des circonstances extérieures, mais qui est une condition de son auto-conservation, apparaît cette évidence que le capitalisme a fait son temps, et qu’il faut le remplacer par un mode supérieur de la production sociale » (22).

En examinant les effets de l’expansion du capital à la lumière de la théorie de la valeur-travail, et avec les témoignages de l’expérience mouvante, Marx était en mesure de prévoir la direction essentielle que devait prendre le développement du capitalisme – la grande « tendance historique de l’accumulation capitaliste » (23). Selon les moments, cette tendance trouve dans les données immédiates de la réalité une confirmation plus ou moins directe. Mais, à tout moment, elle peut orienter une analyse plus limitée et plus concrète des mouvements réels. Et quoique cette loi générale de l’accumulation indique les limites historiques du capitalisme, on ne saurait dire quand ces frontières seront atteintes; c’est-à-dire quelles circonstances, durant ce mode de production fluctuant, détermineront le point critique où le système se montrera incapable de faire face à une nouvelle vague d’expansion. Marx n’avait pourtant garde de s’attendre à un effondrement « automatique » ou « économique ». Pouvait-on dire de telle ou telle situation qu’elle était la « crise finale » du capitalisme ? Seules les actions révolutionnaires, ces vigoureux  coups de sonde, pouvaient fournir la réponse.

Nous écartons ici la question de savoir si Marx s’en remettait trop volontiers aux précédents historiques en matière de développement social; ou s’il se berçait d’optimisme, voire d’illusions, quand il attendait l’essor d’un prolétariat décidé à profiter des convulsions sociales qu’entraîne une crise pour mener, par son action révolutionnaire, le système capitaliste à sa perte. Qu’il suffise de rappeler que dans la théorie sociale de Marx l’idée d’une mission historique de la classe ouvrière – et, partant, d’une vocation éthique du travailleur individuel – est étroitement liée à l’analyse et à la critique scientifique du mode de production capitaliste (24). Ce qui nous intéresse pour l’heure, c’est que l’analyse de la production capitaliste sous le rapport de la valeur ne permet que des prédictions limitées. Marx en était parfaitement conscient, qui refusa de prédire la fin du capitalisme en d’autres termes que généraux et historiques. Pour limitée qu’elle soit, en vertu de son haut niveau d’abstraction, sa théorie s’est révélée la seule à trouver une vérification dans le développement réel de la société capitaliste. Que nous considérions la composition organique croissante du capital ; la baisse tendancielle du taux de profit et ses effets dans la crise capitaliste ; la rigueur croissante des crises ; la constitution d’une armée industrielle de réserve ; le déclin du taux d’accumulation ; la misère de la grande masse de la population du globe, jamais soulagée malgré l’accroissement de la richesse sociale sous forme de capital; l’élimination de la concurrence au travers de la concurrence ; la monopolisation, la concentration, la centralisation du capital : non, nous ne pouvons manquer de constater la réalité du modèle de développement proposé par Marx.

La dissolution de l’économie bourgeoise

La théorie de la valeur-travail tire son origine de l’économie politique classique, qui cherchait à scruter les lois de la distribution du produit social entre les diverses classes de la société. La théorie cessa de convenir à la classe dominante, celle des capitalistes, aussitôt qu’elle trouva plus urgent de s’opposer à la classe travailleuse qu’aux couches féodales de la société. Que le travail fût la seule source de valeur, les capitalistes se voyaient posés en purs parasites; de fait, les socialistes ricardiens s’appuyèrent sur cette notion pour réclamer la fin de l’exploitation du travail par le capital. Quand même Marx n’eût pas fait sa critique de l’économie politique, la théorie de la valeur-travail, et avec elle l’économie politique, n’eût guère survécu au déploiement de la société capitaliste. Elle n’avait plus de sens idéologique ni pratique pour cette société ; elle ne pouvait se continuer que dans la critique marxienne du monde bourgeois.

On voit le concept classique d’économie politique remplacé par le terme plus général d’économie au moment précis où le concept tout subjectif d’utilité marginale prend la place de la théorie de la valeur-travail, et aussi de sa première transformation en théorie du coût de production, laquelle voyait dans la terre, le travail et le capital des facteurs de production indépendants, créateurs de valeur : de quoi justifier l’appropriation de plus-value comme profit, intérêt et rente. Ce concept subjectif de la valeur permettait de chercher dans l’interaction de la rareté et de l’utilité la détermination des rapports de prix. Ainsi, W. S. Jevons pouvait-il réduire les lois économiques à quelques principes dérivés de « la grande source de toute action humaine — le sentiment du plaisir et de la douleur ». Les individus inclinent à majorer l’un et à minimiser l’autre. Simple question de plus ou de moins, l’utilité pouvait se considérer au point de vue quantitatif et relevait, par conséquent, de l’analyse mathématique.

Or, on renonça bientôt à ces tentatives, car l’utilité « est et restera seulement une grandeur comparable, mais non mesurable… On ne saurait assujettir l’utilité à l’arithmétique ordinaire et aux opérations algébriques » (25). La théorie subjective de la valeur n’en persiste pas moins, mais dépourvue de son soubassement psychologique. Il n’est pas possible de mesurer l’utilité ; mais les gens préfèrent telles choses à telles autres, et ces préférences trouvent leur expression dans le prix qu’ils sont prêts à payer. L’utilité se rapportait désormais au choix que font les consommateurs entre différentes marchandises, et à leur classement selon l’ordre des préférences, tenu pour un indicateur suffisant de la maximation de l’utilité. Voilà qui ouvrait la voie à l’invention théorique connue sous le nom de courbe d’indifférence — ou de substitution — ainsi qu’à la distinction de l’utilité cardinale et ordinale. Le concept d’utilité marginale préparait la place à celui du taux marginal de substitution. Les marginalistes n’étaient pas tous disposés à rejeter le concept d’utilité cardinale ; pour d’autres, qui préféraient une théorie des prix dégagée de toute considération sous le rapport de la valeur, le concept d’utilité ordinale n’allait pas assez loin. Ce qui retient ici notre attention, c’est tout simplement la dissolution du concept d’utilité, son abandon au profit de théories des prix qui se restreignent au fait immédiat : les choix observables des consommateurs dans les relations du marché ; celles de l’offre et de la demande. De la valeur — objective ou subjective — on disait qu’elle «n’a aucun contenu opérationnel. Ce n’est qu’un mot » (26); mieux, on n’en disait rien.

Quand l’économie bourgeoise passait ainsi du concept objectif de la valeur au concept subjectif,  elle n’y était pas seulement poussée par le besoin de passer sous silence l’origine du profit, de l’intérêt et de la rente, mais aussi par le souci de transformer l’économie en une science positive. Ce souci d’une science économique universellement recevable imposait qu’on fît abstraction des sociétés particulières et des rapports socio-économiques limités. Ainsi la théorie subjective de la valeur commençait-elle par l’individu maximant l’utilité, pris isolément ou comme membre de la société. La valeur provient, disait-on, de la rareté des marchandises relativement aux besoins, et du fait que les différents besoins se ressentent avec des intensités différentes. Il faut faire des choix : on définissait donc l’économie comme l’étude du comportement humain sous l’angle de la relation entre les fins recherchées et les moyens limités susceptibles d’emplois les plus divers. L’économie universalisée, donc restreinte au principe du choix rationnel, s’évacuait de tout contenu social. Ce qui n’était qu’une simple caractéristique de l’échange capitaliste devint le phénomène économique par excellence. Une fois sacrifié le principe psychologique d’utilité, les préférences du consommateur, telles qu’elles se traduisent dans ses achats exprimés en monnaie, déterminaient tout le mécanisme économique et toute la répartition de ses ressources. L’économiste ne s’intéressait qu’à l’efficacité du processus de répartition. Les individus poussent au plus haut degré, « maximisent » la satisfaction de leurs besoins, disait-on : ils effectuent donc au travers de leurs échanges et transactions une distribution rationnelle et optimale des ressources qui correspond à un état d’équilibre général. Dans cette société, on ne voit de producteurs que vendeurs, de consommateurs qu’acheteurs, et ce sont ces derniers qui déterminent le processus de production par les choix qu’ils opèrent sur le marché.

La crise mondiale de 1929 s’est accompagnée d’une crise de la théorie économique ; elle a donné naissance aux efforts de Keynes pour cerner les problèmes réels du capitalisme et pour améliorer un système évidemment disloqué. Constatation toute simple, et démenti infligé à une prétention majeure, à savoir que le capitalisme serait capable de s’ajuster de lui-même à toutes circonstances nouvelles et trouverait en lui-même le principe de son équilibre. Cet « équilibre »-là, quel qu’il fût, ne comprenait ni le plein emploi, ni la pleine utilisation de la capacité productive. La micro-économie des théoriciens néo-classiques ne donnait de ces maux ni l’explication ni le remède, bien qu’ils fussent de taille à détruire la société capitaliste. Le problème social imposait des mesures sociales. Keynes préconisa donc le retour à la macro-économie des classiques, à leurs analyses de la demande, de l’investissement et de l’emploi considérés à l’échelle de la société dans son ensemble.

Sous le jargon néo-classique, Keynes proposait à maints égards un « plagiat » inconscient de la théorie marxienne de l’accumulation C’est que les conditions réelles dans lesquelles le capitalisme se trouvait placé contredisaient la théorie économique bourgeoise et confirmaient la théorie de Marx. Le recours à l’analyse macro-économique menait Keynes à l’acceptation partielle de la théorie de la valeur-travail et de l’hypothèse selon laquelle le travail est le seul facteur de la production. Sans doute rapportait-il toutes les difficultés du capitalisme à la loi, ou plutôt au postulat psychologique selon lequel la propension à consommer décroît avec l’augmentation de la richesse ; il n’empêche que les résultats de ce processus étaient fondamentalement ceux-là mêmes que Marx déduisait de l’accumulation du capital. Pour Marx, l’accumulation provoque une baisse tendancielle du taux de profit ; pour Keynes, une diminution de l’efficacité marginale du capital : c’est dire la même chose en d’autres mots. Pour Keynes, comme pour Marx, cette tendance ne peut être contrebalancée que par une élévation continuelle du taux d’investissement, faute de quoi le système capitaliste engendre le chômage et court vers la crise permanente. Pour Marx, et pour Keynes après lui, les difficultés sont inhérentes au système et ne peuvent se résoudre en son sein ; Keynes affirmait cependant que, pour l’heure, on pouvait les alléger en donnant à la production capitaliste une direction sociale, grâce à l’intervention des pouvoirs publics dans l’économie.

Dans les années 1930, du chômage et de sa compagne la misère semblèrent pour un temps résulter ces conditions que Marx tenait pour préalables à une transformation de la société. Aux États-Unis, par exemple, les sans-travail représentaient 16 % de la force de travail civile en 1931. Au cours d’une autre année de crise, 1921, ils s’étaient trouvés 12 %. On avait donc vu le chiffre grandir de crise en crise en même temps que croissait le capital accumulé. La crise étant mondiale, il n’en allait pas autrement dans le reste des pays capitalistes. Outre le chômage qui se trouve, sous une forme moins dramatique il est vrai, tout au long de l’histoire du capitalisme, ce sont les données statistiques, pour inadéquates qu’elles soient, qui vérifient d’une certaine manière les prévisions de Marx sur la marche future du développement capitaliste. Elles donnent à penser que la formation du capital se déroule conformément à la loi de la valeur qui marque la production capitaliste, loi qui implique la croissance plus rapide du capital constant par rapport à celle du capital variable. Durant les trois dernières décennies, si l’on prend l’Amérique pour exemple, la composition organique du capital n’a pas connu la même hausse que précédemment, ce qui dénote un déclin du taux d’accumulation. Avant 1920, et sur quelques soixante années, l’accumulation du capital par rapport au travail vivant atteignit des taux élevés ; depuis 1920, elle a décliné de façon dramatique. Il est vrai, écrivait S. Ruznets (27), « que la période qui débute en 1929 comprend la Grande Dépression ; en revanche, elle contient aussi les années d’expansion de la deuxième guerre mondiale et une décennie d’après-guerre où le niveau de la formation du capital fut particulièrement élevé. Si nous considérons la moyenne des années 1929-1955, si nous y voyons approximativement le niveau de l’activité à long terme en ce siècle, il nous est difficile de ne pas conclure que des changements substantiels se sont produits dans les facteurs qui déterminent la formation du capital » (28). Récemment encore le taux de croissance du capital était en déclin manifeste : « L’examen des principales composantes de la demande globale, selon B.H. Kickman, donne nettement à penser que l’inertie des investissements fixes a été au cœur du ralentissement de la demande après 1957 » (29). Du point de vue de la théorie marxienne, la stagnation relative de l’économie privée américaine peut-être considérée comme la prolongation d’une situation de crise . Mais rien dans cette théorie ne rend inconcevable la reprise d’une expansion plus élevée du capital, encore que le capitalisme américain traverse des circonstances de nature à la rendre impossible . Pendant la guerre , les nations européennes, par exemple, ont connu d’ énormes destructions de capital, tant en termes physiques qu’ en termes de valeur : ces destructions ont permis l’accumulation rapide qui s’est ensuivie après la guerre et qui se termine à peine. Les difficultés qui s’ opposent à la formation du capital peuvent, sans doute, se surmonter ; on peut trouver toutes sortes de moyens de restaurer la rentabilité voulue, et d’ assurer par là, en cas de succès, la survie du capitalisme. Seule une baisse du taux d’accumulation passée à l’état de condition permanente permettrait de dire que le cycle des crises se trouve remplacé par la crise à perpétuité.

La dissolution de l’économie de marché.

Du point de vue d’un laissez faire poussé jusqu ‘ au bout, limitant le domaine de l’ économiste à l ‘ individu et aux choix qu ‘ il fait sur le marché, la macro-économie keynésienne n ‘ est pas une théorie : c’est un traité des interventions politiques , combien regrettables, dans le mécanisme qui assure l’équilibre du marché. Pourtant , la doctrine de Keynes domine la pensée bourgeoise, par choix et par nécessité. Cette prépondérance signifie qu’on reconnaît tacitement le mérite de Marx : ce sont ses prévisions, et non les théories de ses adversaires, qui épousaient les réalités du développement capitaliste. Il faut dire que, pour l’heure, les anticipations de Marx ne provoquent plus l’horreur dans la bourgeoisie, puisqu’il semble qu’on tienne avec le keynésianisme un moyen de faire échec à ce qu’elles annonçaient de négatif. « Il faut rendre à Marx ce témoignage, a-t-on dit, que les problèmes économiques qu’ il a posés sont toujours les problèmes réels du capitalisme en son âge mûr, même s’il s’est essayé en vain à les donner pour insolubles dans les limites de la société bourgeoise » (30). Aux nouvelles que voilà, Keynes les a rendus surmontables. « Au point de vue pratique, il y a entre Marx et Keynes une différence importante » affirme-t-on ; « c’ est que Keynes a cherché un remède dans la modification du capitalisme du laissez-faire , grâce aux « interventions calculées de l ‘ État » ; alors que Marx rejetait toute intervention de ce genre , comme devant bénéficier inévitablement invariablement et uniquement à la « classe capitaliste » , au lieu de favoriser l’économie dans son ensemble » (31). Ces interventions calculées de l’État sont d’ordre fiscal et monétaire ( nous ne parlons que des interventions selon Keynes, et non de celles qui jalonnent tout le développement capitaliste , et qui n’ont pas empêché la survenance des crises — de ces crises qui ont imposé la modification du laissez-faire). Elles consistent à demander l’expansion ou la contraction du système du crédit, à décréter des impôts anticycliques et à opérer le financement par la dette (32). A strictement parler , les innovations monétaires et fiscales ont sensiblement le même âge que l’économie monétaire ; mais, dans le passé, on y recourait prudemment, dans le dessein précis de corriger un vice de fonctionnement du système capitaliste . Ainsi , écrit Marx : « Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux . Les emprunts , qui mettent les gouvernements à même de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur – le – champ , entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté , la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements , en cas de nouvelles dépenses extraordinaires , d’avoir recours à de nouveaux emprunts . La fiscalité moderne , dont les impôts sur les objets de première nécessité — et partant l’enchérissement de ceux – ci – formaient de prime abord le pivot , renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident , mais le principe » ( 33 ) .

La contraction et l’expansion du capital déterminent des mouvements dans la monnaie ( plutôt que le contraire ) . La politique monétaire peut avoir un effet sur l’activité économique pour autant qu’elle sert à augmenter la rentabilité du capital. La déflation et l’inflation sont deux méthodes différntes pour atteindre un même résultat : changer le rapport du profit et des salaires, en faveur du profit. L’une abaisse les salaires plus vite que les prix ; l’autre laisse monter les salaires moins vite que les prix. La politique fiscale est assise sur les impôts, le financement par l’emprunt et la dette publique . Une augmentation des impôts peut modifier la distribution du revenu national disponible en permettant au gouvernement de dépenser plus, au détriment de la dépense privée. Elle peut accroître l’activité économique dans une certaine mesure, en canalisant vers la production d’initiative gouvernementale un argent qui autrement serait thésaurisé. Mais elle ne peut accroître la rentabilité du capital ; quant à l’augmentation de la production qui résulte des dépenses du gouvernement , elle peut se trouver annulée par une diminution plus rapide des investissements du secteur privé . Il reste que la dépense du gouvernement , supérieure à la recette de l’impôt , accroît tout ensemble l’activité économique et la dette publique. Ainsi donc, le financement par la dette est l’instrument majeur d’un accroissement de la demande effective, partout où les investissements privés et la production d’initiative gouvernementale ( celle qui est soutenue par l’impôt ) ne suffisent pas à garantir l’usage convenable du capital et du travail. Le gouvernement qui vient à augmenter ses dépenses, en empruntant sur le marché des capitaux , ne pourra guère s’acquitter de ses dettes que par des impôts nouveaux. Il se trouve que la croissance économique continue permet l’augmentation continuelle des impôts . La dette publique , et les intérêts qui courent , ne posent aucun problème sérieux tant que le taux d’accroissement du revenu national s’élève plus rapidement que celui de la dette ; en particulier , le gouvernement a la faculté de contracter de nouvelles dettes pour s ‘ acquitter des anciennes , et d’échapper de la sorte au paiement des intérêts . Voilà comment fonctionne de nos jours le financement par la dette : l’augmentation régulière de la dette publique l’indique nettement. Le financement par l’emprunt prend un caractère différent selon qu’il est privé ou gouvernemental. Dans le secteur privé , il s’agit d’un instrument de l’accumulation du capital , qui prend la forme de nouveaux moyens de production, tels qu’usines et équipement ; quand le gouvernement emprunte pour financer, il ne recherche pas la production des profits, mais la production à des « fins sociales ». C’est là une manière de « consommation collective » , qui peut d’ailleurs se traduire indirectement par une rentabilité accrue du capital privé : car une certaine production d’initiative gouvernementale facilitera la croissance des affaires privées en créant ou en développant ce qu ‘ on appelle l’infrastructure de l’économie ; en d’autres termes , l ‘ investissement ira à ces entreprises utiles à toute industrie et à tout public que sont les routes, les ports, les ponts, les canaux d’irrigation, la défense, l’instruction publique, et ainsi de suite. Ce sont là des activités que l’impôt finance partout, mais dont le déploiement peut être plus vaste si le financement par la dette le soutient. Quelques – unes de ces entreprises publiques se suffisent à elles – mêmes , ou même produisent un revenu ; on n’aura donc pas à les financer par des impôts nouveaux ; qu’on vienne à les agrandir par voie d’endettement public, l’amortissement se fera grâce au revenu futur , et non par un supplément d’impositions. Mais on peut aussi recourir au financement par la dette quand il s’agit de lutter contre une stagnation ou un déclin économique ; alors les dépenses du gouvernement dépasseront celles qui apparaissent « normalement » dans son budget, indépendamment des autres activités nécessaires qui incombent déjà au gouvernement. En créant cette demande nouvelle, le gouvernement supplée les insuffisances de la demande du marché. Une partie de la production totale sert à l’expansion du capital sous forme d’investissements nouveaux. Une diminution de cette partie-là affecte forcément les autres sphères de la production , car un fonctionnement « convenable » de l’économie dépend d’un marché qui comprend la formation du capital . L’emploi va diminuer , non seulement dans les industries qui produisent des biens en capital , mais de façon très générale. Une période d’expansion, ou de contraction, se nourrit, pour ainsi dire, de sa propre substance ; et à l’aide d ‘ un système de crédit élargi ou restreint, elle tend à précipiter et l’ essor et le déclin de la production sociale. Tandis qu’ une défaillance de la demande réduit le revenu national , les investissements l’ augmentent, qu’ ils soient effectués directement par les entreprises privées disposant d’une « épargne », ou indirectement, par les mêmes entreprises et sur la même « épargne » , mais grâce au financement par la dette. On peut attendre de cette augmentation du revenu des effets subséquents sur le même revenu ; le montant finira par dépasser la mise initiale. On pense qu’une activité économique accrue est de nature à encourager les entrepreneurs à maintenir, voire à accroître leurs investissements . La dépense du gouvernement va créer ainsi un revenu additionnel, et par voie de consommation, et par voie d’investissement privé ou autre ; le déficit budgétaire, qui a permis la dépense, n’a pas seulement pour résultat de grossir le revenu national, mais aussi d’agrandir la capacité de production. Et bien que le revenu créé par la dépense de l’emprunt soit contrebalancé par une dette publique accrue, on suppose que la nouvelle « épargne » issue de ce revenu augmenté va, à son tour, compenser la dette nationale. En d’ autres termes , on soutient que le financement par l’ emprunt se finance lui-même en provoquant la création de « réserves ». Tous les investissements, qu’ ils soient de caractère public ou privé, augmentent le revenu national en accroissant la production et à proportion de cet accroissement. En revanche , le capital ne s’accumule que par la rentabilité, et aucun accroissement de la production ne peut agrandir le capital s’il n’est en même temps accroissement des profits. Indépendante de la rentabilité , la production d’initiative gouvernementale peut agrandir la production globale, mais non le capital global. On peut cependant concevoir qu’en des circonstances particulières le relèvement du niveau de production, sans nul souci de rentabilité, puisse enrayer une tendance au fléchissement des affaires, voire même la renverser. De fait , le financement par la dette affecte la rentabilité de ces capitaux individuels qui sont favorisés par les contrats et marchés gouvernementaux ; il permet une accumulation grâce aux titres d’État, qui produisent un intérêt. Voilà qui peut créer un climat plus favorable aux investissements privés. Et parce que toute dépression nouvelle ouvre la carrière aux tentatives de recréer les conditions d’une nouvelle prospérité, les efforts conjugués du gouvernement et des capitalistes privés trouvent là des chances réelles de succès . Conçu à l’origine pour soulager la misère sociale et donner un coup d’arrêt au déclin économique , le financement par la dette était une politique temporaire et limitée , dirigée contre une dépression que l’on croyait elle aussi passagère et locale. Depuis lors, cette politique s’est généralisée, et on l’accueille à peu près partout et à tout moment comme un « régulateur » de l’activité économique.

Le capital,

Début d’un article de Paul Mattick paru dans Économies et Sociétés, Série S,  Études de Marxologie, N° 11 (Institut de science économique appliquée,  juin 1967, pages 49 à 72).

En écrivant Le Capital, Marx se proposait « de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne » (1). Le centenaire du Capital offre une excellente occasion de juger la validité ou la non-validité de la loi hypothétique formulée par Marx quant à l’origine l’existence, l’épanouissement et la mort du système capitaliste. Aujourd’hui comme autrefois, sa justesse est encore controversée. On ne saurait s’en étonner, car on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle soit acceptée par ceux qui voient dans le capitalisme « non une phase transitoire du progrès historique, mais bien une forme absolue et définitive de la production sociale » (2). L’étude objective de la société capitaliste, Marx ne pouvait la concevoir que sous l’angle de l’opposition et de la critique : c’est-à-dire du point de vue de la classe sociale qui n’a rien à redouter, qui a tout à gagner de la dissolution du système capitaliste. De même que l’économie bourgeoise en tant que telle claironna l’effondrement de la féodalité et l’accession de la classe des capitalistes au rang de classe dirigeante, de même son programme critique révélait la loi immanente du développement du capitalisme et de sa marche vers l’issue fatale. Les critiques du capitalisme pouvaient prétendre à l’objectivité scientifique ; ses défenseurs ne le pouvaient pas. Sans aucun doute, c’est grâce à cène objectivité rigoureuse que Le Capital a remué la société capitaliste tout au long d’un siècle, et demeure à ce jour la théorie économique la plus ardemment discutée. Tandis que les œuvres de l’école classique sont sans exception reléguées dans l’histoire de la pensée économique, Le Capital a gardé toute son actualité.

Fait encore plus marquant, aucun traité critique comparable n’a vu le jour. Non que les disciples de Marx aient manqué de talent: mais Marx avait déjà épuisé le champ de la critique économique; et quoi qu’on ait à dire sur les changements du capitalisme, on n’a rien ajouté d’essentiel à son modèle abstrait du capitalisme et de son développement. Les marxistes s’en sont tenus à des problèmes marginaux, à des changements notables dans l’un ou l’autre secteur de la structure théorique, revêtant la vieille théorie d’un costume empirique nouveau.

A la vérité, l’intérêt pour la réalité mouvante du capitalisme a suscité des interprétations de l’œuvre de Marx qui souvent s’écartent de l’original. Marx lui-même n’a-t-il pas insisté sur une distinction claire entre les lois économiques abstraites et les conditions concrètes, toujours changeantes, de la production capitaliste que ces lois devaient élucider afin de repérer la tendance générale sous-jacente ? Cependant, à certains moments, la réalité parut contredire la théorie, et l’on s’efforça de la modifier pour l’adapter au monde variable des apparences. Laissons de côté ces efforts divers, puisqu’ils ne concernent pas la question de savoir si l’analyse du Capital s’applique encore au capitalisme moderne.

Le problème de la valeur.

La théorie marxienne du développement capitaliste repose sur la théorie de la valeur-travail, que Ricardo proposait déjà, et que Marx a présentée sous une forme plus élaborée. Marx lui donne une assise naturelle dans le processus de production matérielle, et dans l’inéluctable nécessité de distribuer le travail social selon des proportions définies, pour assurer l’existence et la reproduction de la vie sociale. Il n’est pas de société qui échappe à cette contrainte, dit-il, ce qui peut changer,  » dans des circonstances historiques différentes, c’est seulement la forme […] sous laquelle s’imposent ces répartitions proportionnelles du travail » (3).Cette forme, dans le capitalisme, « où les interrelations du travail social se manifestent dans l’échange privé des produits individuels du travail, c’est précisément la valeur d’échange de ces produits » (4). Marx a donc vu dans la loi de la valeur la forme indirecte d’organisation sociale dans une société productrice de marchandises. La valeur d’une marchandise consiste en temps de travail socialement nécessaire — coagulé. La force de travail est elle aussi une marchandise, et possède à ce titre une valeur d’usage et une valeur d’échange. C’est cette double nature de la force de travail qui cache et tout aussi bien explique l’exploitation du travail par le capital. L’acheteur de force de travail paie sa valeur d’échange, mais reçoit sa valeur d’usage; laquelle est en mesure de produire une plus-value, qui dépasse sa propre valeur d’échange. Les meilleurs points du Capital, écrit Marx à Engels,  » sont 1° le double caractère du travail, selon qu’il s’exprime en valeur d’usage ou en valeur d’échange (toute la compréhension des faits en dépend); et 2° l’analyse de la value indépendamment de ses formes particulières de profit, d’intérêt, de rente foncière, etc.  » (5) Tandis que le double caractère de la force de travail fait de la production capitaliste une production de plus-value, on aperçoit, à ne considérer que cène dernière, un rapport social fondamental ; que la plus-value soit répartie en diverses catégories, selon divers modes d’appropriation, c’est une circonstance qui ne fait guère que masquer ce rapport.

Vu ce double caractère de la production de valeurs, l’allocation nécessaire du travail dans le capitalisme ne coïncide pas avec la répartition du travail dans les proportions requises qui peuvent prévaloir dans d’autres formes de la production sociale. Le capital a modifié cette nécessité sociale : ce n’est pas la production comme telle, c’est la production de plus-value et de valeur d’échange qui motive la production capitaliste. Il y a une nécessité matérielle de répartir le travail, mais elle s’impose ici dans l’échange et dans les aspects qu’il fait prendre à la production; c’est un phénomène qui échappe aux regards des producteurs grâce aux mécanismes du marché. Dans ces conditions, la loi capitaliste de la valeur « l’emporte de haute lutte comme loi naturelle régulatrice, de même que la loi de la pesanteur se fait sentir à n’importe qui lorsque s’écroule sur sa tête » (6). Il s’ensuit que si le travail se distribue conformément au processus de production capitaliste, cette distribution n’a lieu que dans « la confusion de ses fluctuations accidentelles » et à travers les crises économiques.

En fondant sa théorie du développement capitaliste sur la théorie de la valeur-travail, Marx restait conscient du fait que les marchandises ne s’échangent pas selon leur valeur. Cette « contradiction », que les théories antimarxiennes ne se firent pas faute d’exploiter, Marx la résolut pour son compte en se référant au mécanisme du marché concurrentiel, qui transforme les valeurs en prix de production, autour desquels oscillent les prix effectifs de marché. En réalité, il n’existe aucun moyen de découvrir le prix d’une marchandise dans sa valeur, ou, inversement, de sa valeur dans son prix. Le concept de valeur n’a aucun lien direct avec les rapports de prix; il faut le relier au mouvement de tous les prix dans le changement incessant de la productivité du travail, eu égard au capital total. La controverse sur la transformation prix-valeur s’est apaisée. On ne doute plus qu’il soit  » possible de construire un modèle économique où la théorie de la valeur-travail se présente comme un système de distribution, mais dans lequel les marchandises ne s’échangent pas selon la proportion de travail qui a servi à produire chacune d’elles » (7).

Le modèle du développement capitaliste, fondé sur la valeur, est un moyen méthodologique conçu pour « saisir ses relations intérieures », qu’on ne saurait observer dans la réalité. Tout modèle est une version simplifiée d’une situation, d’un phénomène dont la complexité défie l’analyse ; mais pour donner des résultats valables, le modèle doit garder contact avec les phénomènes compliqués qu’il sert à examiner. Ainsi, le concept de valeur était-il nécessaire à Marx pour comprendre la dynamique de la production capitaliste. Si l’abstraction ne coïncidait pas trait pour trait avec la réalité, elle n’en était pas moins tirée des rapports réels. Et, dit Marx, quand bien même Le Capital n’aurait pas contenu de chapitre sur la valeur, « l’analyse que j’ai donnée du rapport réel contient la preuve et démonstration des rapports de valeur réels. Tout ce palabre sur la nécessité de prouver le concept de valeur vient d’une ignorance totale, et du sujet traité, et de la méthode scientifique dans ce livre » (8).

Cette analyse de la formation du capital au point de vue de la valeur se fonde sur « la société comme un tout ». Le monde est considéré comme une seule nation dans laquelle la production capitaliste domine partout, et ceci  » afin d’examiner le sujet… dans son intégrité, libre de toutes circonstances secondaires » (9). On suppose que toutes les marchandises s’échangent à leur valeur, parce que la somme de tous les prix équivaut à la valeur totale, du moment que l’on tient « la société pour un tout ». Dans ce système abstrait et fermé, il n’existe que le capital et le travail, la valeur et la plus-value, et l’expansion du capital au travers de la plus-value.

Le modèle de l’accumulation du capital.

En général, le développement social est fondé selon Marx sur l’accroissement des forces productives du travail social. Dans le capitalisme, l’accroissement de la productivité va de pair avec le déclin de la valeur des marchandises, étant donné qu’il faut pour les produire un temps de travail réduit. Or, l’on peut désormais produire plus de marchandises en un temps donné. Comme elle recouvre une plus grande masse de valeur d’usage, la quantité de valeur d’échange augmente elle aussi, ce qui donne à l’expansion de la production matérielle le caractère d’une expansion de la valeur. Il n’en est pas moins vrai que, par suite de la productivité accrue du travail, une quantité donnée de valeur d’usage contient une quantité plus petite de valeur d’échange. Ce mouvement double et divergent de la valeur des marchandises est sous-jacent dans l’analyse marxienne de la production capitaliste sous le rapport de la valeur. La productivité accrue rend possible et en même temps exprime l’accumulation du capital, que Marx considère du point de vue de la valeur d’usage aussi bien que de la valeur d’échange. « La composition du capital, écrit-il, se présente à un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et parue variable (la valeur de la force de travail, la somme des salaires). Sous le rapport de sa matière, telle qu’elle fonctionne dans le procès de production et en force de travail agissante, et sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre. La première composition du capital est la composition-valeur, la deuxième la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là  » (10).

Parce que la nature matérielle de la production détermine les investissements tant en travail qu’en capital, la composition organique du capital diffère dans les différentes branches de la production. Dans le système clos de Marx, la moyenne des compositions des capitaux individuels donne la moyenne du capital total dans n’importe quelle branche de la production; et la moyenne des moyennes de toutes les branches donne la composition du capital social dans sa totalité. C’est sur cette moyenne que Marx raisonne en traitant de la loi générale de l’accumulation du capital.

L’accumulation modifie la composition organique du capital. Elle est « haute » quand le capital constant est plus grand que le capital variable, et « basse » dans le cas contraire. Accroître la productivité du travail, c’est produire plus avec moins de travail ; l’accroître par voie d’accumulation suppose une augmentation du capital constant relativement plus rapide que celle du capital variable, quoique tous deux augmentent dans l’absolu. Le capital nouvellement ajouté attire des travailleurs de moins en moins nombreux proportionnellement à sa grandeur; et le capital reproduit qui subit les effets de la composition modifiée expulse les travailleurs, autrefois attachés à lui, en nombre de plus en plus grand. C’est pourquoi, dit Marx, « une progression accélérée du capital total, accélération en progression croissante, est exigée pour absorber un nombre croissant d’ouvriers, ou même pour continuer à employer ceux qui travaillent déjà, compte tenu de la métamorphose permanente de l’ancien capital. A son tour, cette accumulation et centralisation croissante devient la source de nouveaux changements dans la composition du capital, ou d’une diminution encore accélérée de sa partie variable, comparée à la partie constante » (11).

Étant donné que seul le travail, ou capital variable, produit de la plus-value, et que le taux du profit se mesure à la totalité des investissements, c’est-à-dire à la combinaison des capitaux variable et constant, ce taux de profit déclinerait, n’était que la composition organique du capital augmente, et avec elle le taux de plus-value, grâce à la productivité accrue du travail. Quoi qu’il en soit, pour illustrer la tendance cachée du taux de profit vers sa chute, Marx imagine un capital qui se développe grâce à un taux constant de plus-value, hypothèse toute irréelle sans doute, mais qui montre la baisse du taux de profit à mesure que s’élève la composition organique du capital.

Il se peut que le capital s’accumule tout en gardant un taux de profit égal: il suffit que la valeur du capital variable et celle du capital constant augmente au même rythme. Ce serait toutefois supposer que le capital se forme sans que la productivité du travail augmente : les faits sont là pour démontrer au contraire que le capitalisme se développe, et se signale par un immense progrès technologique. Il se peut aussi que le capital ne s’accumule pas, et donc que le taux de profit ne décline pas. Or, un capitalisme sans accumulation ne saurait être qu’un phénomène passager: c’est un capitalisme en crise. Le développement capitaliste ne se conçoit que par accumulation. Et généralement, la formation du capital destitue de la main-d’œuvre, réduisant ainsi le taux du profit, mais accroissant simultanément et le taux et la masse de la plus-value.

La baisse tendancielle du taux de profit est une conséquence théorique de l’application de la théorie de la valeur-travail au processus de formation du capital. Quoique le taux du profit décline à mesure que la composition organique du capital augmente, la masse de plus-value augmente avec la masse accrue de capital accumulé. Selon les propres termes de Marx, les mêmes causes « qui produisent une diminution absolue de la plus-value, et donc du profit, sur un capital donné et, par conséquent, dans le pourcentage du taux de profit, produisent une augmentation de la masse absolue de la plus-value — et du profit — accaparée par le capital total » (12). Tout cela exige que « le multiplicateur qui indique l’accroissement du capital total doit être égal au diviseur qui indique la chute du taux de profit » (13). En d’autres termes, « le capital doit augmenter plus rapidement que le taux de profit ne baisse. (…) Pour que la partie variable du capital total non seulement reste absolument la même, mais s’accroisse absolument, bien que son pourcentage dans le capital total tombe, le capital total doit croître dans des proportions plus élevées que que le pourcentage du capital variable ne diminue » (14). C’est le processus d’accumulation lui-même qui, dans l’immédiat, ôte toute importance pratique à la baisse tendancielle du taux de profit.

Néanmoins, l’accumulation se caractérise encore et toujours par: « 1° L’accroissement du sur-travail, donc la réduction du travail nécessaire exigé pour la reproduction de la force de travail ; 2° la diminution de la force de travail (le nombre des travailleurs) employée en général pour mettre en mouvement un capital donné » (15).

Ces occurrences s’entre-déterminent, et elles affectent le taux du profit de façon contraire. Tandis que le taux de la plus-value s’accroît dans une direction, dans l’autre on voit décroître le nombre des travailleurs : « Dans la mesure où le développement des forces productives réduit la partie payée du travail exploitée, il augmente la plus-value en en élevant le taux; mais, dans la mesure où il réduit la masse totale de travail employée par un certain capital, il réduit le facteur des nombres par lesquels le taux de plus-value est multiplié pour calculer sa masse » (16).

Parce que  » le rapport entre le travail salarié et le capital détermine le caractère général du mode de production capitaliste »(16bis), on peut enrayer la chute du taux de profit, sans jamais l’empêcher tout à fait. Compenser la réduction relative du nombre des travailleurs par l’exploitation intensifiée, cela ne peut se faire indéfiniment, car il existe des limites précises au-delà desquelles le temps de travail ne saurait s’étendre, et le temps de travail nécessaire, c’est-à-dire le temps de travail incombant aux ouvriers, ne saurait se réduire encore au profit du temps de surtravail. Allons aux extrêmes: le temps de travail absolu ne peut, aux plus beaux jours, dépasser vingt-quatre heures ; le temps de travail nécessaire ne peut tomber à zéro. Ainsi l’extraction de plus-value rencontre des limites sociales et naturelles. Quelle que soit la masse de force de travail dont dispose en réalité le monde capitaliste, elle sera forcément, vu l’accroissement toujours plus rapide du capital constant, une quantité en diminution relative de force de travail exploitable. Poussée à son « terme logique », une expansion du capital continuellement accélérée fera du déclin relatif du taux de profit une chute absolue, la plus-value défaillante perdant tout rapport avec la masse boursouflée du capital. Ce point une fois atteint, la réalité correspondrait au modèle de l’accumulation que Marx nous propose.

Toutefois, Marx n’a jamais dit que le capitalisme succomberait par la vertu de la « loi de la chute du taux de profit », et il ne s’y est jamais attendu. Le modèle abstrait de la formation du capital sert à illustrer l’effet d’une productivité accrue sur la production et l’expansion du capital. Il indique aussi pourquoi toutes les contradictions que la réalité nous offre ne peuvent être tenues pour accidents ou remèdes, mais prennent source dans la nature du capitalisme, système producteur de valeur et de plus-value. Il nous montre, avant toute considération des rapports réels du processus de production, le système vulnérable aux crises ; il fournit l’outil nécessaire pour évaluer la force et la durée de toute modification de détail que le capitalisme peut subir en cours de développement.

Cette hausse de la composition organique du capital, Marx la trouve « à chaque pas confirmée par l’analyse comparée des prix des marchandises, soit qu’on compare différentes époques économiques chez une même nation, soit qu’on compare différentes nations dans la même époque » (17).

Ce phénomène a frappé tous les observateurs des rapports proportionnels réels entre le capital et le travail dans le processus de production ; loin de le nier , on l’a célébré comme le plus grand accomplissement du système capitaliste. Le degré de la composition organique du capital à tel ou tel moment ne nous dit rien, bien entendu, des perspectives ultérieures de la production capitaliste. Si le taux de la plus-value est suffisant, le capital peut s’accumuler tout aussi bien avec une composition haute ou basse. Un taux croissant de formation du capital dénote un taux suffisant de profit. Seul le déclin du taux d’expansion indiquerait que prend effet la tendance latente du profit à chuter.

L’extension quantitative du capital va de pair avec un changement qualitatif de sa composition: ce processus et ses suites sont clairement démontrés grâce à un modèle qui dépeint la loi générale de l’accumulation capitaliste. S’y trouve employé un concept de capital global qui néglige la réalité, ses nombreux capitalistes, ses concurrences ; mais qui montre de ce fait, sous-jacent à la lutte, déterminant son caractère, la chute tendancielle du taux de profit, qui exprime le développement des forces productives de la société sous les auspices de la production capitaliste.

Sous la pression de cette baisse tendancielle, la concurrence et le crédit deviennent, selon Marx, « les deux plus puissants leviers » de la concentration et de la centralisation du capital ; « la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmente sa partie constante au dépens de sa partie variable, ou occasionnent un décroissement dans la demande dans la demande relative du travail » (18) Plus grande est la richesse sociale, le capital en fonction, et donc « le nombre absolu de la classe ouvrière et la puissance productive de son travail », plus grande est la réserve industrielle. « Mais plus la réserve grossit, comparativement à l’armée active du travail, plus grossit aussi la surpopulation consolidée dont la misère est en raison directe du labeur imposé. Plus s’accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s’accroît aussi le paupérisme officiel. Voilà la loi générale, absolue, de l’accumulation capitaliste » (19). Son action, comme celle de toute loi, « est naturellement modifiée par des circonstances particulières, dont il n’y a pas lieu de faire ici l’analyse » (20).

Modification de la loi générale

L’analyse abstraite de la valeur a été conçue non pour se substituer aux réalités du développement, mais pour aider à les comprendre. S’il est vrai que Marx découvrit, implicite et prévisible dans les rapports de valeur qui sont ceux du capital et du travail, la potentialité des crises et du dépérissement, c’est toujours la production réelle et le processus réel d’échange que Marx et Engels prenaient en considération quand ils eurent à donner leur opinion ou à prendre position sur l’actualité politique et économique. Marx observa que la tendance générale du développement capitaliste provoquait des contre-tendances, qui contredisaient ou modifiaient les prédictions abstraites de la théorie. Néanmoins, ces contre-tendances vérifiaient la tendance générale tout en réagissant contre elle. La baisse tendancielle du taux de profit pouvait être neutralisée par une accumulation accélérée, mais cette dernière ne faisait que reproduire le problème précédent et nécessiter d’autres accumulations plus fortes encore. L’accumulation accroît la demande de travail ; elle la fait tomber aussi, et la relève à nouveau grâce à une masse de capital en augmentation progressive. Il arrive pourtant, dans les périodes d’accumulation rapide, que le taux de profit ne tombe pas et que la demande de travail ne décroisse pas dans l’absolu.

Les contre-tendances dont Marx fait état, telles que l’intensité  accrue de l’exploitation, la dévalorisation des salaires, le meilleur marché des éléments constitutifs du capital constant, l’augmentation du capital par actions, le commerce extérieur, etc., se rapportent au processus réel de production, non au processus considéré dans le modèle fondé sur la valeur ; mais toutes ces contre-tendances s’opposent à la chute du taux de profit en accroissant la plus-value. La loi générale n’est pas supprimée, elle est affaiblie. En outre, ce qui apparaît dans la théorie abstraite comme l’issue « finale » d’un développement ininterrompu se présente dans les faits comme un cycle récurrent, chaque cycle étant un « condensé » de la tendance à l’expansion du capital considéré à long terme.

La théorie générale de la production capitaliste selon Marx trouve sa confirmation dans les crises ; c’est là seulement que se vérifie, par l’observation directe, l’analyse abstraite sous le rapport de la valeur.

La crise, suspension du processus d’accumulation, ne peut avoir de causes physiques, puisqu’elle n’altère pas les forces productives dans leur existence matérielle, qu’il s’agisse des moyens de production ou de la force de travail. Elle n’est pas motivée non plus par une surproduction matérielle du capital indépendamment des rapports de valeur: à ce point de vue, le monde a été, il est toujours et de toute évidence « sous-capitalisé »; il n’existe pas assez de moyens de production pour satisfaire même les besoins les plus élémentaires des populations. L’alternance des périodes de prospérité et de dépression ne s’explique guère que par un changement dans les rapports proportionnels de la valeur par lequel la rentabilité du capital, de suffisante qu’elle était, devient insuffisante. Le profit n’étant que la plus-value sous un autre nom, le cycle des crises s’explique par la perte, puis la restauration d’un taux approprié d’exploitation. Comme, selon toute apparence, la plus-value n’avait pas fait défaut avant la dépression (soit dans la phase antérieure de l’accumulation), il faut constater que le processus d’accumulation, en altérant la composition organique du capital, a conduit de lui-même à une pénurie relative de plus-value, et donc à la crise. La reprise du processus d’accumulation indique alors que l’on a trouvé remède à cette pénurie, et que la plus-value est à nouveau extraite en assez grandes quantités pour neutraliser les effets de la hausse de composition organique sur le taux de profit.

La crise se présente donc comme une surproduction de capital par rapport à un taux d’exploitation donné. Les capitalistes ne peuvent conserver et augmenter leur capital si ce n’est par voie d’accumulation ; et ils suivent cette voie sans se soucier de la rentabilité du capital social global, pourtant bien nécessaire, puisque la rentabilité de tous les capitaux privés en dépend. Ce qu’il faut pour accélérer la formation du capital, ce n’est pas n’importe quelle quantité de plus-value, mais une certaine quantité, déterminée par le capital existant. Cette masse de plus-value suffisante se définit par rapport au total de la plus-value sociale et par là au capital social total. Si les conditions existantes de la production ne permettent pas de produire cette masse de plus-value, aucune expansion rentable du capital ne sera possible, et, par conséquent, aucune expansion de la production.

Dans le monde des faits, on ne saurait dire quelle est exactement la masse de plus-value appropriée aux fins de l’expansion capitaliste. Le rapport du capital existant et de la masse de plus-value nécessaire pour garantir une production à plus grande échelle ne peut se discerner au sein du marché et des rapports de prix, si ce n’est indirectement, quand ils sont signes d’une expansion ou d’une contraction de l’économie. Non seulement ces informations sont indirectes, mais elles ne sont pas le moins du monde exactes, car le ralentissement ou la reprise des affaires peut s’expliquer par d’autres raisons que les effets d’une disharmonie de la production matérielle et de la production de valeur. En effet, obtenir de la plus-value n’est pas tout : il faut encore la réaliser sur le marché, et la « conversion de la plus-value en profit est déterminée tout autant par le processus de circulation que par le processus de production » (21). A supposer même que la réalisation n’offre aucune difficulté, il peut encore se faire que le capital existant souffre d’une rentabilité mal ajustée : il faudra résoudre ce problème avant de poursuivre l’accumulation.

On ne peut prédire le moment où une crise se produira, ni l’ampleur de ses ravages; mais on peut s’y attendre, comme au résultat d’un processus d’accumulation qui va s’accélérant et qui est incapable de se « corriger » au point de vue de la rentabilité nécessaire. Cette « correction », c’est le marché qui l’opère, en empêchant ou en limitant la réalisation de la plus-value des capitaux individuels: la cause en est dans la production insuffisante de plus-value par rapport au capital social global. Or, du fait que le déclin de la rentabilité se produit dans la sphère du marché, il paraît n’être autre chose qu’un problème de marché. Une fois entré en crise, le capitalisme n’a d’autre moyen de recommencer son expansion que d’opérer dans la sphère de production des changements qui accroissent la plus-value relativement à la valeur du capital total. Pareils changements exigent un « point de départ » différent de celui qui constitue le « point final » de la phase d’expansion précédente — et qui s’est révélé moment de crise. En d’autres termes, le nouveau mouvement ascendant présuppose la crise, et traîne dans son sillage la destruction et la dévaluation du capital.

La crise arrête la hausse de la composition organique du capital, et, par suite des faillites et dévaluations, réduit la valeur de l’élément constant. En gros, cependant, la composition technique demeure intacte. La plus-value produite se rapporte à présent à une moindre valeur en capital, et c’est là une augmentation de la rentabilité. Sous la pression du chômage, les salaires peuvent être baissés, le rythme du travail peut être accéléré. La concurrence capitaliste, affaire de survie, impose la recherche et la mise au point des améliorations techniques. La même concurrence hâte aussi la concentration et la centralisation du capital, dont l’effet est la rentabilité accrue des capitaux survivants. C’est au cours de la crise, puis de la dépression qui s’ensuit, qu’on aménage les conditions de la production en vue d’une rentabilité supérieure. S’ils sont une réussite, ces aménagements débouchent sur une période nouvelle d’expansion, à partir d’une nouvelle structure du capital. La périodicité des crises, selon Marx, n’a d’autre origine que la capacité dont le capitalisme fait preuve quand il s’agit de surmonter une surproduction de capital, c’est-à-dire une disproportion de la valeur du capital et de sa rentabilité: phénomène rencontré dans la phase précédente.  Toute ascension nouvelle est cependant l’avant-courière d’une crise suivante. Au XIX° siècle, il est de fait que les crises succédèrent aux crises à des intervalles moyens d’environ dix ans.

Tout ce qui précède résume l’essentiel de la théorie marxienne de l’accumulation. Le Capital embrasse tous les aspects importants de la production capitaliste et du processus d’échange; mais c’est le processus d’accumulation qui détermine le caractère du développement du capitalisme, et qui renferme les contradictions où se manifestent ses limites historiques. Il lui est indispensable d’avancer : demeurer sur place c’est régresser. Cesser d’accumuler, c’est briser et fausser toute la machine sociale qui soutient la production. Afin de garantir une production ininterrompue de plus-value, conforme au besoin continuel d’accumulation, le capitalisme doit bouleverser infatigablement la sphère de la production ; il lui faut sans relâche étendre son marché afin de transformer la plus-value en capital supplémentaire.

Marx s’intéressait au capitalisme de son temps, fondé sur la propriété privée, caractérisé par l’extension concurrentielle, condamné au progrès par l’accumulation ou à la crise et à la dépression. Quand il parle de l’auto-expansion du capital, de l’ « accumulation pour l’accumulation », il entend par là cette contrainte jamais apaisée qu’exerce le besoin de valeur d’échange et qui, si elle fait du capitalisme le plus productif des systèmes sociaux qu’on ait connus, en fait également « un obstacle au développement à venir de la force productive du travail social… Contradictions, crises, convulsions sociales dénotent l’incompatibilité du développement productif social et es rapports capitalistes de production. Dans la destruction violente du capital, qui n’est pas due à des circonstances extérieures, mais qui est une condition de son auto-conservation, apparaît cette évidence que le capitalisme a fait son temps, et qu’il faut le remplacer par un mode supérieur de la production sociale » (22).

En examinant les effets de l’expansion du capital à la lumière de la théorie de la valeur-travail, et avec les témoignages de l’expérience mouvante, Marx était en mesure de prévoir la direction essentielle que devait prendre le développement du capitalisme – la grande « tendance historique de l’accumulation capitaliste » (23). Selon les moments, cette tendance trouve dans les données immédiates de la réalité une confirmation plus ou moins directe. Mais, à tout moment, elle peut orienter une analyse plus limitée et plus concrète des mouvements réels. Et quoique cette loi générale de l’accumulation indique les limites historiques du capitalisme, on ne saurait dire quand ces frontières seront atteintes; c’est-à-dire quelles circonstances, durant ce mode de production fluctuant, détermineront le point critique où le système se montrera incapable de faire face à une nouvelle vague d’expansion. Marx n’avait pourtant garde de s’attendre à un effondrement « automatique » ou « économique ». Pouvait-on dire de telle ou telle situation qu’elle était la « crise finale » du capitalisme ? Seules les actions révolutionnaires, ces vigoureux  coups de sonde, pouvaient fournir la réponse.

Nous écartons ici la question de savoir si Marx s’en remettait trop volontiers aux précédents historiques en matière de développement social; ou s’il se berçait d’optimisme, voire d’illusions, quand il attendait l’essor d’un prolétariat décidé à profiter des convulsions sociales qu’entraîne une crise pour mener, par son action révolutionnaire, le système capitaliste à sa perte. Qu’il suffise de rappeler que dans la théorie sociale de Marx l’idée d’une mission historique de la classe ouvrière – et, partant, d’une vocation éthique du travailleur individuel – est étroitement liée à l’analyse et à la critique scientifique du mode de production capitaliste (24). Ce qui nous intéresse pour l’heure, c’est que l’analyse de la production capitaliste sous le rapport de la valeur ne permet que des prédictions limitées. Marx en était parfaitement conscient, qui refusa de prédire la fin du capitalisme en d’autres termes que généraux et historiques. Pour limitée qu’elle soit, en vertu de son haut niveau d’abstraction, sa théorie s’est révélée la seule à trouver une vérification dans le développement réel de la société capitaliste. Que nous considérions la composition organique croissante du capital ; la baisse tendancielle du taux de profit et ses effets dans la crise capitaliste ; la rigueur croissante des crises ; la constitution d’une armée industrielle de réserve ; le déclin du taux d’accumulation ; la misère de la grande masse de la population du globe, jamais soulagée malgré l’accroissement de la richesse sociale sous forme de capital; l’élimination de la concurrence au travers de la concurrence ; la monopolisation, la concentration, la centralisation du capital : non, nous ne pouvons manquer de constater la réalité du modèle de développement proposé par Marx.

La dissolution de l’économie bourgeoise

La théorie de la valeur-travail tire son origine de l’économie politique classique, qui cherchait à scruter les lois de la distribution du produit social entre les diverses classes de la société. La théorie cessa de convenir à la classe dominante, celle des capitalistes, aussitôt qu’elle trouva plus urgent de s’opposer à la classe travailleuse qu’aux couches féodales de la société. Que le travail fût la seule source de valeur, les capitalistes se voyaient posés en purs parasites; de fait, les socialistes ricardiens s’appuyèrent sur cette notion pour réclamer la fin de l’exploitation du travail par le capital. Quand même Marx n’eût pas fait sa critique de l’économie politique, la théorie de la valeur-travail, et avec elle l’économie politique, n’eût guère survécu au déploiement de la société capitaliste. Elle n’avait plus de sens idéologique ni pratique pour cette société ; elle ne pouvait se continuer que dans la critique marxienne du monde bourgeois.

On voit le concept classique d’économie politique remplacé par le terme plus général d’économie au moment précis où le concept tout subjectif d’utilité marginale prend la place de la théorie de la valeur-travail, et aussi de sa première transformation en théorie du coût de production, laquelle voyait dans la terre, le travail et le capital des facteurs de production indépendants, créateurs de valeur : de quoi justifier l’appropriation de plus-value comme profit, intérêt et rente. Ce concept subjectif de la valeur permettait de chercher dans l’interaction de la rareté et de l’utilité la détermination des rapports de prix. Ainsi, W. S. Jevons pouvait-il réduire les lois économiques à quelques principes dérivés de « la grande source de toute action humaine — le sentiment du plaisir et de la douleur ». Les individus inclinent à majorer l’un et à minimiser l’autre. Simple question de plus ou de moins, l’utilité pouvait se considérer au point de vue quantitatif et relevait, par conséquent, de l’analyse mathématique.

Or, on renonça bientôt à ces tentatives, car l’utilité « est et restera seulement une grandeur comparable, mais non mesurable… On ne saurait assujettir l’utilité à l’arithmétique ordinaire et aux opérations algébriques » (25). La théorie subjective de la valeur n’en persiste pas moins, mais dépourvue de son soubassement psychologique. Il n’est pas possible de mesurer l’utilité ; mais les gens préfèrent telles choses à telles autres, et ces préférences trouvent leur expression dans le prix qu’ils sont prêts à payer. L’utilité se rapportait désormais au choix que font les consommateurs entre différentes marchandises, et à leur classement selon l’ordre des préférences, tenu pour un indicateur suffisant de la maximation de l’utilité. Voilà qui ouvrait la voie à l’invention théorique connue sous le nom de courbe d’indifférence — ou de substitution — ainsi qu’à la distinction de l’utilité cardinale et ordinale. Le concept d’utilité marginale préparait la place à celui du taux marginal de substitution. Les marginalistes n’étaient pas tous disposés à rejeter le concept d’utilité cardinale ; pour d’autres, qui préféraient une théorie des prix dégagée de toute considération sous le rapport de la valeur, le concept d’utilité ordinale n’allait pas assez loin. Ce qui retient ici notre attention, c’est tout simplement la dissolution du concept d’utilité, son abandon au profit de théories des prix qui se restreignent au fait immédiat : les choix observables des consommateurs dans les relations du marché ; celles de l’offre et de la demande. De la valeur — objective ou subjective — on disait qu’elle «n’a aucun contenu opérationnel. Ce n’est qu’un mot » (26); mieux, on n’en disait rien.

Quand l’économie bourgeoise passait ainsi du concept objectif de la valeur au concept subjectif,  elle n’y était pas seulement poussée par le besoin de passer sous silence l’origine du profit, de l’intérêt et de la rente, mais aussi par le souci de transformer l’économie en une science positive. Ce souci d’une science économique universellement recevable imposait qu’on fît abstraction des sociétés particulières et des rapports socio-économiques limités. Ainsi la théorie subjective de la valeur commençait-elle par l’individu maximant l’utilité, pris isolément ou comme membre de la société. La valeur provient, disait-on, de la rareté des marchandises relativement aux besoins, et du fait que les différents besoins se ressentent avec des intensités différentes. Il faut faire des choix : on définissait donc l’économie comme l’étude du comportement humain sous l’angle de la relation entre les fins recherchées et les moyens limités susceptibles d’emplois les plus divers. L’économie universalisée, donc restreinte au principe du choix rationnel, s’évacuait de tout contenu social. Ce qui n’était qu’une simple caractéristique de l’échange capitaliste devint le phénomène économique par excellence. Une fois sacrifié le principe psychologique d’utilité, les préférences du consommateur, telles qu’elles se traduisent dans ses achats exprimés en monnaie, déterminaient tout le mécanisme économique et toute la répartition de ses ressources. L’économiste ne s’intéressait qu’à l’efficacité du processus de répartition. Les individus poussent au plus haut degré, « maximisent » la satisfaction de leurs besoins, disait-on : ils effectuent donc au travers de leurs échanges et transactions une distribution rationnelle et optimale des ressources qui correspond à un état d’équilibre général. Dans cette société, on ne voit de producteurs que vendeurs, de consommateurs qu’acheteurs, et ce sont ces derniers qui déterminent le processus de production par les choix qu’ils opèrent sur le marché.

La crise mondiale de 1929 s’est accompagnée d’une crise de la théorie économique ; elle a donné naissance aux efforts de Keynes pour cerner les problèmes réels du capitalisme et pour améliorer un système évidemment disloqué. Constatation toute simple, et démenti infligé à une prétention majeure, à savoir que le capitalisme serait capable de s’ajuster de lui-même à toutes circonstances nouvelles et trouverait en lui-même le principe de son équilibre. Cet « équilibre »-là, quel qu’il fût, ne comprenait ni le plein emploi, ni la pleine utilisation de la capacité productive. La micro-économie des théoriciens néo-classiques ne donnait de ces maux ni l’explication ni le remède, bien qu’ils fussent de taille à détruire la société capitaliste. Le problème social imposait des mesures sociales. Keynes préconisa donc le retour à la macro-économie des classiques, à leurs analyses de la demande, de l’investissement et de l’emploi considérés à l’échelle de la société dans son ensemble.

Sous le jargon néo-classique, Keynes proposait à maints égards un « plagiat » inconscient de la théorie marxienne de l’accumulation C’est que les conditions réelles dans lesquelles le capitalisme se trouvait placé contredisaient la théorie économique bourgeoise et confirmaient la théorie de Marx. Le recours à l’analyse macro-économique menait Keynes à l’acceptation partielle de la théorie de la valeur-travail et de l’hypothèse selon laquelle le travail est le seul facteur de la production. Sans doute rapportait-il toutes les difficultés du capitalisme à la loi, ou plutôt au postulat psychologique selon lequel la propension à consommer décroît avec l’augmentation de la richesse ; il n’empêche que les résultats de ce processus étaient fondamentalement ceux-là mêmes que Marx déduisait de l’accumulation du capital. Pour Marx, l’accumulation provoque une baisse tendancielle du taux de profit ; pour Keynes, une diminution de l’efficacité marginale du capital : c’est dire la même chose en d’autres mots. Pour Keynes, comme pour Marx, cette tendance ne peut être contrebalancée que par une élévation continuelle du taux d’investissement, faute de quoi le système capitaliste engendre le chômage et court vers la crise permanente. Pour Marx, et pour Keynes après lui, les difficultés sont inhérentes au système et ne peuvent se résoudre en son sein ; Keynes affirmait cependant que, pour l’heure, on pouvait les alléger en donnant à la production capitaliste une direction sociale, grâce à l’intervention des pouvoirs publics dans l’économie.

Dans les années 1930, du chômage et de sa compagne la misère semblèrent pour un temps résulter ces conditions que Marx tenait pour préalables à une transformation de la société. Aux États-Unis, par exemple, les sans-travail représentaient 16 % de la force de travail civile en 1931. Au cours d’une autre année de crise, 1921, ils s’étaient trouvés 12 %. On avait donc vu le chiffre grandir de crise en crise en même temps que croissait le capital accumulé. La crise étant mondiale, il n’en allait pas autrement dans le reste des pays capitalistes. Outre le chômage qui se trouve, sous une forme moins dramatique il est vrai, tout au long de l’histoire du capitalisme, ce sont les données statistiques, pour inadéquates qu’elles soient, qui vérifient d’une certaine manière les prévisions de Marx sur la marche future du développement capitaliste. Elles donnent à penser que la formation du capital se déroule conformément à la loi de la valeur qui marque la production capitaliste, loi qui implique la croissance plus rapide du capital constant par rapport à celle du capital variable. Durant les trois dernières décennies, si l’on prend l’Amérique pour exemple, la composition organique du capital n’a pas connu la même hausse que précédemment, ce qui dénote un déclin du taux d’accumulation. Avant 1920, et sur quelques soixante années, l’accumulation du capital par rapport au travail vivant atteignit des taux élevés ; depuis 1920, elle a décliné de façon dramatique. Il est vrai, écrivait S. Ruznets (27), « que la période qui débute en 1929 comprend la Grande Dépression ; en revanche, elle contient aussi les années d’expansion de la deuxième guerre mondiale et une décennie d’après-guerre où le niveau de la formation du capital fut particulièrement élevé. Si nous considérons la moyenne des années 1929-1955, si nous y voyons approximativement le niveau de l’activité à long terme en ce siècle, il nous est difficile de ne pas conclure que des changements substantiels se sont produits dans les facteurs qui déterminent la formation du capital » (28). Récemment encore le taux de croissance du capital était en déclin manifeste : « L’examen des principales composantes de la demande globale, selon B.H. Kickman, donne nettement à penser que l’inertie des investissements fixes a été au cœur du ralentissement de la demande après 1957 » (29). Du point de vue de la théorie marxienne, la stagnation relative de l’économie privée américaine peut-être considérée comme la prolongation d’une situation de crise . Mais rien dans cette théorie ne rend inconcevable la reprise d’une expansion plus élevée du capital, encore que le capitalisme américain traverse des circonstances de nature à la rendre impossible . Pendant la guerre , les nations européennes, par exemple, ont connu d’ énormes destructions de capital, tant en termes physiques qu’ en termes de valeur : ces destructions ont permis l’accumulation rapide qui s’est ensuivie après la guerre et qui se termine à peine. Les difficultés qui s’ opposent à la formation du capital peuvent, sans doute, se surmonter ; on peut trouver toutes sortes de moyens de restaurer la rentabilité voulue, et d’ assurer par là, en cas de succès, la survie du capitalisme. Seule une baisse du taux d’accumulation passée à l’état de condition permanente permettrait de dire que le cycle des crises se trouve remplacé par la crise à perpétuité.

La dissolution de l’économie de marché.

Du point de vue d’un laissez faire poussé jusqu ‘ au bout, limitant le domaine de l’ économiste à l ‘ individu et aux choix qu ‘ il fait sur le marché, la macro-économie keynésienne n ‘ est pas une théorie : c’est un traité des interventions politiques , combien regrettables, dans le mécanisme qui assure l’équilibre du marché. Pourtant , la doctrine de Keynes domine la pensée bourgeoise, par choix et par nécessité. Cette prépondérance signifie qu’on reconnaît tacitement le mérite de Marx : ce sont ses prévisions, et non les théories de ses adversaires, qui épousaient les réalités du développement capitaliste. Il faut dire que, pour l’heure, les anticipations de Marx ne provoquent plus l’horreur dans la bourgeoisie, puisqu’il semble qu’on tienne avec le keynésianisme un moyen de faire échec à ce qu’elles annonçaient de négatif. « Il faut rendre à Marx ce témoignage, a-t-on dit, que les problèmes économiques qu’ il a posés sont toujours les problèmes réels du capitalisme en son âge mûr, même s’il s’est essayé en vain à les donner pour insolubles dans les limites de la société bourgeoise » (30). Aux nouvelles que voilà, Keynes les a rendus surmontables. « Au point de vue pratique, il y a entre Marx et Keynes une différence importante » affirme-t-on ; « c’ est que Keynes a cherché un remède dans la modification du capitalisme du laissez-faire , grâce aux « interventions calculées de l ‘ État » ; alors que Marx rejetait toute intervention de ce genre , comme devant bénéficier inévitablement invariablement et uniquement à la « classe capitaliste » , au lieu de favoriser l’économie dans son ensemble » (31). Ces interventions calculées de l’État sont d’ordre fiscal et monétaire ( nous ne parlons que des interventions selon Keynes, et non de celles qui jalonnent tout le développement capitaliste , et qui n’ont pas empêché la survenance des crises — de ces crises qui ont imposé la modification du laissez-faire). Elles consistent à demander l’expansion ou la contraction du système du crédit, à décréter des impôts anticycliques et à opérer le financement par la dette (32). A strictement parler , les innovations monétaires et fiscales ont sensiblement le même âge que l’économie monétaire ; mais, dans le passé, on y recourait prudemment, dans le dessein précis de corriger un vice de fonctionnement du système capitaliste . Ainsi , écrit Marx : « Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui en doit payer les redevances annuelles, le système moderne des impôts était le corollaire obligé des emprunts nationaux . Les emprunts , qui mettent les gouvernements à même de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent sur – le – champ , entraînent à leur suite un surcroît d’impôts ; de l’autre côté , la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements , en cas de nouvelles dépenses extraordinaires , d’avoir recours à de nouveaux emprunts . La fiscalité moderne , dont les impôts sur les objets de première nécessité — et partant l’enchérissement de ceux – ci – formaient de prime abord le pivot , renferme donc en soi un germe de progression automatique. La surcharge des taxes n’en est pas un incident , mais le principe » ( 33 ) .

La contraction et l’expansion du capital déterminent des mouvements dans la monnaie ( plutôt que le contraire ) . La politique monétaire peut avoir un effet sur l’activité économique pour autant qu’elle sert à augmenter la rentabilité du capital. La déflation et l’inflation sont deux méthodes différntes pour atteindre un même résultat : changer le rapport du profit et des salaires, en faveur du profit. L’une abaisse les salaires plus vite que les prix ; l’autre laisse monter les salaires moins vite que les prix. La politique fiscale est assise sur les impôts, le financement par l’emprunt et la dette publique . Une augmentation des impôts peut modifier la distribution du revenu national disponible en permettant au gouvernement de dépenser plus, au détriment de la dépense privée. Elle peut accroître l’activité économique dans une certaine mesure, en canalisant vers la production d’initiative gouvernementale un argent qui autrement serait thésaurisé. Mais elle ne peut accroître la rentabilité du capital ; quant à l’augmentation de la production qui résulte des dépenses du gouvernement , elle peut se trouver annulée par une diminution plus rapide des investissements du secteur privé . Il reste que la dépense du gouvernement , supérieure à la recette de l’impôt , accroît tout ensemble l’activité économique et la dette publique. Ainsi donc, le financement par la dette est l’instrument majeur d’un accroissement de la demande effective, partout où les investissements privés et la production d’initiative gouvernementale ( celle qui est soutenue par l’impôt ) ne suffisent pas à garantir l’usage convenable du capital et du travail. Le gouvernement qui vient à augmenter ses dépenses, en empruntant sur le marché des capitaux , ne pourra guère s’acquitter de ses dettes que par des impôts nouveaux. Il se trouve que la croissance économique continue permet l’augmentation continuelle des impôts . La dette publique , et les intérêts qui courent , ne posent aucun problème sérieux tant que le taux d’accroissement du revenu national s’élève plus rapidement que celui de la dette ; en particulier , le gouvernement a la faculté de contracter de nouvelles dettes pour s ‘ acquitter des anciennes , et d’échapper de la sorte au paiement des intérêts . Voilà comment fonctionne de nos jours le financement par la dette : l’augmentation régulière de la dette publique l’indique nettement. Le financement par l’emprunt prend un caractère différent selon qu’il est privé ou gouvernemental. Dans le secteur privé , il s’agit d’un instrument de l’accumulation du capital , qui prend la forme de nouveaux moyens de production, tels qu’usines et équipement ; quand le gouvernement emprunte pour financer, il ne recherche pas la production des profits, mais la production à des « fins sociales ». C’est là une manière de « consommation collective » , qui peut d’ailleurs se traduire indirectement par une rentabilité accrue du capital privé : car une certaine production d’initiative gouvernementale facilitera la croissance des affaires privées en créant ou en développant ce qu ‘ on appelle l’infrastructure de l’économie ; en d’autres termes , l ‘ investissement ira à ces entreprises utiles à toute industrie et à tout public que sont les routes, les ports, les ponts, les canaux d’irrigation, la défense, l’instruction publique, et ainsi de suite. Ce sont là des activités que l’impôt finance partout, mais dont le déploiement peut être plus vaste si le financement par la dette le soutient. Quelques – unes de ces entreprises publiques se suffisent à elles – mêmes , ou même produisent un revenu ; on n’aura donc pas à les financer par des impôts nouveaux ; qu’on vienne à les agrandir par voie d’endettement public, l’amortissement se fera grâce au revenu futur , et non par un supplément d’impositions. Mais on peut aussi recourir au financement par la dette quand il s’agit de lutter contre une stagnation ou un déclin économique ; alors les dépenses du gouvernement dépasseront celles qui apparaissent « normalement » dans son budget, indépendamment des autres activités nécessaires qui incombent déjà au gouvernement. En créant cette demande nouvelle, le gouvernement supplée les insuffisances de la demande du marché. Une partie de la production totale sert à l’expansion du capital sous forme d’investissements nouveaux. Une diminution de cette partie-là affecte forcément les autres sphères de la production , car un fonctionnement « convenable » de l’économie dépend d’un marché qui comprend la formation du capital . L’emploi va diminuer , non seulement dans les industries qui produisent des biens en capital , mais de façon très générale. Une période d’expansion, ou de contraction, se nourrit, pour ainsi dire, de sa propre substance ; et à l’aide d ‘ un système de crédit élargi ou restreint, elle tend à précipiter et l’ essor et le déclin de la production sociale. Tandis qu’ une défaillance de la demande réduit le revenu national , les investissements l’ augmentent, qu’ ils soient effectués directement par les entreprises privées disposant d’une « épargne », ou indirectement, par les mêmes entreprises et sur la même « épargne » , mais grâce au financement par la dette. On peut attendre de cette augmentation du revenu des effets subséquents sur le même revenu ; le montant finira par dépasser la mise initiale. On pense qu’une activité économique accrue est de nature à encourager les entrepreneurs à maintenir, voire à accroître leurs investissements . La dépense du gouvernement va créer ainsi un revenu additionnel, et par voie de consommation, et par voie d’investissement privé ou autre ; le déficit budgétaire, qui a permis la dépense, n’a pas seulement pour résultat de grossir le revenu national, mais aussi d’agrandir la capacité de production. Et bien que le revenu créé par la dépense de l’emprunt soit contrebalancé par une dette publique accrue, on suppose que la nouvelle « épargne » issue de ce revenu augmenté va, à son tour, compenser la dette nationale. En d’ autres termes , on soutient que le financement par l’ emprunt se finance lui-même en provoquant la création de « réserves ». Tous les investissements, qu’ ils soient de caractère public ou privé, augmentent le revenu national en accroissant la production et à proportion de cet accroissement. En revanche , le capital ne s’accumule que par la rentabilité, et aucun accroissement de la production ne peut agrandir le capital s’il n’est en même temps accroissement des profits. Indépendante de la rentabilité , la production d’initiative gouvernementale peut agrandir la production globale, mais non le capital global. On peut cependant concevoir qu’en des circonstances particulières le relèvement du niveau de production, sans nul souci de rentabilité, puisse enrayer une tendance au fléchissement des affaires, voire même la renverser. De fait , le financement par la dette affecte la rentabilité de ces capitaux individuels qui sont favorisés par les contrats et marchés gouvernementaux ; il permet une accumulation grâce aux titres d’État, qui produisent un intérêt. Voilà qui peut créer un climat plus favorable aux investissements privés. Et parce que toute dépression nouvelle ouvre la carrière aux tentatives de recréer les conditions d’une nouvelle prospérité, les efforts conjugués du gouvernement et des capitalistes privés trouvent là des chances réelles de succès. Conçu à l’origine pour soulager la misère sociale et donner un coup d’arrêt au déclin économique , le financement par la dette était une politique temporaire et limitée , dirigée contre une dépression que l’on croyait elle aussi passagère et locale. Depuis lors, cette politique s’est généralisée, et on l’accueille à peu près partout et à tout moment comme un « régulateur » de l’activité économique.

Le capital, c’est-à-dire les moyens de production, est la propriété d’une certaine classe de personnes , et demeure leur propriété, qu’elles l’emploient en totalité ou en partie . Ces ressources productives, le gouvernement ne peut s’en servir que par ses achats ; pour effectuer ces transactions, il lui faut d’abord extraire son argent des impôts et de l’emprunt. S’il a en vue de stabiliser l’économie, la production dont il prend l’ initiative par ses commandes ne doit pas faire du tort à celle des entreprises privées .(…)

[à suivre]

Notes:

(1) Le Capital, Œuvres, La Pléiade tome I, p. 550.

(2) Ibid., p. 553.

(3) Lettre à Kugelmann, 11 juillet 1868.

(4) note non disponible

(5) Marx à Engels, 24 août 1867.

(6) Le Capital, Œuvres, La Pléiade, t. I, p. 609.

(7) JP HENDERSON, Mane, Classical Economies, and the Labor Theory of Value, The Centennial Review of Arts and Science, vol. Ill, 1959, P- 448.

(8) Marx à Kugelmann, 11 juillet 1868.

(9) note non disponible.

(10) Le Capital, La Pléiade, t. I, p. 1121-1122.

(11) Das Kapital, l, Werke, Band XXIII, Berlin, 1962, p. 658.

(12) Das Kapital, III, Werke, Band XXV, Berlin, 1964, p. 231.

(13) Ibid., p. 232.

(14) Ibid., p. 232-233.

(15) Das Kapital, III, op. cit., p. 257.

(16) Ibid.

(16bis) Ibid., p. 886 sq.

(17) Le Capital, La Pléiade, t. I, p. 1134.

(18) Le Capital, La Pléiade, t. I, p. 1140.

(19) Ibid., p. 1162.

(20) Ibid., p. 1162 et note i.

(21) Le Capital, Livre III, p. 964.

(22) Marx, Grundrisse der Kritik der politischen Okonomie, ; Berlin, 1953, p. 505.

(23). Ibid., p. ?

(24) (1) Cf. Maximilien RUBEL, Karl Marx. Essai de biographie intellectuelle, Paris, 1957, p. 212 sq.

(25) (1) I. FISCHER, Mathematical Investigation in the Theory of Value and Price, New Haven

(26) J. ROBINSON, Economic Philosophy, New York, 1964, p. 47.

(27) On trouvera des données pertinentes dans S. Kuznets, National Income. A summary of findings, New York, 1946; Capital in the American economy, New York, 1961; et Economic Growth and Structure, New York, 1965.

(28) S. KUZNETS, Capital in thé American Economy, p. 68.

(29). B. G. HICKMAN , Investment Demand and U.S. Economic Growth , Washington , 1965 , p . 3

(30 ) M. WOLFSON , A Reappraisal of Marxian Economics , New York , 1966 , p . 3 .

(31 ) K. K. KURIHARA , The Keynesian Theory of Development , New York , 1959 , p . 20 .

(32) Deficit – spending , terme keynésien pour désigner la politique financière de compensation systématique , au – delà même des recettes fiscales entre dépenses privées et dépenses publiques , en vue d ‘ éviter le sous – emploi . ( N . du R.)

(33) Le Capital , Livre I , La Pléiade , t . I , p. 1218 – 1219

  (…)

 

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