Business As Usual: La crise économique et l’échec du capitalisme

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Note de lecture du dernier livre de Paul Mattick junior dans le Socialist standard de mai 2011. Un article synthétisant les idées de son livre par Mattick junior lui-même a été publié (en anglais) dans The Chronicle Review en mars dernier.

Business As Usual: The Economic Crisis And The Failure Of Capitalism by Paul Mattick. Reacktion Books: 2011. £12.95

Pas plus tard qu’hier, nous étions tous censés croire que la mondialisation des marchés et le capitalisme étaient la voie directe vers la liberté, la paix et la prospérité pour tous. Puis, sans guère d’explication, et plutôt à l’improviste, le conte a changé. Maintenant, nous sommes incités à croire qu’en raison de circonstances incontrôlables, la prospérité devra céder la place à l’austérité. Les bons temps sont révolus.

C’est typique des crises que les histoires que nous sommes censés croire changent soudainement. Mais comment pouvons-nous comprendre le changement?  Et n’y aurait-il pas mieux que ces histoires plutôt sombres et lugubres à avaler?  Le petit livre Paul Mattick Jr constitue justement une telle alternative.  Pour lui, la crise indique la faillite complète et la destruction de l’économie dominante.

Pourquoi la crise est impossible

Pourquoi la crise apparait-elle comme un coup de tonnerre ? Pourquoi n’était-elle pas prévue ou attendue des économistes ou principaux commentateurs ? En bref, parce qu’il n’y a pas de place dans l’histoire économique habituelle pour les crises, pas plus qu’il n’y a de place pour les voyages interstellaires dans un roman réaliste du 19e siècle. La vieille histoire  commence comme ça:

“ Le capitalisme est un système de production de richesses pour satisfaire les besoins des consommateurs. Les individus dirigeant les affaires s’occupent seulement de leurs propres intérêts, mais ce faisant,  gèrent la production pour la société.  Seul ce qui peut être vendu sera produit, l’argent sera emprunté, les terres louées et la main-d’œuvre salariée seulement parce que la production qui en résulte répondra à un besoin. L’argent gagné en vendant chaque produit sera alors utilisé soit à la consommation soit à une production supplémentaire. L’économie tendrait donc naturellement à un état d’équilibre, dans lequel tous les produits trouveraient acheteur. Il peut y avoir des déséquilibres momentanés entre l’offre et la demande, mais la hausse et la baisse des prix y remédierait. De cette façon, le capitalisme crée la richesse des nations, et tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. ”

Sans doute, l’histoire semble raisonnable – elle est, après tout, une partie de notre héritage culturel, aussi familière que Noé et son arche, Jésus et les sages, le Petit Chaperon Rouge et sa grand-mère.  Mais il n’y a pas de place dans cette imagerie d’Épinal pour le type de crise que nous sommes en train de vivre.  La crise apparaît comme un choc et est considéré comme un mystère tout simplement parce qu’il n’y a pas de cadre au sein duquel elle serait logique. Nous pouvons comprendre que une «crise» à une très petite échelle entraînera,  quand une entreprise ne parvient pas à répondre aux besoins des consommateurs: elle peut faire faillite, et ce sera une crise pour ceux qui dépendent de son activité. Mais il n’y a pas de raison pour que cela cause de grands problèmes pour le système dans son ensemble – et les économistes ne s’y attendent pas. Dans le cadre décrit ci-dessus, il n’y a pas de place pour le genre de crises que nous constatons dans la réalité – des crises à l’échelle mondiale, où d’énormes quantités de richesse réelle et de moyens de production (usines, mines, bureaux, etc ) coexistent avec la misère et le chômage. Ce genre de folie n’a pas de sens en reprenant les termes de cette histoire.  De grandes masses de richesse seraient certes aller satisfaire la demande des consommateurs? Et si la richesse a dépassé la demande des consommateurs, alors, eh bien, ce serait parfait! L’ère des loisirs et de l’abondance, depuis longtemps promis par le capitalisme, serait finalement arrivé, et nous pourrions collectivement en profiter.

Impossible de trouver une explication satisfaisante de l’intérieur de l’histoire, les conteurs sont obligés de glisser des épouvantails. dans leur récit.  L’équilibre que nous attendons de l’histoire est dès lors bouleversé par un quelconque méchant, par exemple selon les prédilections du conteur:  l’intervention de l’État ou une réglementation trop ou trop peu contraignante, la cupidité, et ainsi de suite.  Maintenant, pourquoi ces choses peuvent parfois causer une crise et parfois pas cela reste inexpliqué.

Pourquoi la crise est inévitable

Cependant, il y a des penseurs, Mattick est l’un d’entre eux, qui n’ont pas du tout été surpris par la crise.  Ce n’est pas, comme Mattick le dit au début de son livre, parce qu’ils sont plus malins que les conteurs traditionnels. Ils n’ont pas un meilleur accès à l’information – en fait, pour la plupart,  c’est même le contraire. Il ne s’agit que d’une question « de savoir comment penser sur ce qui se passe ». Ou,  pour reprendre les termes précédents, d’avoir accès à de meilleures histoires, des histoires qui reflètent ce qui se passe réellement dans le monde réel. Voici l’histoire de Mattick:

«Le capitalisme n’est pas d’abord un système de production de richesses pour satisfaire la demande des consommateurs, mais pour gagner de l’argent. Le business englobe tout: l’argent est utilisé pour faire plus d’argent. Le capitaliste (ou, de plus en plus, une institution capitaliste subventionnée et soutenue par l’État) commence avec une certaine somme d’argent, qu’il injecte dans l’espoir qu’il reviendra en plus gros somme que celle de départ. À cette fin, le capitaliste achète des moyens de production et de la force de travail sur le marché, les fait  fonctionner pour produire des biens,  qu’il met sur le marché non seulement dans l’attente des ventes, mais des bénéfices. S’il parvient à son but, qu’il reste un capitaliste qui survit à la concurrence, il doit réinvestir au moins une partie de ces profits dans plus de production, achetant davantage de force de travail et de moyens de production, pour produire encore plus de richesse et, éventuellement, de profits monétaires. Et puis le cycle recommence, à une échelle toujours en expansion.”

La motivation n’est pas ici  la satisfaction des besoins des consommateurs – une question relativement simple – mais la production et l’appropriation de bénéfices sur une échelle toujours en expansion – une chose beaucoup plus difficile à atteindre.Et comme la production de la richesse sociale prend de plus en plus ce caractère capitaliste, la production des choses dont nous avons  le plus besoin  se fonde  non sur ce besoin ni sur notre capacité à les produire, mais sur la capacité des capitalistes à faire des profits dans le processus d’ensemble. Quand ils ne peuvent pas faire ou ne pas s’attendre à faire des profits dans la production, ou quand ils produisent trop pour vendre de façon rentable, ils n’investiront pas investir dans la production, mais dans la spéculation, ou n’ investiront du tout, et amasseront l’argent. Cela peut affecter non seulement leur propre secteur d’activité, mais l’ensemble du système de production de richesses.La crise, de ce point de vue, n’est pas causée par un croque-mitaine de contes, mais est le résultat nécessaire du processus lui-même.

 Quelle est la réponse?

Une fois que nous avons compris cette histoire, nous ne sommes plus choqués par les crises périodiques du capitalisme, mais nous  nous y attendons.La question devient alors: avons-nous vraiment besoin de toujours faire de notre vie l’otage du profit capitaliste, ou pourrions-nous être en mesure de faire les choses autrement? Dans le courant dominant, le débat sur la façon de résoudre la crise se place entre les deux alternatives.La première consiste à laisser faire les choses et l’effondrement de l’économie amènera la correction nécessaire, la restauration de la rentabilité et éventuellement le retour du système à ses activités habituelles.La seconde est que les banques centrales devraient faire marcher la planche à billets et renflouer les faillites de sorte que «business as usual» [les affaires comme d’habitude] ne soit pas perturbé par des bouleversements catastrophiques (comme ce fut le cas avec la Grande Dépression des années 1930). Le débat est entre les besoins du business d’une part, et la nécessité de préserver la cohésion sociale (pour les  mêmes besoins) d’autre part.  Les hommes d’affaires et les décideurs politiques sont condamnés qu’ils fassent ou ne fassent pas. Mais les alternatives habituellement considérées comme «socialistes» des solutions de rechange sont peu probables – l’histoire a montré que la  social-démocratie réformiste  et que la planification centrale « communiste » ne contrôlaient pas davantage les crises du capitalisme.Il n’est pas bon, dit Mattick, d’exiger des emplois d’un système qui serait heureux de nous en fournir s’il le pouvait.

S’il y a de l’espoir, c’est dans la conviction que les êtres humains finissent par se lasser de se cogner dans les murs et commencent à chercher une porte. Si vous avez des biens et services socialement nécessaires d’une part, et des gens pauvres et  des chômeurs de l’autre, et qu’il n’existe aucun moyen de mettre les deux ensemble dans une stratégie qui donne des profits aux propriétaires, alors le capitalisme appelle cela une crise.  La solution – mettre ensemble les travailleurs, les chômeurs, les pauvres et les moyens de production de richesse non pas pour faire des profits, mais pour satisfaire les besoins – est appelée  socialisme.

L’histoire a un nom

Nous avons laissé le nom de cette  histoire alternative jusqu’à la fin parce qu’il est de nature à effrayer les lecteurs non avertis. C’est parce que, dans l’histoire habituelle, il est dépeint comme un de ces épouvantails à l’affût. Le nom est: le socialisme marxiste. Le livre de Mattick est le deuxième livre majeur d’un penseur marxiste à paraître depuis le début de la crise (le premier était celui de David Harvey: Enigma Of Capital, recensé dans le Socialist standard de juin 2010). Et nous le recommandons fortement – c’est un texte brillamment complet et pourtant étonnamment court et une analyse de la crise capitaliste. Les marxistes associés à cette revue ont des divergences de détail avec  Mattick. En particulier, nous dirions qu’il met trop l’accent sur la loi de Marx de la baisse tendancielle du taux de profit, et jette le bébé avec l’eau du bain quand il rejette à juste titre, la vieille gauche, mais place sa confiance davantage dans l’apparition spontanée d’entraide et de formations communistes que dans l’organisation politique de la classe ouvrière. Mais ce qui est bien plus important que des désaccords mineur est le cadre fournit par le marxisme pour comprendre ce qui se passe dans le monde réel, et pour cela, le livre Mattick est un guide indispensable.

Stuart Watkins

(traduction S. Julien)

3 Réponses to “Business As Usual: La crise économique et l’échec du capitalisme”

  1. Crisis: the stories so far | Big Chief Tablets Says:

    […] Also published here. Translated into French here. […]

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  2. L’avenir lugubre du capitalisme « La Bataille socialiste Says:

    […] Mattick jr est l’auteur d’un nouveau livre (en anglais): Business as usual. On trouvera en français Le jour de l’addition publié chez L’insomniaque éditeur en mai […]

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  3. The Great Recession and the Failure of Capitalism « La Bataille socialiste Says:

    […] Business As Usual: La crise économique et l’échec du capitalisme (3-05-2011) Évaluez ceci : Share this:StumbleUponDiggRedditTwitterJ'aimeJ'aime  […]

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