Crise économique [extrait] (Rühle, 1931)

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Extrait de La Crise mondiale, d’Otto Rühle, publié sous le pseudonyme de Carl Steuermann (Gallimard, 1932).

Pendant les crises précédentes, dès que le débit diminuait et que le marché ne pouvait plus se débarrasser du surplus des marchandises, une action se déclenchait aussitôt, dans le mécanisme capitaliste, dont le but était d’accélérer l’écoulement des marchandises. Cette action, c’est la baisse des prix. De même que l’augmentation de la demande fait monter les prix, de même l’affaiblissement de la demande produit presque automatiquement la baisse. Au moyen des bas prix, on réussissait toujours, pendant les crises précédentes, à triompher de la paralysie du marché et à rétablir la circulation des marchandises.

Il n’en est pas de même dans la crise actuelle. Elle semble suivre une voie différente. La demande baisse, mais non les prix; ou bien, ils baissent trop peu, beaucoup trop peu par rapport à la masse des marchandises superflues, trop peu aussi par rapport à la diminution profonde du pouvoir d’achat des masses. Dans certains cas, les prix ont même tendance à augmenter. Ainsi, la denrée alimentaire la plus importante, le pain, a subi, pendant la crise, une hausse de prix, malgré une récolte inouïe et des stocks considérables. Il y a là un élément nouveau, tout à fait incompréhensible. C’est comme un défi à la misère, mais le fait est réel. Il détermine l’aspect de cette crise. Nous reconnaissons encore en elle les traits traditionnels des crises précédentes. mais nous y trouvons en outre des traits nouveaux qui nous surprennent, des traits qui nous font conclure au caractère particulier de cette crise. Et un de ces traits les plus frappants est que, malgré la demande affaiblie et l’offre impétueusement accrue, les prix des marchandises ne baissent pas.

Ce fait étonnant mérite d’être examiné d’un peu plus près, non seulement parce qu’il est intéressant d’étudier des choses peu communes, mais avant tout parce que, de ce fait inconcevable, que malgré la crise et la surabondance des biens les prix demeurent élevés ou même montent, dépend le sort de millions d’hommes. Recherchons donc les liens, les causes patentes et dissimulées. Voici le blé. Sur le marché mondial, la tonne en vaut 60-70 marks. Mais à Berlin, elle coûte 2220-250 marks. Voici le seigle. Dans le monde entier, il y a surabondance de seigle. Son prix sur le marché mondial est de 40-50 marks la tonne. A Berlin, on le paie pourtant 210 marks. Un kilo de pain de seigle coûte en Allemagne 38 pfennings tandis que, dans d’autres, il ne coûte que 20 pfennings. Comment cela peut-il se faire?

C’est bien simple. Il existe bien du blé en abondance, mais le gouvernement des capitalistes agraires allemands ne le laisse pas entrer en Allemagne. Il établit des barrières douanières pour empêcher l’importation. Avant la guerre, des tarifs protecteurs existaient aussi, mais le droit sur le blé était de 7 marks 50 par tonne. Pendant des décades, les partis de l’opposition du Reichstag luttèrent furieusement contre ce droit. La social-démocratie surtout mena une agitation contre le « droit usurier », contre le « cadeau aux Junkers », contre le « tribut de la faim ». C’était à juste titre, car les droits sur les céréales et sur le pain servaient exclusivement à enrichir une poignée de grands agrariens prussiens aux frais de la communauté. Avant la guerre mondiale le droit sur le seigle était de 5 marks par tonne. Autour de lui se déroulaient, surtout au moment des élections, des luttes violentes, et le droit sur le pain était l’atout le plus fort dont on jouait dans la propagande. Après la guerre mondiale, la social-démocratie prit le pouvoir, et en 1929 la crise éclata. Quelle fut la première mesure gouvernementale sous le chancelier social-démocrate Muller ? Le droit sur le blé qui était déjà de 9 mars 50 fut porté à 12 marks. Quelques semaines après, le gouvernement Brüning, qui succéda au gouvernement Muller, éleva ce droit à 15 marks, puis à 18 marks 50 et finalement à 20 marks. Il en fut de même du droit sur le seigle. Le gouvernement Muller le porta à 9 marks, le gouvernement Brüning l’augmenta et le porta à 15 et finalement à 20 marks. Politique d’alimentation en temps de crise!

Ainsi, des barrières douanières élevées nous isolent du marché mondial. La concurrence des fournisseurs de blé étrangers est paralysée. Les producteurs de céréales en Allemagne ont maintenant les mains libres pour demander, pour leur blé et leur seigle, des prix aussi élevés que s’ils venaient de l’étranger et devait acquitter un droit d’entrée. Prix mondial plus droit de douane, tel est le prix que l’acheteur intérieur doit payer et que le junker des céréales met dans sa poche. Il en est de même pour l’orge, pour la viande, pour les légumes et le fromage, pour des centaines, littéralement des centaines d’articles indispensables à la vie. Pour le sucre, le droit de douane est le triple de sa valeur à l’étranger. Oppenheimer a calculé que la charge supplémentaire du consommateur allemand est de 2 milliards de marks par an. Cela fait 35 marks par tête, 175 marks par famille, environ 10 % du revenu ouvrier. C’est une usure révoltante, c’est le ruine des plus pauvre. Mais cela se passe en Allemagne, c’est équitable, sanctionné par la loi, sanctifié comme mesure de sauvetage du régime de la propriété et du profit menacé dans son existence.

La statistique essaie de persuader au public que le prix ont subi une baisse générale. Il faut accepter cette affirmation avec la plus grande réserve. En règle générale, il s’agit, dans les baisses de prix effectuées par les commerçants, de machinations proches parentes de tromperies et d’escroqueries. On expose de la camelote qu’on présente comme article de qualité. Les autres cas de baisse de prix correspondent soit aux changement de saison, soit à l’époque des soldes. La vie des grandes masses ne s’aperçoit pas du tout de baisses de prix déterminées. Il faut donc corriger les indices officiels fournis par la statistique. On est justifié de soupçonner que les chiffres des indices servent, devant la misère économique grandissante, à l’œuvre de tranquillisation et d’apaisement plutôt qu’à une recherche et à un éclaircissement objectifs. Ainsi, tout au plus peut-on admettre une baisse de 5 %. Mais la diminution des salaires est d’au moins 20 % sans faire entrer en ligne de compte le travail partiel et le chômage, sans parler de l’armée immense de ceux qui ne reçoivent même pas de secours.

Plus que jamais, le capitalisme allemand serait actuellement en mesure de produire à bon marché et de lancer des marchandises à très bas prix. Les prix de gros des principales matières premières ont, en effet, énormément baissé depuis 1927. Comparons les chiffres du tableau suivant:

Sur le marché mondial où l’offre et la demande exercent encore leur fonction régulatrice des prix, on pouvait dès 1930 se procurer deux fois plus de matières premières à somme égale. L’industrie peut donc acheter à bon marché. En outre, elle a un surplus de machines à grand rendement dont la capacité n’est utilisée qu’à 50 % à peine. Enfin, il y a un surplus de forces de travail humain disponibles. Mais les matières premières pourrissent, les machines tournent à vide ou bien sont arrêtées, et des hommes affamés tombent dans les rues.

(…) Les rentrées d’impôts diminuent. Les budgets publics sont encore une fois en déficit. Il faut encore une fois augmenter les impôts, imposer des sacrifices, diminuer les traitements, élever les droits de douane. En mai 1931, la somme totale des déficits dans l’Empire, les Etats et les communes, d’après une évaluation assez exacte, s’élevait à 2,4 milliards de marks. Depuis, le fardeau des dettes s’est encore accru. Les charges continuent de s’alourdir. La misère est de plus en plus grande. Chacun cherche à faire supporter le surcroît de dépenses aux autres, aux plus faibles. Le plus faible de tous est le prolétaire qui ne vit que grâce à sa force de travail, qui n’a pas de réserves, ni aucun autre appui. C’est pourquoi il s’en tire le moins bien. Tous les renforts qu’il s’était créés dans des temps meilleurs s’avèrent nuls; la politique sociale est réduite à néant, les syndicats ouvriers acceptent toutes les humiliations pour conserver au moins leur appareil, les caisses de secours sont à la veille de faire faillite, la social-démocratie se prête complaisamment à toute la sale besogne de sauver le capital. On a calculé l’augmentation du coût de la vie pour les masses depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Brüning jusqu’à la quatrième ordonnance de détresse. Les chiffres sont terrifiants (…)

Autre extrait précédemment publié sur notre site: La suppression de la crise.

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Une Réponse to “Crise économique [extrait] (Rühle, 1931)”

  1. Petit florilège sur la dette publique « La Bataille socialiste Says:

    […] faire supporter le surcroît de dépenses aux autres, aux plus faibles. » (Otto Rühle, La crise, […]

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