Brochure A.P. (Assemblées Populaires) Toulouse 2010

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116 pages. Prix libre avec minimum 1,50 € de frais d’impression. Téléchargeable sur internet ici.

Cette brochure témoigne du travail d’un comité toulousain, avec notamment des militants de la CNT-AIT et de la Gauche communiste, qui organisait des actions en fin de manifs et des cercles de discussion les week-ends pendant le mouvement de septembre-octobre 2010 et a continué d’essayer en novembre.

On y trouve distillé le postulat idéologique anti-syndical fréquent dans l’ « ultra-gauche », formulé parfois même façon Révolution internationale comme dans ce passage de l’historique évoquant la lutte des enseignants en 2003:

 » Les enseignants, touchés par la loi de « décentralisation » (passage de 150 000 personnels personnels ATOSS à la gestion départementale ou régionale), n’ont pas su dépasser leur corporatisme, faute d’expérience et de confiance. Ils n’ont pas compris que leur pire ennemi n’était pas le CRS, le MEDEF ou TF1, mais ceux qui les conduisaient sans cesse dans l’impasse des actions bidon. » (souligné par nous, p. 9).

Il n’est pas obligé d’être « trotskyste » pour considérer que le syndicalisme n’est pas l’ennemi principal des salariés ni des mouvements sociaux et qu’il reste traversé par une tension contradictoire entre son intégration à l’État et sa fonction première le liant aux salariés: il ne peut freiner vraiment qu’un mouvement qui reflue déjà, il ne peut avant cela que contribuer à l’essoufflement par l’inefficacité d’un mouvement qui s’en est remis à lui. C’est ainsi que le mouvement de septembre-octobre 2010 a été d’un très haut niveau de mobilisation mais sans débordement du cadre de l’intersyndicale, que ce haut niveau d’abord dans les manifs en septembre a contraint cette intersyndicale a accélérer le rythme de son calendrier et que la grève par procuration, qui a été le fait de la masse elle-même s’en remettant aux pétroliers, a facilité la fin du mouvement. Castoriadis disait avec raison qu’on ne peut pas parler de trahison syndicale. On trahit une fois, deux fois, on ne trahit pas tout le temps, sur des décennies, cela relève alors de quelque-chose d’autre que de la trahison, et même si cette terminologie de trahison n’est pas formulée en tant que telle dans la brochure j’ai le sentiment que c’est toujours un peu cette idée-là qui est en arrière-plan: l’objectif n°1 d’une lutte est-il de contrer les syndicats ou de construire un rapport de forces qui puisse au besoin se passer d’eux (meilleur moyen d’ailleurs pour les acculer à suivre) ? Pourquoi le « syndicalisme de base à coloration trotskiste » comme le dit la brochure, qui a été très actif dans ce mouvement, n’a t-il pas permis de déborder l’encadrement par l’intersyndicale nationale ? Peut-être en partie parce que le dossier sur lequel portait la lutte, la réforme des retraites, ne relevait pas de la lutte économique à la base, où l’on contrôle son action et ses objectifs à l’échelle d’une A.G. de boîte, et que ce mouvement a montré l’incapacité de construire justement des A.G. interpro qui, sans même être forcément séparées du syndicalisme, auraient pu être un tant soit peu alternatives à celui-ci et permettre dans chaque ville de donner le sentiment de reprendre le contrôle de la lutte et de pouvoir la pousser plus loin. Chaque région, chaque secteur, a pu vivre ces choses de façon souvent très différentes. Il y a eu en certains lieux des « A.G. de fin de manif » vraiment pas sérieuses. Je ne dis pas que c’était le cas à Toulouse, je n’y étais pas, et le sentiment en lisant la brochure est qu’il s’agissait là-bas d’un effort sérieux, qui tenait compte du rapport de forces et ne jetait pas des jeunes inexpérimentés dans les bras de la répression comme on a pu le voir ailleurs. Par exemple:

 » (…) nous étions autour de 150 personnes. Lorsque nous avons su que la distance était trop importante, nous avons décidé d’aller à un autre dépôt de carburant plus proche (Fondeyre), situé à 8 km. Lors de notre passage devant un chantier des ouvriers nous ont encouragé. Des cheminots qui voulaient rejoindre cette assemblée en marche ont été bloqués par la police. D’autres policiers nous attendaient près du dépôt où nous avions prévu d’aller. Et malgré certaines provocations de quelques encagoulés envers les flics qui n’attendaient qu’une occasion pour que la situation dégénère nous avons réussi à aller au bout de ce qui était possible à 150 personnes.

Nous avons demandé aux encagoulés de choisir: ou ils allaient jouer plus loin les excitateurs de flics, autrement ils participaient comme les autres à cette action de solidarité comme elle avait été décidée. » (p. 30-31)

La deuxième partie de la brochure est constituée de témoignages individuels très intéressants. On y voit notamment que même dans un cercle extra-syndical où cela aurait pu être supposé plus facile, les discussions sur l’aliénation au travail dans une société de classe que le dossier des retraites aurait pu, aurait dû susciter (Pourquoi l’idée même de bosser deux ans de plus nous est elle insupportable ?), la parole proprement anti-capitaliste portant sur les rapports de production vécus et à contester, ont été délaissées par l’impératif d’action.

« (…) Le « bon, c’est bien joli tout ça, mais qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » des jeunes impatients, joint à l’imaginaire révolutionnaire proposé, a enfermé, repoussé la sensation de vide qu’il fallait justement travailler: les gens avaient eu l’audace de sortir du rang, ils en étaient encore surpris et se retrouvaient, nus, face à eux-mêmes, sans mentor ni guides. Pour échapper au « et moi qu’est-ce que j’en pense, qu’est-ce que j’ose en dire ? », on proposait « et nous, qu’est-ce qu’on fait ? » (p. 59).

Cette brochure, qui se termine par la reproduction d’une série de tracts diffusés sur Toulouse à 2 ou 3 000 exemplaires, est donc un témoignage intéressant qui permet d’alimenter la réflexion des militants, y compris de ceux qui ne partagent pas forcément tous ses présupposés. C’est d’autant plus le cas que

1 – les auteurs ne donnent pas dans l’autisme grandiloquent mais font preuve de lucidité, ils savent qu’ils étaient coupés du « gros des troupes » et que « les lignes ne bougeront que lorsque nous serons capables de montrer que les AG ouvertes, unitaires, sont des structures efficaces pour la lutte » (p. 105).

2 – la coordination des AG de Tours puis Nantes n’ayant pu produire un début d’état des lieux de la diversité des AG interpro de villes dans le mouvement, qu’elles soient anti-syndicales ou non, chaque témoignage local est devenu précieux.

S.J.

Voir aussi:

2 Réponses to “Brochure A.P. (Assemblées Populaires) Toulouse 2010”

  1. lucien Says:

    Cette note de lecture paraîtra dans le prochain numéro de La Révolution prolétarienne.

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  2. Jo Says:

    Cher Lucien,

    J’ai participé à la rédaction de cette brochure et, franchement, je trouve que tu en as dégagé les principaux axes avec force limpidité.
    Merci donc pour cette critique constructive d’un moment de notre lutte qu’il ne fallait pas perdre.

    Je signale au passage qu’il existe un travail comparable qui a été réalisé sur Lyon, même s’il reste nettement plus « oecuménique » ! J’ai malheureusement égaré l’exemplaire que j’avais acheté lors d’un salon libertaire …

    Bonne continuation ; fraternellement, Jo

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