Sur le défaitisme révolutionnaire (Pivert, 1935)

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Tribune libre de Marceau Pivert dans Le Populaire du 9 octobre 1935. Faisant suite à une tribune de J. Zyromski, Défaitisme révolutionnaire ?, parue dans Le Populaire du 3 octobre 1935, il s’agit d’un document qui éclaire la scission de la Bataille socialiste et les débuts de la Gauche révolutionnaire. Comme pour les derniers articles inédits de Pivert, la publication de celui-ci a été rendu possible par la numérisation des archives du Populaire de 1918 à 1939 par Gallica (cf. ici).

Enfin ! on en discute !

Il a fallu notre insistance, des incidents pénibles, et surtout les premiers grondements du canon d’Ethiopie pour imposer aux timidités et aux calculs indignes d’un grand parti la discussion publique.

La gauche révolutionnaire ne fait pas de ses positions particulières sur la guerre, sur la lutte contre le fascisme, sur le front populaire de combat, des conditions de l’unité organique. Mais elle constate que ce n’est pas d’elle que partent les « exclusives » contre le défaitisme révolutionnaire et, ce qui est plus grave, des exclusions contre une minorité non conformiste.

Elle ne fera rien pour blesser le Parti, rien pour retarder l’unité organique, rien pour fausser le jeu intérieur des tendances; mais elle exigera, elle imposera au besoin le respect de la libre discussion et de sa conception de l’unité organique TOTALE. C’est en pleine clarté, en pleine loyauté à l’égard de tous qu’elle entreprend un effort de restauration des valeurs révolutionnaires et de liquidation des idéologies social-pacifistes et réformistes.

Le critérium du « défaitisme révolutionnaire » n’est pas le seul autour duquel nous appelons nos camarades du Parti à un rassemblement offensif. A l’heure où nous sommes, tous les problèmes qui se posent devant le prolétariat peuvent être l’objet d’analyses théoriques impeccables; mais nous courons néanmoins à la catastrophe, si l’armature organique nécessaire pour mener les combats décisifs n’est pas décidée à l’action directe de classe. Il ne s’agit plus seulement d’analyses subtiles, il s’agit de vouloir vaincre et de se préparer en conséquence.

Qu’est-ce que le défaitisme révolutionnaire ? C’est la traduction, en face du problème de la guerre IMPERIALISTE de 1935 (et non de la guerre « en général ») d’une vérité cruelle acquise par l’expérience prolétarienne: Chaque fois que la classe ouvrière consent à un armistice dans la lutte des classes, elle en est victime. Nous n’avons pas besoin d’attendre une décision d’une Internationale unique qui n’est encore qu’hypothétique, pour découvrir la conséquence de cette vérité: « Chaque prolétariat doit se dresser contre son propre impérialisme. Chaque secteur du front international de classe doit attaquer l’ennemi qui se trouve dans son champ d’action, dans sa propre maison« . A plus forte raison une véritable action internationale contre la guerre ne peut pas (comme nous le constatons avec amertume depuis six mois) subordonner ses décisions à un organisme comme la S.D.N. Est-ce que le 12 février, la classe ouvrière française a subordonné sa grève générale aux décisions de cet appareil d’enregistrement d’ailleurs détraqué, que constitue le Parlement ? Ce qui compte, c’est la grève générale et le boycott contre l’impérialisme italien; ce qui compte, c’est la réplique directe et violente aux provocations fascistes; ce qui compte, c’est une action autonome de classe, sur le plan international comme en politique intérieure. Et c’est tout cela qui manque précisément à notre classe ouvrière, prête au combat, mais menacée de démoralisation et de paralysie par les pires illusions réformistes ou même nationalistes.

Les meilleures intentions ne pèsent pas lourd en face des dispositions stratégiques de l’ennemi de classe. Quiconque laisse entendre que « dans certains cas » le prolétariat français s’embrigaderait volontiers derrière son impérialisme pour entrer dans la guerre, met inconsciemment ou non le doigt dans l’engrenage infernal… La bourgeoisie est assez habile, dans ce cas, pour fournir précisément le prétexte naïvement invoqué à l’avance. Il n’y a pas un seul citoyen sérieux qui ne soit persuadé, par exemple, que la prochaine conflagration aura comme prétexte « la résistance à l’agression hitlérienne« . Quand le massacre aura passé, on s’apercevra qu’il y avait aussi et surtout des causes plus évidentes: pétrole, houille, marchés, mines, banques, colonies, munitionnaires et profits capitalistes. Il sera trop tard ! La bourgeoisie se sera prolongée par la guerre. Et ce qu’on appelle la défense nationale en régime capitaliste aura servi à poignarder la révolution mondiale, toujours en puissance.

Au contraire, notre défaitisme révolutionnaire signifie que nous avons une claire conscience du jeu de l’ennemi et de nos responsabilités de classe. Inutile de nous rappeler Marx et le milieu du 19° siècle, où les guerres nationales avaient un tout autre sens. Au siècle de l’impérialisme, les guerres nationales sont rejetées dans le domaine colonial où nous devons les soutenir pour abattre l’impérialisme. Mais sur le plan de la guerre impérialiste, nous affirmons notre volonté de nous dresser contre notre propre bourgeoisie et nous voulons que le Parti et les syndicats se préparent concrètement à cette lutte révolutionnaire décisive. Nous nous appuyons ainsi sur l’instinct profondément pacifique des ouvriers et paysans français et nous contribuons à reculer l’échéance dans la mesure du possible.

Une dernière inquiétude: N’allons-nous pas courir le risque ainsi de compromettre la défense de l’U.R.S.S. ? Non ! Bien au contraire. L’armée rouge et la politique soviétique ne peuvent être assimilées à une armée et à une politique capitalistes. Tout ce qui affaiblit à un endroit quelconque l’armature capitaliste renforce le front international de classe. Nous ne voulons pas laisser aliéner UN SEUL INSTANT la liberté de manœuvre du prolétariat international, car les brigands impérialistes nous feraient payer cher cette aberration en reformant le front uni de la bourgeoisie contre l’U.R.S.S.

Contre la guerre, pour la défense de l’U.R.S.S., un seul mot d’ordre: Révolution !

Ce n’est pas seulement un mot d’ordre, c’est un fait historique: la Révolution européenne a commencé en 1914; elle continue. Ceux qui nous proposent de nous enrôler encore une fois sous la direction de notre état-major n’ont oublié que ceci: Sans le défaitisme révolutionnaire, sans la préparation idéologique et pratique à laquelle se sont consacrés Lénine et trotsky, il n’y aurait pas eu octobre 1917.

Si l’on avait appliqué le critérium classique à la Russie de Kerensky, on aurait imposé la continuation de la guerre, sous prétexte de ne pas livrer le pays le plus socialiste (la Russie des Soviets de février) au pays le moins socialiste (l’empire allemand).

En sorte qu’il n’y aurait sans doute en Russie, en ce moment, qu’un gouvernement genre Laval (pays vainqueur), ou genre Hitler (pays vaincu), c’est-à-dire que la Révolution n’aurait pas pu passer.

Mais la brèche s’est faite, dans le front capitaliste mondial. plus encore qu’en 1917, le devoir prolétarien dans les pays capitalistes est inflexible: il leur faut étendre le secteur socialiste en continuant la Révolution !

Marceau PIVERT.

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Une Réponse to “Sur le défaitisme révolutionnaire (Pivert, 1935)”

  1. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] Sur le défaitisme révolutionnaire (M. Pivert, Le Populaire, 9-10-1935) […]

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