A propos d’un « coup de poignard » (Martov, 1921)

by

Article de Julius Martov dans le Populaire du 18 mars 1921.

Je lis dans l’Humanité du 7 mars un article sur le « coup de poignard » où on me prend à parti, moi et mes amis Abramovitch et Dan du Parti Socialiste Démocrate russe, à propos des événements qui se passent en Russie. L’article en question est signé par un certain Charles Rappoport.

Éloigné de Paris depuis 6 ans, j’ignore lequel des nombreux Rappoport me fait l’honneur de me déclarer « déshonoré » par la rébellion des ouvriers de Petrograd et des marins de Cronstadt. C’est qu’au cours de mes 30 ans de vie politique socialiste, j’en ai connu quelques-uns, également « sympathiques » il est vrai.

Serait-ce celui de l’an 1892 qui faisait parmi les réfugiés russe une propagande acharnée contre le marxisme et fondait des groupements « socialistes révolutionnaires », d’où sortait plus tard le parti de même nom dont le leader est actuellement Victor Tchernoff et sur lequel le Rappoport de l’Humanité raconte qu’il n’était « ni socialiste ni révolutionnaire » ?

Serait-ce le Rappoport de 1901, prêchant la collaboration des classes et raillant le « sectarisme » de Jules Guesde et Paul Lafargue ?

Serait-ce le Rappoport de 1910 « légaliste » acharné, combattant le syndicalisme révolutionnaire de Griffuelhes, de Pouget, de Monatte, en en dénonçant les menées insurrectionnalistes d’une façon qui eut le malheur d’être interprétée par les intéressés comme un service de police et provoqua une demande d’exclusion de ce citoyen du Parti ?

Ou serait-ce le Rappoport des premiers mois de la grande guerre s’extasiant pour la sainte cause du Droit et de la Civilisation dans cette feuille de Gustave Hervé qui, déjà, puait l’argent nationaliste ? Celui qui tout en se cachant de l’anonymat d’ « un socio », laissait entrevoir ses oreilles, par des citations de Marx dont il se servait abondamment pour appuyer la propagande haine nationale menée par son chef ?

Ou, enfin, est-ce le Rappoport de 1917, flétrissant le bolchevisme russe, ce « blanquisme à la sauce tartare » et maudissant la dissolution de l’Assemblée nationale par les communistes ?

Quoi qu’il en soit, le Rappoport inconnu qui a signé la note de l’Humanité a une notion très « marxiste » et profondément historique des causes du mouvement qui a éclaté en Russie.

 » La bataille finie, les communistes transformèrent les armes en outils. Une œuvre colossale d’organisation économique est ébauchée. L’électrification de la Russie est en train de s’accomplir. La Russie développée à la moderne pourrait nourrir toute l’humanité. Les communistes peuvent et doivent devenir les bienfaiteurs du peuple russe. »

Mais Tchernoff et Martov ne l’ont pas voulu.

Tchernoff a dit: « Que la Russie se noie dans le sang pourvu que vive le parti socialiste-révolutionnaire ».

Et Martoff ne veut pas pardonner aux bolcheviks « l’impuissance de son propre parti ».

C’est pourquoi, pour appuyer l’opinion de Rappoport sur leur « impuissance », Martoff est allé à Berlin et Tchernoff à Paris, d’où, tous les deux, par des méthodes d’une science occulte, ont réussi à soulever toute la marine de la mer Baltique, tout le prolétariat de Petrograd, les paysans de l’Ukraine et de Sibérie.

Une bagatelle pour les partis réduits à l’impuissance par un terrorisme gouvernemental sans précédent !

Et voilà comment le rêve du Rappoport inconnu sur l’électrification et le « développement à la moderne » fut détruit d’un geste de Tchernoff et de Martoff ! Et voilà pourquoi, au lieu de « nourrir l’humanité », les bolchevistes russes seront condamnés à ne nourrir que quelques plumitifs de l’Humanité et au lieu de devenir les « bienfaiteurs » du peuple russe n’accableront de leurs « bienfaits » que les sectes acceptant les 21 conditions ! Qui l’aurait cru ?

Déjà le camarade André Pierre a indiqué dans le Populaire tout ce qu’il y a d’enfantin à vouloir présenter comme une intrigue de conspirateurs le formidable mouvement qui a entraîné dans la lutte contre la dictature bolcheviste les grandes masses du prolétariat russe. Une grande tragédie de la Révolution se déroule sous nos yeux, car personne ne sait si la guerre civile provoquée dans les classes laborieuses elles-mêmes par une politique de terrorisme et d’arbitraire ne serait pas exploitée par les ennemis communs de ceux qui se combattent, par la bourgeoisie russe et la contre-révolution mondiale ?

Vraiment ce n’est pas le moment de faire des bouffonneries dans un journal révolutionnaire en calomniant les prolétaires qui ont pris les armes pour imposer leur volonté à ceux qui osent parler en leur nom et pour répéter des racontars idiots sur les « partis impuissants » réussissant à entraîner les naïfs ouvriers russes dans une lutte contre leurs « bienfaiteurs ».

Si vous n’avez ni probité, ni courage, pour crier à cette heure tragique à vos maîtres de Moscou: « Arrêtez-vous, faites la paix avec le prolétariat et les paysans, cessez la politique de terrorisme menant la révolution vers l’abîme« , au moins ayez la pudeur de vous taire devant l’héroïsme épique de ces prolétaires russes qui, après 4 ans de souffrances inouïes et tant d’illusions perdues, retrouvent dans leurs âmes la force pour proclamer fièrement leur droit de faire « la troisième révolution« .

Je m’arrête ici. Reste encore, il est vrai, la question de mon « déshonneur ». Mais n’ayant, dans mon passé, ni trahi aucun parti révolutionnaire, ni renié à un moment quelconque mes principes d’hier, je crains de ne pas être qualifié pour discuter avec Charles Rappoport sur le thème délicat de l’honneur politique.

L. MARTOFF

Autres textes de Martov:

Sur Martov:

Sur les mencheviks:


%d blogueurs aiment cette page :