Sylvain Maréchal réformateur du calendrier (Dommanget, 1921)

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Article de Maurice Dommanget dans l’Humanité du 21 mars 1921.

On peut dire du calendrier ce que Michelet disait de l’almanach, son cousin germain, qu’  « il est chose plus grave que ne le croient les esprit futiles» .

Un calendrier substitué à un autre, c’est un monde nouveau, c’est une Société nouvelle qui s’affirme. Fabre d’Églantine disait dans son rapport sur le calendrier républicain:

La régénération du peuple français, l’établissement de la République ont entraîné nécessairement la réforme de l’ère vulgaire. Nous ne pouvions plus compter les années où les rois nous opprimaient comme un temps où nous avions vécu. Les préjugés du trône et de l’église, les mensonges de l’un et de l’autre souillant chaque page du calendrier dont nous nous servions.

Et cela est très vrai. Le calendrier des nobles et des traîtres était insupportable aux bourgeois et aux sans-culottes de la Révolution, comme demain le calendrier des prêtres et des bourgeois deviendra odieux aux prolétaires triomphants.

Une révolution qui maintient le calendrier du régime déchu manque ou semble manquer de confiance en elle-même. Elle se condamne au confusionnisme et s’interdit toute perspective d’avenir. La Grande Révolution française, la Commune de 1871, la Russie soviétique, pénétrées de l’importance de leur mission, n’ont pas hésité à substituer aux  «  visions de l’ignorance  » les  « réalité de la Raison  » et au  «  prestige sacerdotal  » la  «  vérité de la nature  ».

C’est un communiste français, Sylvain Maréchal, l’auteur du Manifeste des Égaux, qui a eu le premier l’idée de substituer au calendrier grégorien un calendrier plus conforme aux aspirations de la pensée libre.

Dès 1779, Maréchal entendait déjà consacrer chaque jour de l’année à la mémoire d’un « Sage » et, en 1780, envisageant le problème du point de vue cosmopolite, ou, comme nous disons aujourd’hui, internationaliste, il manifestait le désir qu’il n’y eût qu’un seul calendrier «  pour toutes les nations éclairées par un seul soleil  ».

Un ami de Voltaire, Vasselier, et un magistrat de Bourg-en-Bresse, Riboud, quelques années plus tard, firent paraître des calendriers plus ou moins pénétrés d’esprit laïc, mais qui sacrifiaient encore à la tradition religieuse. Sylvain Maréchal, désireux de mettre en application ses théories, édita pour l’année 1788 son almanach, ou Calendrier des honnêtes gens, qui est bien l’une des œuvres les plus originales sorties de sa féconde imagination. Tous les saints sont détrônés et remplacés par des hommes ou des femmes célèbres de tous les pays. Les mois changent de noms et sont divisés en décades, des fêtes laïques sont substituées aux fêtes chrétiennes, et la notion même du temps est battue en brèche.

Le calendrier est daté de l’An premier du règne de la Raison, ce qui lui donne déjà un air  « déchristianisateur » cinq ans avant le grand mouvement de brumaire an II et l’année y commence le 1er mars, comme pour la Franc-Maçonnerie. A la date du 1er juin ou quartile, on lit  « Brutus chasse Tarquin », à la date du 25 février ou duo-décembre  « Édit de Nantes» et à celle du 15 mars ou princeps  « Brutus tue César ». Ce sont les seuls faits qui y sont mentionnés, mais ils prennent une signification toute particulière. Le nom de Socrate est distingué entre tous: il est écrit en italique.

Quand ce calendrier parut, les dévots crièrent au scandale. On n’aurait jamais cru qu’une simple feuille causerait tant de bruit. Elle fut saisie, dénoncée au Parlement condamnée comme  « ouvrage d’impiété, d’athéisme et de folie », brûlée par la main du bourreau. Son incarcéré à Saint-Lazare où il resta trois mois.

Il n’y a qu’à comparer le calendrier révolutionnaire à l’Almanach des honnêtes gens pour se rendre compte que les législateurs de 1793 ont simplement accommodé le travail de Maréchal aux exigences de la situation nouvelle. Sylvain Maréchal lui-même fit d’ailleurs paraître au début de 1793 deux autres calendriers plus en rapport avec les conjonctures révolutionnaires et dans lesquelles le mois de septembre était consacré à  « l’Égalité ». Il ne nous déplaît pas de signaler que ce fut un des nôtres, un compagnon de Babeuf et de Buonarroti, un communiste érudit et lettré qui posa le premier le problème de la laïcisation et de l’internationalisation du calendrier.

Maurice DOMMANGET.


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