Du Front Populaire de parade au Front Populaire de combat (Pivert, 1935)

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Tribune libre publiée dans le Populaire du 25 septembre 1935.

Les masses ouvrières et paysannes qui se rassemblent sous le signe du Front populaire pour le pain, pour la liberté, pour la paix, attendent avec une certaine impatience l’ordre de marche des organisations liées par le serment du 14 juillet.

La période de l’enthousiasme idéaliste, des gestes symboliques, des déclarations solennelles mais sans résultat positif ne pourrait impunément se prolonger.

La misère s’étend dans les faubourgs et dans les villages.

Les bandes fascistes continuent à provoquer et à s’armer.

Et la guerre, avec ou sans l’estampille de la S.D.N., est à nos portes…

D’autres, par tendance naturelle ou par déformation professionnelle, se contenteront d’examiner les difficultés de notre tâche sur le plan strictement parlementaire.

Comme si toute l’activité du Parti socialiste, toute l’action de masse du prolétariat, toute la dynamique du front populaire étaient limitées à la constitution d’une majorité parlementaire !

Tout de même, le rôle moteur et animateur des militants révolutionnaires dans leurs organisations, celui des organisations dans la classe, celui de la classe dans le pays doivent être autrement vastes et entraînants.

Et si notre action spécifique semble parfois manquer de continuité, ou de souplesse, ou d’initiative, dans le chaos des événements qui se bousculent sur tous les plans, c’est probablement parce qu’on a tendance à oublier la règle impérative à laquelle une véritable action de classe doit se soumettre. Aucun résultat sérieux et durable ne peut être obtenu par le prolétariat en dehors de son action directe de classe, autonome et calculée.

Beaucoup sont d’accord avec cette formule, dans le Parti et autour du Parti. Mais il s’agit aujourd’hui de l’appliquer dans les faits et non plus de la répéter. Il s’agit d’orienter, d’inspirer de traduire le grand mouvement de masses qui se développe jusque dans les régions les plus déshéritées. Les hommes qui mèneront la formidable bataille de classes au seuil de laquelle nous nous trouvons devront être, certes, clairvoyants et doctrinaires, mais ils devront également vivre vraiment les pulsations quotidiennes des masses populaires en effervescence.

La pire erreur consisterait à offrir des améliorations de détail, des réformes partielles, des solutions juridiques compliquées pour calmer la misère et l’inquiétude de tout un peuple…

Il n’est pas vrai que le paysan n’entend pas le langage révolutionnaire. Si le prolétariat ne joue pas son rôle dans ce sens, ce sont les démagogues fascistes qui lèveront les campagnes pour mieux les asservir ensuite.

Il n’est pas vrai que la petite bourgeoisie, longtemps groupée derrière le parti radical, soit indigne de participer au grand mouvement libérateur: au contraire. Sa combativité est un élément important de la révolution. Tout ce qui peut souder dans l’action les différentes catégories de victimes de la crise est donc révolutionnaire.

La nécessité impérieuse pour le prolétariat de conserver ses mains libres, son initiative totale, sa détermination autonome n’est pas du tout contradictoire avec la nécessité, d’un autre ordre, de rechercher des alliances loyalement contractées pour une tâche définie en commun.

En résumé, ce qui importe à l’heure actuelle, ce n’est pas de calculer la distribution des portefeuilles dans le futur ministère de Front populaire; ce n’est pas même de s’arrêter à la qualité douteuse ou à l’étiquette de tel ou tel allié ( à condition qu’il soit nettement adversaire des décrets-lois et de l’Union nationale, bien entendu !); c’est de définir l’action de classe autour de laquelle, sans bousculade inutile, mais pas une sorte de discipline naturelle des faits, les véritables lutteurs du front populaire prendront leurs positions de combat.

*

Or, cette action de classe est effroyablement faible.

C’est pour restaurer celle-ci et regagner une partie du temps perdu que dès maintenant, la gauche révolutionnaire du Parti socialiste est virtuellement constituée et continuera son effort au sein du Parti unique du prolétariat.

Précisons: pour le pain.

La réplique aux décrets-lois, au chômage, à la mévente, aux bas salaires, aux faillites, aux saisies, ce n’est pas seulement le meeting, la protestation pacifique, la délégation courtoise et humiliée: c’est la lutte, la lutte acharnée pour la défense de son morceau de pain, pillé par une poignée de forbans. Cette lutte exige une stratégie, une propagande incessante et catégorique, une rupture avec les illusions réformistes ou les méthodes de conciliation et de compromis aujourd’hui sans issue: d’où préparation de la grève générale pour la conquête du pouvoir. Si le Front populaire est autre chose qu’une formule, il doit comprendre que le prolétariat est seul qualifié pour choisir, avec les risques qu’ils comportent, les moyens les plus efficaces pour atteindre le résultat poursuivi en commun: fin de la misère et de la crise.

Pour la liberté.

La réplique aux rassemblements des Croix de Feu, c’est le rassemblement antifasciste à la même heure et au même endroit.

La réplique à un raid fasciste sur une permanence ouvrière, c’est un autre raid sur une permanence fasciste.

Et si les Croix de Feu amassent des armes, sans attendre les mesures que Laval ne prendra pas contre eux, il faut que les travailleurs s’organisent pour s’en emparer de vive force. Là encore, le Front populaire sera autre chose qu’une formule destinée à renflouer des hommes politiques discrédités, si ses chefs connus et qualifiés prennent la tête de l’action directe antifasciste et des formations miliciennes populaires. Et c’est possible: certains « ralliés » au front populaire ne songent peut-être qu’aux éventualités électorales; mais les militants sincères voient plus loin que la frontière d’une circonscription, et seule l’action directe de classe engagée par le prolétariat peut faire surgir ces alliés précieux autant qu’insoupçonnés.

Enfin: pour la Paix !

Pour la paix, bien malade ! L’action directe de classe est d’une insuffisance lamentable. On attend que les porte-parole des « brigands impérialistes » aient décidé dans un sens ou dans l’autre. On serait presque disposé à admettre le partage à l’amiable de l’Éthiopie… à condition que le seigneur de la guerre veuille bien faire taire ses canons. Mais les canons partiront tout seuls… et l’erreur initiale peut entraîner la classe ouvrière (c’est-à-dire, a fortiori, le Front populaire derrière l’impérialisme français et ses hypocrisies, et ses calculs sordides. D’action autonome, aucune trace… Lorsqu’on en parlera, il sera trop tard, et le risque que nous courons est de voir une fraction du prolétariat international embarquée derrière l’état-major de sa bourgeoisie, une autre cantonnée dans un pacifisme absolu mais superficiel (tout de même plus sympathique), et une troisième, trop faible, seule fidèle à l’ « internationalisme prolétarien inconditionnel et viril« , c’est à dire décidée à la lutte violente contre sa propre bourgeoisie, pour s’emparer du pouvoir. Dans ce cas, le Front populaire serait encore plus disloqué que le prolétariat lui-même. Mais nous sommes décidés à remonter le courant, à imposer l’unité organique, TRÈS VITE, à conquérir la majorité de la classe ouvrière, par un effort loyal au sein de nos organisations, à déclencher enfin l’offensive contre la misère, contre le fascisme, contre la guerre. Nous faisons appel à toutes les volontés révolutionnaires pour une coordination sans sectarisme dans cette lutte décisive. Et une fois de plus, de l’énergie des militants surgira, au moment où les dangers s’accumulent sur nos têtes, l’action salvatrice brisant tous les obstacles et imposant à tous les voies et les moyens de la victoire prolétarienne.

Marceau PIVERT.

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Une Réponse to “Du Front Populaire de parade au Front Populaire de combat (Pivert, 1935)”

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