Quelques aspects du marxisme aujourd’hui (Souyri, 1970)

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Article de Pierre Souyri paru dans les Annales, numéro de septembre-octobre 1970 ( pp. 1434-1458 ). Nous avons préféré, une fois n’est pas coutume, intégrer les notes, toujours bibliographiques, entre crochets et en gris à l’endroit des appels de notes (qui étaient de bas de page, il fallait sinon les transformer en ligne en notes de fin de texte, mais les notes sont courtes alors que le texte est long, même avec des allers-retours hyperliens internes c’eût été plus inconfortable). Texte disponible au format pdf  ou en déroulé image (page à page vers le bas) sur le site Persée, portail d’archives de revues.

La situation du marxisme en France a été, jusqu’à ces dernières années, particulièrement misérable. Ce pays qui est avec l’Italie celui qui, en Occident compte sans doute le plus d’in­tellectuels se réclamant d’une manière ou de l’autre, du marxisme, était aussi celui où l’œuvre de bon nombre de théoriciens marxistes, et non des moindres, était le plus ignorée. Les études consacrées au marxisme et plus encore aux problèmes que le monde contemporain pose à la pensée marxiste, y étaient particulièrement rares et assez souvent d’une qualité douteuse, bien qu’il y ait eu d’honorables exceptions.

Depuis quatre ou cinq ans cette situation est en train de changer. Non seulement diverses maisons d’édition — les éditions de Minuit les éditions Maspéro, Anthropos, E.D.I., les Cahiers de Spartacus, la Taupe de Bruxelles, etc., publient ou republient des ouvrages devenus introu­vables — de Kautsky, R. Luxembourg, Boukharine, Préobrajenski, Trotsky, Hilferding, Bauer, F. Adler, Pannekoek, etc. — mais on voit apparaître ailleurs que dans de pauvres cahiers ronéo­ typés ou des revues confidentielles des études qui s’efforcent, avec plus ou moins d’audace, de rompre avec les idées reçues et les dogmes poussiéreux, pour essayer d’élucider le sens et la portée des énormes bouleversements qui se sont produits dans le monde d’après-guerre. Il est vrai qu’il reste beaucoup à faire et d’abord dans le domaine de la publication des textes « classiques » du marxisme : quelques-unes des œuvres les plus importantes de Boukharine, de Parvus, de D. de Léon, de Gorter, de Pannekoek, de Mattick, de Gramsci, de Bordiga, etc. — pour ne rien dire de Tougan-Baranovski, de Bogdanov ou de Grossman et de tant d’autres — restent inédites en français. Il n’est pas moins vrai que les recherches récemment entreprises sur les sociétés contemporaines, leur contradiction et leur dynamique ne sont pas toujours exemptes d’un certain académisme et que leurs auteurs ne sont qu’assez rarement tout à fait libérés du poids des idéologies mortes et de l’obsession des schémas périmés, voire même des modes intellectuelles. Il reste que le marxisme commence à secouer la sclérose qui le stérilisait et cherche, non sans hésitations, à se renouveler.

Sur la pensée de Trotsky.

Comme on pouvait s’y attendre, L. Trotsky occupe une grande place dans le regain d’inté­rêt qui se manifeste pour le marxisme. A ce propos il convient regain d’intérêt qui se manifeste pour le marxisme. A ce propos il convient de souligner l’intérêt du livre de J. Baecheler [J. BAECHELER, Politique de Trotsky, Paris, éd. Colin, 1968, 399 pages.]. Sans se livrer, comme c’est trop souvent le cas, à une entreprise de dénigre­ment systématique et même de pure calomnie ou au contraire de pieuse dénigre J. Baecheler donne en quelques centaines de pages de textes, judicieusement choisis, un bon aperçu des articulations et de l’évolution du système de pensée de L. Trotsky. L’introduction, les notes, la conclusion qui accompagnent les textes de Trotsky appellent cependant de sérieuses réserves. Si J. Baecheler souligne avec raison l’importance que prend chez Trotsky — surtout dans la dernière partie de sa vie — l’idée qu’à défaut d’une Révolution le monde moderne entrera en décadence, il n’est pas exact d’affirmer que cette idée n’apparaît que dans l’œuvre de l’exilé de Mexico. Pour ne rien dire des écrits de Marx et d’Engels, on la trouve au moins chez Rosa Luxembourg [R. LUXEMBOURG, La Crise de la social-démocratie, Bruxelles, éd. La Taupe, 1970, p. 68.]. Il n’est pas exact non plus que dans le « corpus du marxisme » se trouve une thèse de la « paupérisation absolue » — il s’agit tout au plus d’une tendance absolue à la paupérisation relative — que Trotsky aurait laissée à l’arrière-plan de sa conception du déclin du capitalisme parce qu’il aurait constaté dans sa jeunesse que le sort matériel des ouvriers tendait à s’améliorer. Trotsky au contraire oppose fortement la phase de décadence du capitalisme à sa phase ascendante et il souligne le fait que si, avant 1914, lorsque le capitalisme développait rapidement les forces productives, la diminution relative de la part du prolétariat dans le revenu national se trouvait masquée et ralentie par l’élévation du niveau de vie de couches de travailleurs privilégiés, cette situation s’inverse après 1929 [L. TROTSKY, Le Marxisme et notre époque, Paris, éd. Pionniers, 1946, pp. 15-17.]. L’incapacité du capitalisme à développer plus longtemps les forces de production, conduit, affirme-t-il alors, à un déclin absolu du standing des masses, qui déjà se concrétise par l’apparition de millions de chômeurs faméliques et loqueteux, et il voit là le signe que la décadence du capitalisme va déboucher sur une décomposition du prolétariat. C’est même une des raisons pour lesquelles il redoute qu’une trop longue agonie du capitalisme compromette les chances d’un avenir socialiste de la civilisation. On ne saurait davantage suivre J. Baecheler lorsqu’il avance que Trotsky et les autres marxistes révolutionnaires — les léninistes tout au moins — ne s’appuient jamais lorsqu’ils annoncent le déclin du capitalisme sur la loi tendancielle de la chute du taux de profit, parce que considérer l’évolution du capitalisme en fonction de cette loi n’aurait pu les conduire qu’à situer dans un avenir trop lointain l’heure de la crise du système et de son renversement. S’il est exact que leurs analyses ne sont pas centrées sur les effets de la loi tendancielle de la chute du taux de profit, ce n’est certainement pas parce que cette loi les aurait gênés en contredisant à leur appréciation de l’époque comme étant celle de la révolution, mais parce qu’ils concevaient le pas sage au stade monopoliste et impérialiste comme le moment où le capitalisme a précisément effectué les mutations lui permettant de contrecarrer les effets de l’élévation de la composition organique du capital et qu’en conséquence les contradictions fondamentales du système leur paraissent se situer ailleurs.

Plus d’un demi-siècle après les années où les bolcheviks élaboraient leurs analyses du capitalisme impérialiste on peut estimer que leurs conceptions ont durement subi l’érosion du temps et sont en grande partie devenues caduques. Il n’est pas juste de les accuser d’avoir été des théoriciens inconséquents et d’avoir en quelque sorte triché. Il n’est pas davantage juste de reprocher à Trotsky d’avoir commis un contresens sur la signification historique du marxisme en ne comprenant pas que ce seraient les paysans et non pas les ouvriers qui, après la Deuxième Guerre mondiale, feraient des révolutions socialistes aboutissant non pas à la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme mais à l’hégémonie d’un parti unique imposant l’industrialisation forcée. Car Trotsky est précisément un des principaux théoriciens marxistes à avoir toujours soutenu que des soulèvements de paysans armés ne conduisaient pas au socialisme, que la paysannerie était incapable de conquérir l’État et de garder le pouvoir et que la dictature d’une bureaucratie organisant l’industrialisation d’un pays arriéré ne pouvait pas être identifiée au socialisme.

Le livre de J.-J. Marie [J.-J. MARIE, Le Trotskysme, Paris, Flammarion, « Questions d’histoire », 1970, 139 pages.], conçu d’une manière toute différente, complète l’ouvrage de J. Baecheler; il ne s’agit par ici de reconstituer l’anatomie d’un système de pensée mais de retracer une histoire, celle de la théorie trotskyste, mais aussi celle des luttes, des drames, des déchirements des organisations trotskystes. On apprécie particulièrement les chapitres consacrés aux groupes trotskystes des divers pays, notamment au cours de la Deuxième Guerre mondiale et des décennies qui ont suivi, qui permettent de suivre le développement, les difficultés, les échecs, les scissions de ces organisations. On n’en est que plus enclin à regretter que cer­taines des controverses qui divisèrent les trotskystes — celles concernant par exemple la nature sociale de l’U.R.S.S, et des démocraties populaires — ne soient que trop sommairement évo­quées et que les multiples erreurs de pronostic que commirent les divers dirigeants de la IVe Internationale — certains d’entre eux ne prophétisaient-ils pas  que le Reich hitlérien s’écroulerait comme le régime de Guillaume II sous les coups d’une révolution allemande ? — soient passées sous silence. On regrette aussi que certaines des tentatives faites par des trotskystes qui n’appartiennent pas à la même fraction que J.-J. Marie pour comprendre  les changements du capitalisme depuis la guerre — même si elles ne sont que faiblement convaincantes – soient un  peu trop rapidement exécutées sous prétexte qu’elles constituent un « révisionnisme » à l’intérieur du trotskysme. On ne peut que conseiller au lecteur soucieux d’être plus complète­ment informé de lire le livre de P. Frank [P. FRANK, La Quatrième Internationale, Paris, éd. Maspéro, 1969, 152 pages.], qui n’est pas moins engagé que celui de J.-J. Marie mais présente le point de vue des « révisionnistes ».

Les articles et les interviews donnés par Trotsky entre août 1937 et août 1940 au sujet de la situation internationale et de la Deuxième Guerre mondiale étaient restés en partie inédits en français et en tout cas largement ignorés. Ils sont aujourd’hui publiés et présentés par D. Guérin qui souligne avec raison la lucidité exceptionnelle avec laquelle Trotsky était capable d’analyser l’actualité et la sûreté des prévisions qu’il lui arriva alors de formuler aussi bien au sujet des développements de la situation diplomatique que de la guerre elle-même. Dès août 1937, Trotsky estimait que la paix ne durerait pas plus de deux années encore et dès cette époque, conscient du dynamisme de l’Allemagne nazie, il prévoyait la défaite de la France, l’établissement de l’hégémonie hitlérienne sur l’Europe, l’exil vers l’Angleterre des gouverne­ments français, belges, hollandais, polonais, etc., sans pour autant croire à la victoire finale de l’Allemagne. Après une période de succès initiaux, expliquait-il, l’impérialisme hitlérien se heur­terait à une résistance acharnée des peuples de l’Europe assujettie et surtout à celle des Anglo-Saxons car l’Amérique, que toute sa puissance portait vers des ambitions mondiales, ne pour­rait pas tolérer les succès de l’Allemagne surtout si celle-ci agissait de concert avec le Japon. Très attentif à l’évolution de la politique soviétique, Trotsky envisageait aussitôt, après Munich, la possibilité d’accords germano-soviétiques. Non pas que Staline, comme on le crut souvent alors et comme on le répète encore aujourd’hui, ait poursuivi le dessin machiavélique de faire éclater une guerre entre impérialistes, mais parce que le maître du Kremlin, informé du faible potentiel militaire des alliés redoutait la force allemande : il crut alors possible d’acheter par une aide économique substantielle fournie au Reich la sécurité des frontières russes. On pour­rait multiplier les exemples montrant à quel point l’exilé de Mexico avait une compréhension de la politique mondiale beaucoup plus aiguë que la plupart des hommes qui dirigeaient alors les États et les armées.

Il n’empêche que cette haute intelligence politique raisonnait dans le cadre d’un système de pensée et d’une représentation générale de l’époque dont, trente ans plus tard, on ne peut que constater le caractère foncièrement erroné. Comme tous les bolcheviks, Trotsky était persuadé que le capitalisme était entré depuis 1914 dans une période de déclin, et la crise de 1929 avait renforcé sa conviction que le système tout entier était dans une situation sans issue. A ses yeux, non seulement les forces de production ne pouvaient plus se développer dans le cadre de la propriété privée et de la division en États nationaux, mais l’aggravation des tensions sociales et le développement toujours plus avancé des formes monopolistes du capitalisme minaient inexorablement les régimes démocratiques bourgeois qui feraient tôt ou tard place à des dic­tatures bonapartistes ou fascistes. C’est pourquoi il n’y avait pour lui que deux possibilités : ou bien la guerre aboutirait comme en 1917 et 1918 à une poussée révolutionnaire, qui si elle était victorieuse, permettrait de balayer la bureaucratie réactionnaire de Moscou et de réorga­niser l’économie européenne et plus tard mondiale sur la base d’une planification rationnelle effectuée dans le cadre d’États unis socialistes, ou bien le conflit dévastateur commencé en 1939 ne serait qu’un nœud d’accélération dans un processus dramatique de régression historique et de déclin de la civilisation. Trotsky en effet excluait la possibilité que, à défaut du prolétariat révolutionnaire, le capitalisme lui-même parvienne à dépasser les cadres nationaux de son fonctionnement et à planifier l’économie : une Europe unifiée par l’impérialisme deviendrait disait-il, une « caserne totalitaire » où les peuples assujettis poseraient à nouveau la question nationale, de sorte que les soulèvements, les opérations de pacification et finalement de nouv­elles luttes pour la domination mondiale achèveraient de ruiner les fondements matériels de la civilisation. Surtout, il pensait que le capitalisme, empêtré dans ses contradictions, ne pourrait pas survivre très longtemps sans engendrer sa propre négation réactionnaire et il redoutait que n’émergent de la décomposition de la société bourgeoise des régimes bureaucratiques et totalitaires où une nouvelle classe dominante vivrait de l’exploitation des masses réduites en esclavage.

On peut, certes, soutenir aujourd’hui que le déclin des formes démocratiques s’est effec­tivement réalisé dans la mesure où les Parlements apparaissent de moins en moins comme les centres effectifs des décisions publiques, économiques et stratégiques fondamentales, désormais prises au niveau des appareils bureaucratiques qui dominent les sociétés modernes. On peut aussi soutenir que le totalitarisme a insidieusement envahi la vie de ces sociétés où les populations sont mises en condition et manipulées comme elles ne l’avaient jamais été. Mais il est évident qu’il s’agit là d’un autre phénomène et non pas d’une exacte confirmation des pronostics de Trotsky qui se représentait l’avenir du totalitarisme à l’image des systèmes terro­ristes nazis et staliniens. Enfin, l’extraordinaire rétablissement qu’a réalisé le capitalisme après 1945, les hautes performances qu’il accomplit dans le domaine de la croissance économique rendent aujourd’hui dérisoire l’affirmation que le système dans l’impasse vivait, dans les années vingt et trente, ses heures d’agonie. Ce n’est pas seulement la pensée de Trotsky qui est ici en cause mais celle du bolchevisme tout entier, du moins en ce qui concerne la façon dont il avait conçu la trajectoire historique de la société capitaliste.

Les derniers écrits de Varga.

Prisonnier des schémas périmés d’un bolchevisme outrageusement simplifié et aussi de la raison d’État, le marxisme soviétique a souvent donné, au temps de la guerre froide, une représentation proprement fantastique du monde capitaliste : celui-ci, engagé dans la « deuxième phase de sa crise générale » était censé sombrer dans un état de décrépitude totale et s’ache miner vers un inexorable et prochain écroulement. E. Varga fut un des premiers à essayer, en 1948, de corriger quelques-uns des aspects les plus irréalistes de cette vision des choses. Son dernier livre [E. VARGA, Essai sur l’économie politique du capitalisme, Éditions du progrès, U.R.S.S., 1967, 394 pages] montre les limites de ce qu’il lui fut possible de faire dans ce domaine après la déstalinisation : l’idéologie soviétique y apparaît remaniée sur des points secondaires mais non pas dans son agencement général et dans son contenu essentiel.

Ainsi en va-t-il lorsque, dès le début de son ouvrage, Varga entreprend une critique des conceptions théoriques sous-jacentes au livre de Staline sur Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S.. Staline, explique Varga, ne comprenait pas le caractère spécifique des lois du développement social qu’il distinguait mal de celles de la nature. Or les premières diffèrent des autres au moins parce qu’elles ne sont, ainsi qu’il apparaît dans le Capital, que des mouvements tendanciels dont le développement se heurte à des facteurs antagonistes et qu’elles opèrent dans des situations concrètes continuellement changeantes. Comme telles, elles ne permettent pas des prévisions rigoureusement exactes et c’est une pure mésinterprétation du marxisme que de présenter la décision politique comme la nécessaire mise en œuvre d’une sorte d’impératif catégorique exigé par des lois. Cette critique d’une certaine conception scientiste, et en réalité bureaucratique, du marxisme aurait pu conduire fort loin. Elle contient implicitement une remise en question d’un des dogmes fondamentaux du stalinisme qui a toujours postulé que le processus historique est mis en mouvement par des déterminations rigoureuses dont seule la « science marxiste léniniste » livre la connaissance aux dirigeants, dont les décisions deviennent du même coup intangibles. Mais il n’en est rien et Varga se borne finalement à dénoncer les « erreurs subjectivistes » de Staline en leur opposant l’interprétation qu’il considère comme correcte de la « loi fondamentale de l’impérialisme » : il ne s’agit guère que d’un résumé des principaux thèmes développés par Lénine sur l’impérialisme.

Pourtant il y a dans le livre de Varga un certain nombre d’éléments nouveaux par rapport à ce qu’avait été jusque-là l’idéologie soviétique de rigueur. S’il maintient que la période actuelle est celle de la « crise générale du capitalisme », Varga reprend des idées qu’il lui avait été inter dit d’exprimer en 1948, et il souligne en particulier qu’il n’est pas vrai que l’État soit complète ment impuissant à surmonter l’anarchie totale de la production capitaliste. L’opposition absolue entre anarchie totale de la production capitaliste et économie planifiée est, dit-il, inexacte : en U.R.S.S. la planification n’est jamais parvenue à englober tous les domaines de l’économie et, inversement, dans les pays occidentaux, l’État, par l’importance de ses investissements et sa politique fiscale, imprime au développement de la production un caractère partiellement planifié. Le capitalisme monopoliste est devenu le capitalisme monopoliste d’État. Cette coordination du fonctionnement de l’économie capitaliste par l’État ne s’effectue pas cependant sans conflit et il est faux de prétendre, comme le faisait Staline, que l’État est un simple instrument du capital monopoliste. En réalité, les rapports entre les monopoles des différentes branches et secteurs de l’économie sont le plus souvent antagoniques et ceux-ci doivent lutter au niveau des instances politiques pour obtenir des mesures favorables à leurs intérêts particuliers. Si la bourgeoisie est unanime dans sa volonté d’extraire le maximum de plus-value du prolétariat, il ne reste rien de cette unanimité lorsqu’il s’agit de répartir cette plus-value. C’est croire à une pure fable que d’imaginer qu’il existe dans chaque pays capitaliste un centre représentant les intérêts unifiés de toute la bourgeoisie monopoliste et dictant des directives à l’État. Les différentes fonctions de l’État sont contradictoires. Celui-ci est un organe de défense et de consolidation du régime capitaliste tout entier et, dans cette tâche, il reçoit l’appui de toutes les couches bourgeoises urbaines et rurales et de la bureaucratie réformiste. Mais en même temps il est l’organe d’une redistribution du revenu national en faveur du capital monopoliste et comme tel il peut voir se dresser contre lui les diverses couches qu’il dépouille, qui le contraignent, à l’occasion, à tenir compte de leur pression. L’État se trouve ainsi au centre de convergence de tout un ensemble de poussées contradictoires et, à ce propos, Varga évoque l’analyse que Marx avait faite du bonapartisme de Napoléon III en montrant que l’État s’était alors élevé au-dessus des classes pour arbitrer leur conflit.

Surgi de la nécessité de défendre le système capitaliste menacé, l’intervention étatique n’a cependant progressé que de manière irrégulière et saccadée : elle s’est d’abord accentuée au cours des guerres et des crises mondiales pour reculer aussitôt dans chaque phase d’accalmie, puis elle a pris de nos jours une ampleur qualitativement nouvelle qui ne se manifeste non seulement dans chaque pays mais dans le domaine international par les tentatives encore inachevées d’intégrer les différents capitalismes nationaux dans un ensemble supra-national. Varga cependant n’explique pas de manière très convaincante les lenteurs et les irrégularités de processus : il se borne à invoquer le comportement inconséquent des classes dominantes qui, gardant la nostalgie de l’époque où elles étaient libres de gérer leurs affaires à leur guise, resteraient réticentes devant l’ingérence de l’État. L’explication paraît sommaire.

Varga remet aussi en question certains des aspects les plus insoutenables de l’idéologie soviétique en ce qui concerne l’économie de la phase monopoliste du capitalisme. On ne peut, dit-il, se borner à répéter plus longtemps que les monopoles haussent les prix, réalisant ainsi des surprofits au détriment des acheteurs, ou qu’ils paient les ouvriers au-dessous de la valeur du travail. Dans le capitalisme le total de la valeur doit être égal au total de la somme des prix et le travail, comme toutes les marchandises, doit être vendu à sa valeur. D’ailleurs l’observation montre que les salaires sont plus élevés dans les entreprises monopolistes. En réalité, s’il y a une paupérisation relative du prolétariat, d’ailleurs très difficile à apprécier statistiquement et souvent exagérée par les auteurs soviétiques, la thèse de la paupérisation absolue entendue comme une tendance générale, permanente et irréversible à la réduction des salaires est une absurdité : s’il en était ainsi, au bout d’un certain nombre de décennies le salaire tendrait vers zéro. On peut tout au plus constater que la paupérisation absolue apparaît épisodiquement lors des grandes crises et des guerres ou bien dans les régions attardées du globe lorsque la pénétration du capitalisme bouleverse les anciennes structures de la production sans pour autant faire surgir une économie moderne. Mais elle ne se manifeste pas comme un processus chronique et général. On a assisté, au contraire, depuis la Deuxième Guerre mondiale, à un élargissement des couches de salariés privilégiés, car aux surprofits tirés de l’exploitation des peuples assujettis se sont ajoutés dans les pays avancés les effets d’une forte augmentation de la pro­ductivité du travail : 20 à 30 % en quinze ans.

L’existence de surprofits des monopoles n’est pas liée à la paupérisation absolue. Elle résulte de l’exploitation des peuples assujettis rendue possible, même après la décolonisation, par l’inégalité des échanges et par la saturation du marché du travail dans les pays du Tiers monde, qui permet d’abaisser les salaires dans les entreprises que le monopole des pays avancés y ont établies. Elle résulte aussi dans les grands pays industriels de la réduction au-dessous du taux moyen des profits des entreprises qui ne sont pas monopolistes, par suite du mécanisme des prix qui fait que les monopoles, achetant bon marché et vendant cher, dépouillent les petits et moyens entrepreneurs.

Quel rôle joue l’État dans la réalisation des surprofits ? Varga ne le dit guère ne en citant quelques exemples où l’État britannique se fait l’instrument de la majoration qu’incidem ment its des très grandes entreprises. C’est ainsi que, grâce à un tarif protectionniste institué par le gouvernement du Royaume-Uni, l’Imperial Chemical Industry vend 20 livres la tonne du sul­fate d’ammoniaque commercialisé à raison de 12 livres la tonne à l’étranger. Les subventions que le gouvernement attribue aux fermiers britanniques pour les inciter à moderniser l’agricul­ture sont en grande partie récupérées par les monopoles qui majorent leur prix de vente : les fermiers reçoivent 8,75 livres par tonne d’engrais acheté, les trusts en reprennent 7.

Au total, le livre de Varga présente surtout de l’intérêt comme document sur la transformat­ion de l’idéologie soviétique dont il se borne à rectifier et à nuancer les affirmations les plus simplistes et les plus tranchantes. Mais il ne témoigne ni d’une très grande audace théorique ni d’une information très poussée sur les sociétés et les économies occidentales. A tout prendre les travaux des économistes et des sociologues que les Soviétiques qualifient de bourgeois sont souvent beaucoup plus éclairants pour qui veut, en laissant de côté les pétrifications dog­matiques du marxisme, comprendre les transformations qui se sont produites dans le monde capitaliste.

Varga avait-il secrètement dans les derniers temps de sa vie, poussé plus loin sa critique du stalinisme ? C’est ce qu’on peut supposer en lisant le texte publié sous le titre de « Testa­ment de Varga » et qui est présenté par R. Garaudy [Le Testament de Varga, Paris, Grasset, 1970, 185 p.]. Ce document , qui d’abord paru en U.R.S.S. sous une forme dactylographiée dans la revue illégale Phénix et serait clandestinement sorti de Russie grâce à la complicité de « vieux militants bolcheviques », a été, en juillet 1970, dénoncé comme un faux par les autorités soviétiques. Depuis lors, R. Garaudy a vertement répliqué aux accusations dont il était l’objet à ce propos.

Quoi qu’il en soit de cette polémique, le texte, que nous dirons seulement « attribué au cama­rade Varga », n’est pas un document théorique hautement élaboré. Les idées qu’on y trouve ne sont pas toujours nouvelles et il est surtout piquant, si Varga en est bien l’auteur, de les voir apparaître sous la plume d’un homme qui toute sa vie durant servit le stalinisme.

La révolution d’octobre, nous explique-t-on, a pris, surtout après la Deuxième Guerre mondiale, une signification historique toute différente de celle que lui avaient attribuée les fondateurs du bolchevisme. Elle n’a pas été la première révolution prolétarienne annonçant l’écroulement du capitalisme dans les pays avancés — cette éventualité est encore aujourd’hui improbable — mais une révolution spécifique aux pays sous-développés qui a servi de modèle aux peuples de l’Orient et des autres continents assujettis pour réaliser un développement national évitant le capitalisme. La révolution russe en effet n’était que partiellement socialiste : seule une minor­ité appartenant aux couches supérieures du prolétariat était réellement inspirée par les idéaux socialistes ; les masses paysannes et les couches pauvres des villes ne combattaient que pour la destruction des survivances « seigneuriales » et l’anéantissement d’un vieil ordre des choses despotique et corrompu. Cette haine de l’Ancien Régime donna aux forces révolutionnaires un dynamisme exceptionnellement élevé dans la lutte contre les armées réactionnaires. Mais une fois la victoire acquise, des problèmes insurmontables assaillirent les dirigeants bolcheviques. Lorsque Lénine, comprenant son erreur de pronostic sur l’imminence des révolutions euro­péennes, cherche par quelles voies la Russie isolée pourrait faire quelques pas en direction du socialisme, il n’est plus que le « rêveur du Kremlin ». L’expérience a complètement démenti ses illusions sur la possibilité de gouverner la Russie et de gérer la production selon les moda­lités qu’il avait définies dans L’État et la Révolution, et s’il comprend dans les dernières années de sa vie les menaces que la bureaucratisation du régime fait peser sur l’avenir du socialisme, il se fait encore des illusions sur la possibilité de contrôler et d’enrayer le processus. La bureau­cratisation est favorisée par un trait particulier de l’ancienne société russe : l’existence dans les villes d’une couche importante de déclassés vivant dans des conditions précaires mais
ayant une certaine culture et que toute leur psychologie sociale prédisposait à une lutte impitoyable pour le pouvoir et les avantages matériels. C’est en grande partie de ce milieu que sort la bureaucratie stalinienne avec ses caractéristiques particulières : carriérisme, cynisme, goût des privilèges ostentatoires, arrogance grossière et servilité, etc. A partir de là, l’auteur brosse un tableau extrêmement sombre de la société soviétique contemporaine. Tandis que l’aristo­cratie bureaucratique est emportée par une passion de luxe qui conduit une partie de ses membres jusqu’au aime e à la perversion, les travailleurs des villes et des campagnes qui restent sous-payés sont souvent incités à « améliorer par le vol leur niveau de vie trop bas » et connais­sent toutes les dégradations morales qu’engendre la misère. Quant à la couche moyenne, si elle estconvenablement payée, elle n’aspire qu’à une existence petite-bourgeoise et vit dans un désert d’indifférence et de solitude morale. Tout se passe comme si le monde bourgeois russe, dont le développement a été interrompu par la Révolution, réaffleurait à travers le socia­lisme.

Où va cependant cet univers ? L’auteur, qui constate que les tentatives faites par N. Krouchtchev pour restreindre les privilèges de la haute bureaucratie n’ont pas eu de suite, ne croit pas que les couches laborieuses trop accoutumées à la soumission et à la passivité, puissent prendre l’initiative d’imposer des changements aux milieux dirigeants. Rappelant que, quel que soit le niveau atteint par les forces productives, le communisme ne peut naître que de « l’autoges­tion des travailleurs dans tous les domaines de la vie », il se borne à espérer d’une manière très vague qu’un « tournant sera pris par les sommets ». Si ce texte a réellement été écrit par Varga, il constitue un beau témoignage de désespoir politique.

Le capitalisme monopoliste d’État.

Les meilleures élaborations théoriques des communistes ne viennent cependant pas tou­jours de Russie, ainsi que le montre un numéro spécial de la revue Économie et Politique, consacré au capitalisme monopoliste d’État [Le Capitalisme monopoliste d’État, Paris, Économie et Politique, 1966, 2 vol., 245 et 271 pages.].

Tout d’abord, P. Boccara entreprend de définir ce qu’il faut entendre par capitalisme monopoliste d’État et de préciser les démarches méthodologiques qui doivent permettre de rendre compte de cette nouvelle phase du développement capitaliste : le capitalisme monopoliste d’État ne se réduit pas en effet à des mesures de politique économique se superposant au fonctionnement normal du capitalisme des monopoles, il en constitue une mutation struc­turelle et doit être compris comme une totalité nouvelle en développement.

S’interrogeant ensuite sur les raisons de l’intervention de l’État dans la vie économique et sur la signification des diverses modalités de cette intervention, P. Boccara fait un exposé dont l’intérêt mérite d’être souligné. S’appuyant sur des vues exposées par Marx, Lénine, Hilferding et même Boukharine, il entreprend de montrer que la sur-accumulation du capital ne se manifeste pas seulement de façon passagère dans les crises cycliques mais tout au long du développement capitaliste, car elle est l’expression concrète de l’élévation de la composition organique et de la tendance à la chute du taux de profit. Marx avait déjà noté que l’exportation des capitaux et le développement du capital-action qui ne rapporte que des intérêts inférieurs au taux moyen du profit dans les entreprises où le capital fixe est particulièrement important, comme dans les chemins de fer, correspondait à cette nécessité de la « mise en sommeil d’une partie du capital » suraccumulé. Ce sont l’exportation des capitaux, la formation des monopoles avec toutes les pratiques permettant au capital financier d’élever ses profits en imposant aux simples détenteurs d’actions et d’obligations, dont le capital se trouve ainsi dévalorisé, de se contenter d’intérêts inférieurs au taux moyen du profit qui auraient permis au capitalisme de surmonter ses tendances à la stagnation telles qu’elles se manifestèrent durant la phase dépressive des années 1874-1896. Mais une fois ces formes de dévaluation chronique du capital inscrites dans les structures du système, la reprise de l’expansion aboutit à une nouvelle phase de sur­accumulation dont les effets culminèrent dans la crise de 1930. Or, la sur-accumulation avait alors pris une telle ampleur, que la reprise de la croissance ne put être obtenue que par des formes beaucoup plus massives de dévalorisation du capital qui concrétisèrent le passage au capitalisme monopoliste d’État. C’est désormais le financement public d’une partie de la pro­duction, ne réclamant plus dès lors de profit pour elle-même, qui permettra une dévalorisation du capital donnant aux autres branches de la production la possibilité d’accroître leurs profits. Ainsi s’expliquerait l’évolution qui, à partir des années trente, conduit l’État d’abord à subven­Ainsi les secteurs it la l’évolution organique du capital est la plus élevée, puis à prendre certains d’entre eux directement en charge et finalement à étendre le financement public ou para-public à une série d’activités nouvelles qui vont de l’énergie atomique ou pétrolière à la recherche.

Au cours des discussions on a reproché, et sans doute à juste raison, à P. Boccara d’avoir considéré le passage au capitalisme monopoliste d’État trop exclusivement sous l’angle d’un processus économique objectif : l’intervention de l’État a été ainsi imposée aux classes diri­geantes de l’Occident par la pression du mouvement ouvrier et la compétition avec les pays de l’Est ; elle n’a pas seulement pour objectif de renforcer le profit des monopoles, mais de con­solider les systèmes en organisant et en régularisant la croissance économique.

Les conditions et les effets de cette croissance suscitent d’ailleurs les controverses. Pour H. Claude, l’expansion n’est possible que dans la mesure où la politique de l’État aboutit à drainer vers les monopoles une masse croissante de profits que ceux-ci seraient incapables de réaliser par vers les monopole s une l’importance du capital fixe et la rapidité de son renouvellement contraignent le capitalisme de la phase actuelle à intensifier la formation du capital en faisant obstacle au relèvement des salaires et en augmentant les rythmes et la durée du tra­vail. Il en conclut que le capitalisme serait menacé par une crise des débouchés si la fabrication d’armements, l’augmentation de la consommation de la bourgeoisie et l’utilisation des diverses techniques de conditionnement des acheteurs, qui permettent d’ajuster la consommation à la production, ne jouaient un rôle compensateur. On lui objecte que son analyse fondée sur l’exemple de la France paraît difficilement généralisable : la tendance à l’allongement de la durée du exemple de la manifeste pas dans tous les États occidentaux et les fabrications d’armements, très inégales suivant les pays, et dans certains cas, négligeables, ne sauraient à elles seules rendre compte de l’ampleur et de la durée de l’expansion. Un Tchécoslovaque, Kular, avancera même que dans la phase de maturité du capitalisme, l’augmentation de la consommation, y compris celle des ouvriers, est un des conditions mêmes de la production. Les divergences, on le voit, sont importantes.

Dans quelle mesure, cependant l’État parviendra-t-il à régulariser durablement la croissance et à stabiliser le système ? Sur cet important problème, les vues développées ne seront pas toujours concordantes. A l’inverse de l’académicien bulgare Kamenov, pour lequel il n’y a pas d’autre connaissance valable de l’économie que celle que fournit la « science marxiste », Barjonet pense que le temps des « économistes distingués » est fini et que les théories économiques contemporaines ont appris, depuis Keynes, à serrer de près la réalité, pour donner des instru­ments efficaces à la politique économique.

Cette rationalisation du capitalisme ne saurait cependant être que relative et divers confé­renciers ont essayé d’en préciser les limites. J. Fabre, en s’appuyant sur l’exemple de Ve Plan français, montre qu’avec le régime de la propriété privée et de la production pour le profit sub­siste, sous-jacente à la planification, un jeu de lois économiques incontrôlées qui réduit souvent à une apparence le contrôle conscient de l’économie. D’autres facteurs d’instabilité sont également mis au jour : l’inflation, dont R. Pirolli a entrepris d’esquisser une théorie ; la lutte des classes qui vient périodiquement perturber les calculs effectués par les programmateurs; les effets de la concurrence internationale, dont F. Thoraval a étudié les transformations dans le cadre de la C.E.E. et dans les rapports de la C.E.E. et du capitalisme américain, etc.

Il reste qu’on se serait attendu à voir des marxistes définir rigoureusement les contradictions de l’actuelle phase du capitalisme et explorer leur dynamique. Or ce problème a été presque en­tièrement esquivé. On s’est borné à affirmer que le capitalisme monopoliste d’État portait en lui-même des tendances à la transformation des monopoles privés en monopoles d’État, tendances qui ne sauraient se réaliser automatiquement jusqu’à leur terme car elle se développe­raient comme négation du capitalisme privé. On parvient alors à la conclusion attendue : c’est l’action unie de toutes les couches subissant l’exploitation des monopoles qui résoudra la con­tradiction en imposant une extension des nationalisations ouvrant la voie à une période de transition vers le socialisme. Mais dès lors il est clair qu’il ne s’agit plus de démonstration ou d’évidences, mais de pures croyances politiques.

Des universitaires américains prétendent moderniser le marxisme.

Dans quelle mesure cependant le marxisme peut-il, sans être soumis à d’importantes modi­fications, rendre compte du capitalisme contemporain ? Deux marxistes américains, P. A. Baran et P. M. Sweezy, dans un livre qui se veut une analyse systématique des structures et du fonc­tionnement du capitalisme monopoliste [P. A. BARAN et P. M. SWEEZY. Le Capitalisme monopoliste, Paris, éd. Maspéro, 1968, 342 pages. ], prétendent dégager les mutations qualitatives qui doivent être introduites dans la théorie économique du marxisme — ce que ni Hilferding ni Lénine ne seraient parvenus à faire en leur temps — lorsque le développement des monopoles atteint son point le plus avancé comme c’est aujourd’hui le cas aux U.S.A. P. A. Baran et P. M. Sweezy montrent d’abord les transformations qui se sont opérées au niveau des unités de pro­duction et de la façon dont elles sont gérées. Émancipées de la domination du capital finan­cier, les entreprises géantes sont désormais aux mains d’organisateurs dont la physionomie sociale, les objectifs et le comportement sont tout différents des « tycoons » qui dominaient naguère les grandes affaires. Ces organisateurs, recrutés par cooptation dans les couches pos­sédantes moyennes et supérieures, et promus en fonction de leur efficacité, n’ont pas pour but d’agglomérer par la spéculation et des opérations plus ou moins aventureuses le capital-argent mais de réaliser le maximum de profit permettant d’accéler la croissance et d’étendre les dimen­sions de la firme. Ils sont par excellence les agents de l’expansion industrielle.

Quelle que soit son importance, l’entreprise géante n’est pas cependant un monopole stricto sensu, et la concurrence continue à être un des fondements du système. Mais elle s’opère désormais dans des formes nouvelles : la compétition par la baisse des prix qui contredit à la recherche des prix maximisants du profit est de plus en plus exclue de la guerre économique et les firmes cherchent surtout à majorer leurs profits en comprimant systématiquement leurs coûts de pro­duction. Il résulte de là que le capitalisme des monopoles — contrairement à ce qu’affirmait la vulgate marxiste qui dénonçait volontiers le « malthusianisme économique des trusts » — accé­lère extraordinairement le rythme des découvertes technologiques et de leur application et impulse d’une manière sans précédent les progrès de la productivité.

P. A. Baran et P. M. Sweezy posent alors une des affirmations centrales de leur théorie : la loi tendancielle de la baisse du taux de profit, qui se manifestait dans le capitalisme concurrentiel et dans la première phase du capitalisme monopoliste, doit être considérée comme caduque et être remplacée par une « loi de l’augmentation du surplus ». A partir de là peut être élaborée une représentation du capitalisme et de ses contradictions qui, du moins, tient compte de tout un ensemble de faits nouveaux apparus depuis un quart de siècle dans les sociétés occidentales.

Le capitalisme monopoliste, expliquent P. A. Baran et P. M. Sweezy, fonctionne en créant un « surplus croissant », sans toutefois faire apparaître en même temps dans la consommation et l’investissement les débouchés qui pourraient l’absorber, de sorte qu’on y constate une sous-utilisation constante du potentiel productif et une tendance à la dépression chronique qui doit être continuellement compensée. Cette compensation s’effectue d’abord par l’amplification, des efforts faits pour vendre et qui explique l’importance qualitativement nouvelle que prennent dans le capitalisme monopoliste, le crédit la publicité et l’obsolescence organisée des pro­duits : dans tous ces cas il s’agit de mener une guerre sans merci contre l’épargne. A cela s’ajoute les politiques keynesiennes et néo-keynesiennes de création d’une demande supplémentaire par diverses dépenses gouvernementales dont on peut observer, de décennie en décennie, l’énorme gonflement depuis 1929, malgré les protestations impuissantes de quelques couches marginales — personnes à revenus fixes, ouvriers inorganisés, etc. Car les couches dominantes elles-mêmes exercent de puissantes pressions non pas pour restreindre les dépenses publiques qu’elles ont appris à considérer comme bénéfiques pour leurs profits, mais pour faire en sorte que ces dépenses ne soient pas affectées à des postes empiétant sur les intérêts privés. Ainsi s’explique qu’aux U.S.A. tout un ensemble de besoins sociaux — logements, équipements urbains, organismes de santé, enseignement, etc. — restent insuffisamment satisfaits tandis que le complexe des intérêts privés liés à la construction automobile a poussé à une prolifération des équipements aboutissant à une utilisation démentielle de ces engins. Surtout l’absorption du surplus se réalise par le moyen de dépenses militaires rendues nécessaires par l’arrivée de l’Amérique au leadership du monde capitaliste à une époque où celui-ci se trouve contraint de lutter pour contenir et éventuellement refouler l’expansion du système « socialiste ».

Quel est cependant l’avenir du capitalisme ? P. A. Baran et P. M. Sweezy estiment que le système serait depuis longtemps entré en état de stagnation chronique si une succession de stimulants exogènes — les constructions ferroviaires, l’électrification, les guerres, « l’automobilisation » — n’avaient pas relancé la croissance, et ils pensent qu’on ne tardera pas à aboutir à une période de sous-utilisation aggravée du potentiel productif : le développement de la pro­duction automobile finira par atteindre un plafond et la course aux armements, qui a elle-même largement contribué à intensifier la productivité et a conduit à une réduction relative de l’em­ploi, atteindra à son tour certaines limites.

Le capitalisme monopoliste n’est pas d’ailleurs dénoncé par les marxistes américains seulement parce qu’il fonctionne au prix d’un énorme gaspillage de richesse — la publicité, l’obsolescence organisée des marchandises, etc. absorbent sans utilité réelle une part énorme du produit social — et parce qu’il est incapable d’organiser la croissance économique optimale.
Dans les derniers chapitres de leur ouvrage P. A. Baran et P. M. Sweezy déplacent leur critique de l’économie vers la société et la manière dont on y vit et ils brossent alors un tableau proprement sinistre de l’Amérique. Tandis que l’évolution technologique aggrave le sous-emploi dans les ghettos noirs, l’illusion que l’expansion ferait automatiquement disparaître la misère maté­rielle s’évanouit. Les travailleurs blancs sont à leur tour atteints par la réduction des emplois non qualifiés et près de la moitié de la population américaine est, à des degrés divers, atteinte par la pauvreté. Il s’agit, bien sûr, d’une pauvreté relative qui se manifeste en particulier par la dégradation des conditions de logement. Dans les villes polluées où les transports s’engorgent, près des deux tiers des logements sont délabrés et la pression des intérêts privés, la spécula­tion, la corruption des administrations font que les projets de rénovation urbaine sont la plupart des au détriment des couches inférieures de la population. On construit plus de logements de luxe que d’habitations destinées aux couches les moins fortunées et celles-ci ne quittent les taudis que pour aller habiter, dans des quartiers suburbains, des logements de pacotille démesurément éloignés des lieux de travail. Mais surtout, la misère est en Amérique psychologique et morale. Après bien d’autres, P. A. Baran et P. M. Sweezy dénoncent l’ennui du travail dans les conditions modernes de la production, les frustrations sans fin qui naissent d’une consommation manipulée et futile, le caractère abêtissant des loisirs mercantilisés, la stupidité de la culture qu’absorbent les masses. Le capitalisme monopoliste enferme l’homme dans un sentiment débilitant d’ennui et d’absurdité, détruit les possibilités de sublimation et, par là, ruine les anciennes morales sexuelles et familiales, non pas pour aboutir à une « libération sexuelle » effective mais à l’angoisse de la solitude et à l’obsession érotique. L’avenir d’une pareille civi­lisation apparaît particulièrement sombre : tandis que la révolution prolétarienne devient de plus en plus improbable, un processus déjà fort avancé de délabrement des structures psychiques se développe, menaçant de conduire à un effondrement du système.

La « loi des surplus croissants », que P. A. Baran et P. M. Sweezy prétendent substituer à celle de baisse tendancielle du taux de profit, suscite cependant des objections. Il ne paraît pas acceptable en particulier de poser que la fixation des prix au niveau souhaité par les monopoles et l’abaissement des coûts puissent déterminer une augmentation du surplus au niveau global du système : les monopoles ne réalisent de surprofits qu’en échappant à la péréquation générale et les gains des monopoles ne constituent qu’un transfert de valeur réalisé au détriment des secteurs non monopolistes. Dans l’avant-propos qu’il a rédigé pour l’édition française, Ch. Bettelheim fait, par ailleurs, remarquer que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit n’est pas liée à la concurrence mais à l’essence même du capitalisme. Elle exprime un ensemble de relations entre l’accumulation, la composition organique et les progrès de la productivité, et, à travers l’histoire du capitalisme, les variations du taux de profit dépendent du rapport concret qui s’établit entre la baisse tendancielle du taux de profit et la hausse tendancielle du taux de la plus-value. Ch. Bettelheim, cependant, ne conteste pas la représentation que Baran et Sweezy se font du capitalisme actuel mais seulement l’explication théorique qu’ils donnent de ses transformations. Dans la phase actuelle, dit-il en substance, l’utilisation par l’État d’une partie croissante de la plus-value à des fins autres que l’accumulation permet de contrecarrer la baisse du taux de profit en ralentissant l’élévation de la composition organique du capital, alors même que le taux d’exploitation augmente par suite de l’extraordinaire accroissement de la productivité du travail.

Les conceptions théoriques de P. A. Baran et P. M. Sweezy sont par ailleurs attaquées sans ménagement par les intraitables rédacteurs de la revue théorique du bordighisme [« Les derniers exploits du marxisme universitaire (A propos des derniers ouvrages de MM. Baran et Sweezy) », Programme communiste, n° 47, janvier-mai 1970, Marseille, pp. 15-38.] qui soutiennent que P. A. Baran et P. M. Sweezy seraient en réalité fort ignorants de l’œuvre de Marx et n’auraient produit qu’un ensemble assez discordant d’affirmations qui, en quelque sorte, ne seraient pas nouvelles lorsqu’elles sont exactes et ne seraient pas exactes lorsqu’elles sont nouvelles. Surtout, P. A. Baran et P. M. Sweezy sont accusés, non pas seulement à propos du Capitalisme monopoliste mais aussi de leurs ouvrages antérieurs, d’avoir déformé le sens de la critique marxiste du capitalisme. Se bornant à montrer que le capitalisme ne produit pas tout ce qui pourrait l’être et que ce qu’il produit n’est pas ce qu’il serait souhaitable de fabriquer, ils lui opposent le « socialisme » c’est-à-dire l’économie planifiée des pays de l’Est, comme système plus rationnel, plus efficace et plus moral, et ils réduisent par là le marxisme à une vulgaire idéologie de la croissance. P. Naville [P. NAVILLE, Le Nouveau Léviathan, Paris, éd. Anthropos, 1970, 2 vol., 584 et 493 pages.] qui qualifie Baran de « pseudo-marxiste académique » soutient un point de vue analogue en se gaussant des naïvetés des deux marxistes américains et des illusions qu’ils se font sur le fonctionnement rationnel de l’économie planifiée et sur l’élimination du gaspillage dans les pays de l’Est.

Les transformations des pays de l’Est.

P. M. Sweezy [P. M. SWEEZY et Ch. BETTELHEIM, « Lettres sur quelques problèmes actuels du socialisme », Cahiers libres, n° 169, éd. Maspéro, 1970, 64 pages.] a d’ailleurs, depuis 1964, modifié son appréciation du système soviétique. Après avoir longtemps vu dans la société russe une société en voie de transition vers le socialisme, il pense qu’elle est maintenant, ainsi que tous les pays de l’Est européen, en train d’évoluer vers une restauration du capitalisme selon un processus qu’avait inauguré la Yougoslavie en rétablissant l’économie de marché et en s’ouvrant largement au capital étranger. Découvrant enfin que l’abolition de la propriété privée ne suffit pas à fonder le socialisme, P. M. Sweezy explique que la planification bureaucratique avait abouti à une crise menaçante — apathie des masses, productivité stagnante, difficultés de la croissance, etc —, à laquelle les dirigeants de l’U.R.S.S. et des pays de l’Est ont cherché une solution dans un retour aux méthodes du capitalisme, telles que l’incitation au profit et le rétablissement partiel du marché. Or, à partir du moment où le profit et l’efficience de l’entreprise deviennent les critères de la gestion de l’économie et où le contrôle de l’État se trouve affaibli, l’équilibre instable entre planifications et « socialisme de marché » est appelé à se rompre : l’attraction des marchandises et des capitaux occidentaux devient irrésistible et le processus qui a déjà conduit la Yougoslavie vers un retour sui generis au capitalisme se trouve enclenché.
Ch. Bettelheim formule quelques objections sur la façon d’interpréter les transformations en cours dans les pays du système soviétique et sur l’évolution de leurs relations avec le capitalisme occidental. Il est, dit-il, de toute manière utopique de vouloir abolir immédiatement les rapports marchands dans une économie de transition vers le socialisme — cette abolition qui est devenue un des thèmes obsessionnels des castristes, est, à Cuba, purement mythique — et la contradiction plan-marché ne conduit par elle-même à aucun glissement automatique vers le capitalisme. Cette contradiction ne devient menaçante que si le prolétariat perd le pouvoir. Or c’est ce qui vient de se produire en Russie et dans l’Europe de l’Est où une nouvelle bour­geoisie, dont les « partis communistes révisionnistes » ne sont que les instruments, s’est emparée de l’État.

P. M. Sweezy convient que la contradiction plan-marché n’agit pas indépendamment des forces sociales et politiques mais trouve un peu sommaires les affirmations de Ch. Bettelheim sur l’accès au pouvoir d’une nouvelle bourgeoisie russe. Pour P. M. Sweezy, en effet la lutte se poursuit entre la bureaucratie centrale qui occupe encore le pouvoir et l’élite directoriale qui tend à accélérer le développement des rapports de marché et pousse à la légitimisation d’une nouvelle forme de propriété privée des entreprises. Cependant, si la bureaucratie encore puis­sante peut ralentir et même bloquer pendant un certain temps le processus d’émergence d’une nouvelle bourgeoisie qui menace son pouvoir et ses privilèges, il est vraisemblable qu’elle perdra à la longue la partie, car elle est sans réponse devant les problèmes qui assaillent son système.

Revenant sur la question de la contradiction plan-marché, Bettelheim montre que beau coup de marxistes — il convient qu’il fut du nombre — se sont laissés abuser longtemps par les apparences et qu’il faut reconnaître aujourd’hui que la planification constitue seulement une forme qui ne définit nullement le socialisme. Celui-ci ne se développe que pour autant qu’existe une domination des producteurs sur les conditions et les produits de leur travail, ce que des rapports planifiés peuvent fort bien rendre impossible. Cela revient à dire que ce n’est pas le mode de rappor ts l’économie mais le caractère de classe de l’État — mais n’y aurait-il pas relation d’interaction dialectique entre les deux ? — et l’exercice du pouvoir par les masses travailleuses elles-mêmes qui sont décisifs pour l’évolution vers le socialisme. Aucun marxiste ne peut trouver à redire à cette dernière affirmation qui n’est au demeurant que le rappel d’un des principes fondamentaux du marxisme. On n’en est que plus surpris de constater que P. M. Sweezy et Ch. Bettelheim, à défaut de l’U.R.S.S. et des pays de l’Est européens, voient maintenant dans la de de Mao-Tse Toung le régime au sein duquel continue à se réaliser la transition vers le socialisme. Car enfin, comment ne pas douter que dans un pays où les masses sont soumises à une mise en condition et à une manipulation psychologique sans équivalent dans l’histoire des régimes totalitaires, où chacun doit s’efforcer de rendre sa pensée conforme au dogme résumé dans le Petit livre rouge et où le culte de la personnalité prend des proportions qui finissent par le rendre aussi dégradant pour le despote que pour ses sujets, puisse exister une libre détermination des productions ? Surtout, le socialisme ne peut naître que de la dispa­rition du salariat et toute l’expérience russe a précisément montré qu’il était à la fois utopique et mystificateur de prétendre y parvenir sur la base d’un État insuffisamment développé des forces productives.

L’évolution technologique et la crise du salariat.

C’est du reste ce que rappelle opportunément P. Naville [Le Nouveau Léviathan, op. cit.] qui n’attendit pas les années 60 et la rupture sino-soviétique pour oser s’apercevoir qu’il n’était pas évident que le régime russe s’identifiait avec le socialisme, et qui publie en annexe de son premier volume les critiques qu’en 1946 et 1947 il adressait aux conceptions que soutenait alors Ch. Bettelheim.

En dépit de tous les écrans idéologiques qui tendent à représenter le capitalisme et le « socialisme d’État » comme deux réalités irréductiblement différentes, il existe, dit P. Naville, des simi­litudes profondes entre les deux systèmes. Tandis qu’à l’Ouest comme à l’Est, le pouvoir bureau­cratique — le Nouveau Léviathan — s’impose comme la forme essentielle de la domination de l’homme sur l’homme, le travail demeure pourtant un travail salarié, c’est-à-dire une mar­chandise. Seulement dans les pays où s’est établi le « socialisme d’État », le fétichisme se trouve déplacé de la marchandise au travail et aux salariés : tandis que le capitalisme engorgé de richesses célèbre le miracle de la consommation, la bureaucratie russe fait du salaire une sorte « d’eucha­ristie de la communauté sociale ».

Pour P. Naville, cependant, il ne résulte pas de cette permanence du salariat dans les deux systèmes que ceux-ci soient purement et simplement assimilables l’un à l’autre : dans le deuxième volume de son ouvrage, il rejette vigoureusement toutes les tentatives qui ont été faites pour expliquer le régime russe comme une forme de capitalisme étatisée. A ses yeux, le « socialisme d’État » n’est rien d’autre qu’un ensemble de groupements de coopérateurs, coor donné par une bureaucratie autoritaire qui fonctionne selon des lois héritées du capitalisme. Les ouvriers sont leur propres capitalistes et exploitent leur propre travail : dans la mesure en effet où l’échange des valeurs des forces de travail s’opère contre des salaires très inégaux, l’exploitation subsiste et les différentes catégories sociales coopérantes se disputent la répartition du produit social sous l’arbitrage despotique d’une bureaucratie privilégiée. L’idéologie stalinienne en affirmant que le travail n’était plus une marchandise — alors que Lénine, en 1922, admettait que les syndicats devaient s’instituer défenseurs des ouvriers dans les négociations pour l’échange de la force de travail — et en posant que les salaires n’étaient qu’une fraction du revenu social distribué au prorata de la quantité du travail fourni, n’a produit qu’un grossier subterfuge destiné à légitimer l’interdiction faite aux syndicats d’intervenir dans les marchandages du prix du travail. Mais, de nos jours, les théoriciens révisionnistes des pays de l’Est, tout en continuant à masquer le fait qu’il y a exploitation dans les « États socialistes », se trouvent entraînés, par la recherche des correctifs à introduire dans le système pour essayer d’en colmater la crise, à reconnaître le caractère mercantile du travail. Pour Ota Sik, le travail a un caractère double : il est social et comme tel il est réparti par l’État entre les différentes branches de la production, en fonction de sa valeur d’usage, mais il est en même temps une propriété privée échangée et c’est pourquoi les entreprises doivent pouvoir réaliser des profits afin de rémunérer le travail qu’elles emploient à un prix élevé. Pour Z. Tanko, le capital est collectif mais la capacité de travail reste privée et le revenu des producteurs englobe à la fois le prix de la vente de la force de travail et une fraction de la partie de son produit destinée à la consommation. Le « liberma-nien » A. Birman, qui propose que les différentes couches de salariés soient mises en concur rence par le jeu de la loi de la valeur et admet qu’il existe des antagonismes d’intérêts entre les différents groupes sociaux qu’édifient le socialisme, se fait, de manière à peine voilée, le théori cien d’une économie qui reposerait sur l’exploitation mutuelle des travailleurs.

La réalité de l’échange de la force de travail dans les pays de l’Est peut paraître, à première vue, contredite par le fait que la répartition de la main-d’œuvre et le montant global des salaires sont fixés par le Plan. P. Naville montre que le fonctionnement effectif de l’économie soviétique ne coïncide guère avec cette représentation des choses, car il est assez courant que le Plan ne soit pas réalisé, aussi bien en ce qui concerne la masse des salaires distribués que la quantité de main-d’œuvre employée. Si le Plan prévoit une échelle des salaires qui varient suivant les qualifications, les branches de la production et les zones géographiques, cette échelle est continuellement déformée par toutes sortes de luttes opposant les diverses catégories de travail leurs — l’éventail des salaires se trouve, tantôt élargi, tantôt aplati — et les entreprises qui pro cèdent sous différentes formes à des augmentations des revenus de la main-d’œuvre pour la retenir ou l’attirer là où elle fait défaut. L’allocation planifiée des ressources est à peine plus réelle que dans le capitalisme contemporain où il est fréquent que les syndicats patronaux, les cartels et l’État lui-même fixent certaines limites aux variations des salaires. Nul ne contesterait pour tant que le travail soit resté une marchandise dans les pays capitalistes avancés.

Pour P. Naville cependant, l’époque actuelle est à la fois celle de l’extension mondiale du salariat, qui partout refoule les formes plus anciennes de l’exploitation du travail, et celle d’une crise du système qui annonce peut-être sa dissolution et son dépassement, tout au moins dans les pays les plus évolués. C’est que, si les travailleurs revendiquent actuellement des augmentations de salaires et non pas l’abolition du salariat, celui-ci n’en est pas moins miné par une évolution qui, à différents niveaux, se manifeste à l’est comme à l’ouest et peut conduire à une modification du comportement des salariés. Il s’agit d’abord de la tendance générale à la planification des salaires — dans les pays occidentaux l’État intervient de plus en plus pour fixer le salaire minimum, interdire les hausses du secteur privé, mettre en œuvre une politique des revenus — dans laquelle s’exprime un des aspects de la convergence des deux systèmes, de l’extension des services dits gratuits — en réalité financés avec de la plus-value prélevée par l’État — des divers types d’allocations et de la tendance à substituer le salaire mensuel au salaire horaire.

Si ces modifications affectent la forme mais non pas la nature du salariat elles n’en rendent pas moins manifeste que, dans les entreprises modernes où la productivité n’est plus individuelle mais déterminée par des indices « technico-organisationnels », le montant des salaires est de moins en moins fonction du rendement personnel du travailleur et que la hiérarchie des rémunérations, qui est l’objet d’une manipulation à fins sociales et politiques, est, en fait, arbitraire. La rupture qui s’opère ainsi entre la dépense de la capacité de travail et le salaire et la nécessité où se trouveront de plus en plus les travailleurs, par suite de la fixation des salaires par l’État, de porter leurs revendications au niveau des instances politiques, peuvent conduire à une remise en question des structures bureaucratiques de la planification et du système de valeurs qu’elles impliquent. Mais surtout, la dissolution du salariat se trouve anticipée dans les branches de la production ultra-moderne. Là, à mesure que la productivité s’élève avec l’évolution technologique, les salaires ne représentent plus qu’une proportion décroissante des coûts de production, la valeur du produit n’est plus mesurée qu’en proportion infime par la dépense en capacité de travail, et la plus-value elle-même y devient peu de chose. A l’échelle de l’économie entière, le passage général vers une telle situation est actuellement contrecarré par l’élévation des coûts de la gestion dans les branches de la production moins avancées, qui contribue à empêcher la réduction de l’importance du capital variable dans la production sociale. Mais l’augmentation croissante de la productivité par le rendement décuplé de l’outillage ouvre, à long terme, la perspective d’une nouvelle étape de l’économie, au sein de laquelle la valeur produite par le travail et le temps consacré à la production se trouvant réduits à l’extrême, ce que le travailleur recevra à titre de salaire sera de plus en plus restreint par rapport à ce qu’il recevra comme partage du produit, de sorte que le salariat se trouvera alors en voie de négation. C’est de la haute product ivité, que l’expansion du capitalisme contemporain est en train de faire surgir, que naissent les perspectives du socialisme et non pas de l’étatisation de la propriété dans un pays attardé qu’il s’agisse de la Russie ou de la Chine.

Ayant ainsi rappelé quelques-unes des conceptions essentielles du marxisme et montré que les symptômes de transformation et de crise du salariat dans le monde contemporain leur conserve en grande partie leur validité, P. Naville opère, dans le deuxième volume de son ouvrage, un retour en arrière pour reconsidérer la longue histoire des controverses, des polémiques, des incertitudes, des erreurs, des falsifications qui ont jalonné la pensée marxiste au sujet des rap ports socialistes. Distribuant approbations et critiques acerbes ou caustiques, soulignant les inconséquences théoriques ou les sophismes des uns ou des autres et en démasquant les ra sons, il nous conduit ainsi de Marx jusqu’aux nouveaux « économistes » révisionnistes des pays de l’Est, en évoquant au passage des hommes aujourd’hui bien oubliés, comme G. Deville, ou des conceptions comme celles de Kollontaï, de Smirnov, de Sopranov, etc., que la longue hégémonie de la censure stalinienne avait presque entièrement reléguées dans l’ombre. On sait également gré à P. Naville d’avoir exposé avec honnêteté, même si on n’est pas toujours convaincu de la validité des critiques qu’il leur adresse, des tentatives qui furent faites par des théoriciens comme L. Laurat, G. Munis, T. Cliff, A. Bordiga, B. Rizzi — dont la pensée a beau coup évolué ces dernières années — pour rendre compte de la réalité russe en la démystifiant.

Le Nouveau Leviathan n’est pas un livre d’accès facile et la lecture de ses quelque mille pages rebutera sans doute beaucoup de ceux qui souhaitent s’informer de la pensée marxiste. On le regrette, car l’ouvrage de P. Naville, par la vaste érudition dont il témoigne, par l’indépendance d’esprit qui l’anime et par son irrespect pour les anciennes et nouvelles orthodoxies, est un livre salubre qui s’impose à l’attention.

Le capitalisme occidental et la lutte des classes.

C’est aussi des difficultés auxquelles peut se heurter le capitalisme dans les pays avancés que nous entretient M. Kidron [M. KIDRON, Le Capitalisme occidental depuis la guerre. Traduit de l’anglais, Paris, éd. Stock, 1969, 227 pages.] dans un livre qui n’a pas la prétention d’être un monument théorique et a le mérite de ne pas raisonner sur l’évolution du capitalisme et de son avenir en faisant abstraction des producteurs et de leurs luttes. M. Kidron rappelle d’abord que les interventions de l’État dans le fonctionnement du capitalisme et la planification, qui n’ont pas toujours été utilisés rationnellement pour régulariser la croissance — les perturbations et les à-coups provoqués par des mesures politiques aberrantes n’ont pas manqué — ont pris corps, non pas comme application d’une doctrine cohérente, mais empiriquement comme réponses à des nécessités pressantes et d’ailleurs différentes.

Si dans les années qui suivent la Deuxième guerre mondiale le développement d’un secteur d’État procède de la nécessité de moderniser les branches de la production indispensables au redémarrage de l’économie — ce que le capital privé ne parvenait plus à faire — par la suite, la planification est imposée par le souci d’imprimer un minimum de cohérence à l’utilisation du capital d’État et par les exigences nouvelles que fait surgir l’apparition d’entreprises géantes auxquelles la centralisation du capital, souvent d’ailleurs impulsée par l’État, donne une importance croissante. Dès la fin des années cinquante, les très grandes entreprises éprouvent le besoin, par suite de l’allongement du cycle de la production, de planifier leurs investissements sur plu sieurs années, de coordonner entre elles leurs projets de développement et de faire appel à l’arbitrage de l’État pour discipliner la force de travail et éviter les relèvements imprévus des coûts salariaux. D’autres facteurs interviennent à leur tour : tandis que l’importance croissante que prend la fabrication d’armements pousse l’État à contrôler les industries qui touchent à la stratégie, de leur côté, les firmes géantes, qui opèrent pour un marché international, ont besoin que l’État assure les conditions de leur compétitivité, et notamment en finançant la recherche, en assurant le plein emploi qui facilite l’adoption des nouvelles techniques, sans se heurter à des résistances ouvrières et en faisant en sorte que la croissance générale de l’économie nationale reste suffisamment forte pour que la balance des paiements demeure favorable.

Ainsi s’est établie une profonde différence entre chaque économie nationale qui est de plus en plus réglementée et l’économie internationale où jouent encore les mécanismes de la concurrence. Non seulement les mesures qui organisent la planification nationale ne sont souvent que des ripostes à celles prises par les États voisins en fonction de données changeantes de la concurrence et de la compétition stratégique, mais les antagonismes de toutes sortes qui subsistent sous des formes atténuées même entre pays occidentaux — qu’ils soient commerciaux, monétaires, stratégiques — viennent fréquemment déranger la planification nationale, contraignant les divers États à remanier ou à bouleverser leurs plans. Limitée par la concurrence et les antagonismes internationaux, la planification nationale se trouve aussi perturbée par l’émergence des firmes multinationales : l’expérience montre que ces firmes, qui sont des organismes mondiaux centralement dirigés, échappent largement à l’autorité des gouvernements qui ne parviennent à contrôler ni leurs déplacements de capitaux ni leurs décisions concernant la production. Enfin, l’efficacité de la planification se trouve de plus en plus menacée par les modifications qui se produisent dans la détermination des salaires et qui, avec le développement des « grèves sauvages », échappe de plus en plus aux centres de négociations et de décisions institutionnalisés.

Constatant qu’un « cercle vertueux » de l’expansion a succédé au « cercle vicieux » qui dominait le capitalisme déprimé des années trente, M. Kidron s’interroge sur les origines de cette transformation. Certains économistes ont essayé de l’expliquer à partir de l’accélération des innovations technologiques qui conduit à un haut niveau de l’investissement et de l’emploi et, par suite, à la prospérité. Maïs si l’intensité des investissements est un fait, y compris dans l’agriculture, cette intensité apparaît elle-même comme une conséquence du plein emploi. Alors qu’avant-guerre l’abondance et le bas prix de la main-d’œuvre enrayaient le progrès technologique, de nos jours l’élévation des coûts salariaux contraint le capitalisme à accélérer les découvertes en les organisant et en les planifiant et les compétitions économico-stratégiques internationales jouent dans le même sens.

Pour M. Kidron en effet ce sont les armements qui mettent en mouvement le « cycle vertueux » de l’expansion. Bien qu’inégales suivant les pays, les dépenses d’armements ne sont nulle part une fraction négligeable de l’investissement et elles jouent un rôle énorme aussi bien comme moyen de majorer le profit des grandes firmes que comme mécanisme régulateur du cycle ou comme incitatif à la recherche technique, dont les « retombées » pour la production civile sont importantes, y compris ce qui concerne le perfectionnement des méthodes de « management ». Les fabrications d’armements n’ont pas cependant obligatoirement et en toutes ci constances des effets positifs sur la croissance de l’économie nationale. Elles sont liées aux antagonismes stratégiques et la décision de produire des armements peut résulter de la nécessité de riposter à l’adversaire et non pas de combattre des tendances « récessionnistes » à l’intérieur de l’économie nationale. Loin d’avoir un effet stabilisateur sur l’économie, elles peuvent par là y introduire des perturbations et des à-coups. Les compétitions stratégiques sont aussi un moyen d’épuiser les adversaires et de désavantager les rivaux dans la concurrence économique.

Ayant ainsi souligné les irrationnalités qui subsistent dans le fonctionnement du capitalisme contemporain, M. Kidron peut faire apparaître quelques-uns des déséquilibres potentiels qui commencent à s’y manifester. Tout d’abord, il lui paraît peu probable que les armements puissent continuer à jouer le même rôle qu’au cours du quart de siècle qui s’est écoulé depuis la fin de la guerre. Le poids excessif atteint par les dépenses militaires, la fin de la guerre froide, la perspective d’un développement du commerce en direction des pays de l’Est « plantent déjà le décor » pour un déclin des budgets militaires occidentaux, au moins chez les puissances second aires. D’ailleurs, l’évolution de la technologie militaire conduit les armements de l’époque thermonucléaire à se spécialiser de plus en plus et à se séparer des industries du temps de paix, de sorte que leur rôle comme facteur d’équilibre et de plein emploi est vraisemblablement appelé à diminuer. Sur ce point, on est tenté d’objecter à M. Kidron que, si la perspective assez improbable d’un affrontement des blocs rend vraisemblable un ralentissement de la course à la puissance thermonucléaire, l’extension des luttes de type guérilla n’est pas impossible et peut jouer un rôle technologiquement régressif dans les fabrications militaires, conservant à la production des armes conventionnelles une certaine importance.

Pour Kidron cependant, les difficultés essentielles que peut rencontrer le capitalisme dans, les années à venir se situent ailleurs, et en particulier dans les problèmes que pose l’inflation. Celle-ci est d’abord le résultat de la politique des grandes firmes qui passent des accords en vue de programmer leurs profits et se trouvent ainsi entraînées à consentir, pour retenir leur main-d’œuvre, des augmentations de salaires qui, se propageant ensuite rapidement d’une branche de la production à l’autre, engendrent la hausse générale des prix. Or, avec l’intégration internationale des économies occidentales — M. Kidron souligne l’importance que prend la centralisation internationale du capital par la multiplication des firmes multinationales — ces hausses de prix deviennent de plus en plus perturbantes dans la mesure où elles posent, entre des économies qui deviennent étroitement interdépendantes, de délicats problèmes de paiements internationaux. D’où la vogue que prennent les diverses politiques des revenus qui sont en fait des tentatives pour contenir et régulariser la poussée des salaires avec le consentement des ouvriers. A mesure en effet que la production est devenue plus complexe et que le coût de l’outillage par ouvrier a augmenté, le capitalisme est contraint de dominer les travailleurs non pas par des méthodes brutales mais par une emprise exercée sur la totalité de leur existence et de leurs motivations afin de les faire adhérer aux buts de la production et aux structures de la société. Les idéologies qui présentent la société comme une association du capital et du travail, avec une stricte symétrie des pouvoirs en vue d’une coopération profitable à tous, ne font que traduire cette nécessité d’une intégration de la société capitaliste. Mais ce sont précisément les moyens de réaliser cette intégration qui font de plus en plus défaut. En s’appuyant essentiellement sur des exemples pris en Angleterre, M. Kidron montre comment les partis ouvriers et les syndicats échouent dans cette tâche. Si les fonctionnaires syndicaux tendent à se considérer comme des managers de la force de travail et participent de plus en plus aux décisions importantes, aux côtés des représentants de l’État et du patronat, le fossé se creuse entre les ouvriers et la bureaucratie syndicale. Non seulement l’assistance aux réunions syndicales et la participation aux élections faiblit, mais on voit se multiplier dans les usines britanniques des « shop stewards commitees » qui sont le plus souvent à l’origine des grèves et avec lesquels la direction des entreprises n’hésite plus à négocier, estimant qu’ils sont plus représentatifs des désirs des travailleurs que les lointains fonctionnaires syndicaux. Sous l’impulsion des militants de ces comités on assiste d’ailleurs à une modification des conflits sociaux : ceux-ci ne portent plus seulement sur les salaires mais sur les conditions de travail, les cadences, les règles de sécurité, l’embauche, etc. et sont en train de mettre en question la toute puissance de la direction dans l’usine. Combattus par l’État et les syndicats, souvent isolés les uns des autres, les comités ne constituent pas pour autant l’embryon d’un pouvoir ouvrier, mais leur action annonce peut-être des ruptures dans l’unité des sociétés occidentales.

A cette usure des appareils syndicaux s’ajoute une usure des partis ouvriers qui dans toute l’Europe sont en voie d’adaptation au capitalisme.

A une époque où même en Angleterre le rôle du Parlement décline — les véritables centres de décision se sont déplacés ailleurs —, où la télévision établit un contact direct entre les chefs d’État et la population et où les sondages d’opinion réduisent le rôle représentatif des députés, l’opinion tend à se désintéresser presque totalement de la vie parlementaire et le réformisme des partis ouvriers manque de vraisemblance. C’est pourquoi, qu’ils soient sociaux-démocrates ou communistes, les partis ouvriers voient dans toute l’Europe diminuer leurs effectifs et vieillir leur recrutement, qui d’ailleurs se déplace du prolétariat industriel vers les couches petites-bourgeoises, les employés, les salariés du secteur public. Sans doute ces partis gardent une grande influence électorale et parfois même ils l’augmentent, mais leur rôle dans la formation de l’opinion et leur action sur le comportement des travailleurs s’affaiblit et ils seront de moins en moins capables d’assurer l’adhésion des salariés à l’ordre existant.

Le livre de M. Kidron était écrit avant la crise de mai 1968 en France et « l’automne chaud » de 1969 en Italie. Les événements ont montré que son auteur avait bien aperçu où se situaient quelques-unes des failles de l’ordre occidental.

L’impérialisme aujourd’hui.

Fort préoccupés par les bouleversements qu’a subis depuis la guerre le capitalisme des pays avancés, les marxistes le sont aussi par les transformations de l’impérialisme. L’extension géographique du « camp socialiste » après la Deuxième Guerre mondiale et la « décolonisation » ont en effet cruellement démenti certaines des perspectives des marxistes qui, « léninistes » ou « luxembourgistes », étaient fermement persuadés que la perte des « positions impérialistes » provoquerait de fortes perturbations dans les pays avancés. On sait comment le rétrécissement de l’espace périphérique du capitalisme avancé a au contraire coïncidé depuis vingt-cinq ans avec une des phases d’expansion les plus vigoureuses qu’aient connues les pays industriels. Reprenant des idées qu’il avait déjà en partie développées dans ses ouvrages antérieurs, P. Jalée [Pierre JALÉE, L’Impérialisme en 1970, éd. Maspero, 1970, 230 pages.] étudie les modifications qui se sont produites depuis la Deuxième Guerre mondiale dans les rapports entre les pays impérialistes et le Tiers monde, et il s’efforce de réadapter la théorie marxiste de l’impérialisme à la réalité contemporaine.

P. Jalée montre d’abord comment s’établissent actuellement les flux internationaux de marchandises et de capitaux. Si les importations de produits et de matières premières agricoles par les pays avancés ont considérablement décru depuis un demi-siècle, le Tiers monde fournit en quantités croissantes aux grands États industriels du pétrole et des métaux ferreux et non ferreux et cette dépendance s’accroîtra dans les décennies à venir. En 1967 les pays impérial istes étaient de loin les meilleurs clients du Tiers monde : ils absorbaient 74 % de ses exportations. On constate par contre que les exportations des pays avancés en direction du Tiers monde ne cessent de décliner : en 1952 elles représentaient encore 32 % de leurs exportations totales, elles n’en représentent plus que 21 % en 1967. Le développement du commerce international qui progresse rapidement résulte surtout de l’augmentation des échanges entre pays avancés, qui passent, entre 1952 et 1967, de 66 % à 75 % de leur commerce total.

Une évolution analogue se manifeste dans le mouvement international des capitaux. Depuis la Deuxième Guerre mondiale les exportations de capitaux ont puissamment repris — environ la moitié proviennent des U.S.A. — mais les capitaux privés s’investissent dans une proportion croissante dans les pays avancés. Bien que les profits réalisés dans le Tiers monde soient très élevés — les taux seraient de 18 % — l’insécurité des placements entraîne un fléchissement des exportations de capitaux vers les pays sous-développés : 2 300 millions de dollars en 1966 contre 2 578 millions en 1956. Ces investissements sont surtout opérés dans les entreprises minières et les pétroles, c’est-à-dire dans la production des matières premières et des produits énergétiques indispensables au fonctionnement de l’économie des pays avancés. Pour le reste, les investisseurs, après avoir gonflé au maximum leurs profits, cherchent à rapatrier leurs avoirs aussi rapidement que possible, et de nos jours l’exportation des marchandises vers les pays sous-développés devient plus importante que celle des capitaux.

Les transferts de profits et le commerce qui s’effectue sur la base d’une détermination rapide des termes de l’échange défavorable aux pays sous-développés infligent au Tiers monde un pillage constant de richesses que l’importance croissante des capitaux publics envoyés sous diverses formes à titre d’ « aide pour le développement » parvient tout juste à compenser. L’aide au Tiers monde n’est qu’un moyen d’empêcher une dégradation de la situation économique des pays sous-développés qui rendrait rapidement impossible la perpétuation de leur exploitation par l’impérialisme.

P. Jalée souligne que les capitaux américains investis dans les pays avancés ont, par contre, des effets tout différents sur le développement économique de ces pays. Seule une faible pro portion — 6,5 % — des profits réalisés par ces capitaux est rapatriée aux U.S.A. Le reste est réinvesti sur place et contribue à intensifier la croissance en s’associant aux capitaux autochtones dans des firmes multinationales qui travaillent pour des marchés aux dimensions intercontinentales. Cet entrelacement des capitaux américains et européens, qui est un des aspects de l’intégration et de la centralisation internationale du capitalisme, est vraisemblablement irréversible, en dépit des réticences qui se sont manifestées et se manifesteront encore éventuel lement en Europe contre l’hégémonie du capital américain. Les inégalités de rythme entre le développement des économies américaines et européennes, qui ont varié suivant la conjoncture, ne permettent pas de pronostiquer une remise en question de la suprématie des U.S.A. et, d’ailleurs, c’est dans les sections les plus avancées de la production que s’opèrent les associations de capitaux américains et européens qui permettent à ceux-ci de bénéficier de la supériorité des techniques et des méthodes des firmes géantes des U.S.A. L’époque où les divers États impérialistes s’affrontaient dans des luttes mortelles est en voie de dépassement : les crises récentes du dollar et du franc ont montré que, loin de se pousser mutuellement à la faillite, les États impérialistes faisaient taire leurs rivalités et se retrouvaient solidaires lorsque la situation devenait préoccupante. Les rivalités pour le contrôle des territoires assujettis à l’exploitateur impérialiste ont, de leur côté, pris fin. Les puissances, qui autrefois luttaient pour la sauvegarde ou l’extension de leurs « chasses gardées impérialistes», s’associent maintenant —en Afrique, notamment — pour leur exploitation en commun. Les économies des pays dépendants sont devenues la copropriété d’un système impérialiste de plus en plus intégré sous le leadership américain.

Bien que les pays du Tiers monde ne soient nullement stagnants — leur produit industriel brut a augmenté de 41 % entre 1950 et 1966 et certains d’entre eux ont réussi à se doter d’industries métallurgiques et automobiles — leur croissance est beaucoup moins rapide que celle des pays avancés où le produit industriel brut s’est accru de 65 % entre 1950 et 1966. Les inégalités mondiales de développement s’aggravent. P. Jalée, cependant, rectifie sur un point important les affirmations qu’il avait formulées dans ses précédents ouvrages. Si l’impérialisme, dit-il, fonctionne en permettant aux monopoles des pays avancés de réaliser d’importants surprofits, il n’augmente plus que dans des proportions assez faibles le revenu global des pays avancés, par suite de l’importance des fonds publics que ceux-ci doivent allouer aux pays assujettis pour que le système ne s’écroule pas. Il n’est pas possible de soutenir que l’exploitation impérialiste nourrit l’accumulation dans les pays avancés.

Le monde impérialiste tel que le décrit P. Jalée diffère profondément, on le voit, de celui dont Boukharine, Lénine ou les autres théoriciens de l’impérialisme avaient étudié le fonctionnement et exploré les contradictions. Tandis que le passage au capitalisme monopoliste d’État et les progrès de la centralisation internationale du capital rendent improbable l’apparition de crises majeures dans un monde capitaliste renforcé et en voie d’unification, les exportations de capitaux et de marchandises vers le Tiers monde (celui-ci n’absorberait pas plus de 5 à 6 % des produits fabriqués dans les pays avancés) ne jouent plus qu’un rôle décroissant dans le fonctionnement global du système. Ce déplacement des flux internationaux de marchandises et de capitaux vers les pays industriels s’accentuera d’ailleurs vraisemblablement dans les années à venir : beaucoup plus que vers les continents sous-développés, c’est vers les pays de l’Est, désormais en voie de réintégration dans le marché mondial, que se dirigeront les produits et les investissements occidentaux. L’impérialisme n’est plus, aux yeux de P. Jalée, vulnérable que sur un seul point mais qui, souligne-t-il, serait décisif : les économies des grands pays industriels ne pourraient pas fonctionner sans les matières premières et les pétroles qui se trouvent dans le Tiers monde et les luttes révolutionnaires menaceront de plus en plus ces sources indispensables d’approvisionnement. On reconnaît là encore la représentation du mondé actuel et de son avenir qu’a produite l’idéologie chinoise.

Comment ne pas penser, cependant, que si les pays avancés sont désormais vides de contradictions motrices d’un développement révolutionnaire et si le capitalisme ne subit pas d’autres menaces que celle que la lutte des peuples du Proche-Orient, des Noirs d’Afrique ou même des Latino-Américains peut faire peser sur les richesses minéralogiques des régions sous-développées du globe, l’impérialisme a encore un assez bel avenir devant lui, surtout s’il s’ouvre un accès à l’exploitation des ressources de l’Europe de l’Est et de l’U.R.S.S. A supposer d’ailleurs que l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine parviennent, de proche en proche, à chasser les impérialistes et à se donner des régimes entreprenant une industrialisation effective, comment tous ces pays parviendraient-ils à se procurer les équipements indispensables sans commercer avec les pays avancés ? Un nouveau « camp socialiste » axé sur la Chine et le Tiers monde serait à un niveau de développement économique et culturel incomparablement plus bas que ne l’était le « camp socialiste » axé sur l’U.R.S.S. et l’Est européen. L’entreprise de faire fonctionner dans ces limites géographiques un nouveau « marché mondial socialiste », étanche du marché capitaliste, serait-elle plus réalisable que celle que Staline avait prétendu pouvoir mener à bien au début de la guerre froide ?

Le livre de P. Jalée est largement positif dans la mesure où il montre comment la configuration du monde contemporain s’est éloignée de la représentation qu’en avaient construite il y a plus d’un demi-siècle les théoriciens marxistes. Mais il se termine par une analyse des contra dictions actuelles de l’impérialisme et une vision de son avenir qui ne sont pas convaincantes.

Ch. Palloix [Christian PALLOIX, « Impérialisme et mode de production capitaliste », L’Homme et la Société, n° 12 avril-juin 1969, pp. 175-194.] aboutit cependant à une représentation assez différente des fonctions actuelles de l’impérialisme. Ces fonctions, dit-il, ont changé au cours de l’histoire du capitalisme et ne peuvent pas être expliquées de la même manière lorsque le système se trouve à l’étape où dominent les structures concurrentielles et lorsqu’ils se trouvent dominés par des structures monopolistes.

Dans la phase à dominante concurrencielle, l’élévation de la composition organique du capital est imposée par le marché à chaque unité de production, et la négation de la chute tendancielle du taux de profit ne peut s’opérer que d’une manière extérieure à l’économie capitaliste. C’est l’expansion impérialiste sur les territoires situés à la périphérie géographique du capitalisme qui apporte la solution : en vassalisant les peuples moins évolués, le capitalisme tire profit de l’inégalité du temps de travail socialement nécessaire qu’implique la dissimilitude du développement des forces productives, et l’aggrave ensuite par sa domination. Celle-ci permet de contrecarrer la chute du taux de profit, de déplacer les facteurs de production de l’agriculture vers l’industrie, c’est-à-dire vers le secteur le plus dynamique, et d’accélérer l’accumulation. A l’aide de tout un ensemble de données statistiques, Ch. Palloix montre comment le développement du capitalisme anglais aux XVIIIe et XIXe siècles peut confirmer cette façon de concevoir les choses : pendant toute la phase de l’industrialisation ce sont les marchés extérieurs qui ouvrent la voie à la croissance de l’économie britannique — le taux de croissance des exportations est en avance sur celui du P. N. — et ce sont les importations agricoles qui, en abaissant la valeur du travail dans les campagnes anglaises, permettent d’opérer une réallocation de la main-d’œuvre dans l’industrie.

Dans le capitalisme à dominante monopoliste, la fonction première et traditionnelle de l’impérialisme disparaît : la baisse du taux de profit n’affecte plus que les secteurs concurrentiels et la négation de la loi ne s’exerce plus au niveau du système global par les échanges inégaux avec les pays sous-développés ou les exportations de capitaux, mais par les innovations dans les firmes géantes. L’impérialisme subsiste pourtant, mais avec des fonctions nouvelles : tandis que la politique impérialiste occasionne des dépenses militaires qui intensifient le développe ment économique, les importations de matières premières à bon marché compriment les coûts et celles de produits alimentaires abaissent la valeur de la force de travail. Mais les raison essentielles de la pérennité de l’impérialisme ne sont pas là : les recherches spatiales pourraient éventuelle ment relayer les dépenses militaires, l’énergie nucléaire pourrait remplacer les éléments éner gétiques importés — les pétroles — et l’abaissement de la valeur du travail par le développement de la production des moyens de consommation pourrait être réalisé dans le cadre des pays avancés. Si capitalisme et impérialisme restent cependant liés, c’est parce que les pays avancés se trouvent de plus en plus amenés à rejeter vers le Tiers monde les productions les moins ren tables — il s’agit des industries extractives et de celles qui produisent des biens de consommation où le progrès technique est faible et la composition organique du capital élevée — pour réallouer le capital et le travail vers des activités qui assurent une rentabilité plus haute. Ainsi s’expliqueraient l’évolution des échanges entre les pays avancés et le Tiers monde qui s’est produite depuis la Deuxième Guerre mondiale : ce sont désormais les importations de produits « rejetés » et non pas les exportations de marchandises, dont on a vu qu’elles devenaient presque négligeables, qui jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement du capitalisme des pays avancés.

Bien que les conceptions théoriques qui sous-tendent les analyses de Ch. Palloix et qui sont en grande partie empruntées à Baran et Sweezy (notamment en ce qui concerne la loi tendancielle de la chute du taux de profit qui serait devenue inessentielle dans le capitalisme monopoliste) puissent susciter des réserves, il faut souligner l’intérêt de la tentative qu’il a faite pour penser l’impérialisme dans une perspective historique et rendre compte des mutations qu’il est en train de subir.

C’est aussi de l’histoire de l’impérialisme et de ses transformations récentes que s’occupe Samir Amin [Samir AMIN, « Le commerce international et les flux internationaux de capitaux », L’Homme et Société, n° 15, janvier-mars 1970, pp. 77-102.] qui montre d’abord comment ont évolué les relations commerciales entre le capitalisme et sa périphérie.

Avec le début de la révolution industrielle le commerce mondial subit une première trans formation. Les importations traditionnelles de marchandises exotiques (produits de luxe de l’Orient et produits des plantations coloniales) commencent à décliner et le capitalisme qui s’étend alors à l’Europe de l’Ouest, au Japon et à l’Amérique du Nord, échange des produits manufacturiers — des textiles notamment — contre des produits agricoles venus de l’Orient et des pays neufs. En même temps les échanges entre pays capitalistes progressent — ils portent sur des produits miniers et manufacturiers — et le commerce mondial se scinde en deux ensembles : l’un englobe les échanges entre le capitalisme et sa périphérie ; l’autre, le commerce entre les États capitalistes.

L’impérialisme remanie, à son tour, la configuration des flux commerciaux. Tandis que les exportateurs de capitaux dans les pays périphériques y font surgir la production capitaliste dans l’industrie — mines, pétroles — et l’agriculture — plantation d’hévéas, de coton, etc. — les échanges entre pays capitalistes se développent plus rapidement que ceux qui relient les pays avancés et ce qui deviendra plus tard le Tiers monde. D’autres traits fondamentaux caractérisent d’ailleurs cette période : les exportations de capitaux ne parviennent pas à atténuer les écarts de productivité et de niveau de vie (y compris pour les salariés), qui au contraire s’aggravent entre le centre et la périphérie du capitalisme et, à partir de 1880, les termes de l’échange entre les deux types dé pays se dégradent même en ce qui concerne les produits fabriqués ou cultivés outre-mer dans des entreprises capitalistes.

Pour Samir Amin l’inégalité de l’échange entre le centre et la périphérie du monde capitaliste ne résulte pas foncièrement de la différence entre le niveau qu’y atteint la composition organique du capital car, fait-il remarquer, les exportations du Tiers monde sont fournies dans des proportions de 75 % par des entreprises ultramodernes. Les transferts de valeur de la périphérie vers le centre (le Tiers monde y perdrait 15 % de son produit et les pays avancés y gagneraient une majoration de 1,5 % de leur propre revenu) résultent pour l’essentiel de l’inégalité de la rémunération du travail entre les deux zones du globe.

Comment expliquer cependant qu’à productivité égale le travail est rémunéré à un taux inférieur dans les pays périphériques du capitalisme ? Le problème ne peut trouver de solution que si on part de l’idée que le système mondial n’est pas homogène et que, contrairement à ce qu’avaient pensé Boukharine ou même Lénine, il ne s’y manifeste pas à l’échelle internationale de loi de l’égalisation du taux de profit et du taux des salaires. En réalité, comme l’avaient compris R. Luxembourg et Préobrajenski, les échanges du centre et de la périphérie ne relèvent pas de mécanismes propres au fonctionnement interne du capitalisme mais de relations entre le capitalisme et des formations socio-économiques différentes où la transition vers un complet épanouissement du capitalisme se trouve enrayée par l’hégémonie des pays avancés. Ceux-ci tout en poursuivant leur reproduction élargie proprement dite, continuent à soumettre leur périphérie à un processus d’accumulation primitive. Lé taux inférieur des salaires qu’on constate dans les entreprises les plus modernes des pays du Tiers monde résulte de la surabondance de la main-d’œuvre dans ces régions, mais cette surabondance est elle-même organisée. Aussi bien les modalités selon lesquelles s’opère la prolétarisation que la spécialisation économique imposée aux pays vassalisés et qui provoque un excédent croissant de main-d’œuvre par rap port à la demande, résultent de la politique d’accumulation primitive liée à la domination du centre sur la périphérie.

Cette accumulation primitive pratiquée par les pays avancés au détriment des régions moins évoluées du globe s’inscrit cependant dans une histoire dont Samir Amin retrace les principales étapes. Si dans la première phase, qui va du XVIe siècle à la révolution industrielles, l’exploitation des mondes nouveaux joue un rôle décisif dans l’accumulation des richesses qui permettra le démarrage du capitalisme industriel en Europe, par la suite ce rôle décline. Pendant toute la période au cours de laquelle les pays avancés réalisent le passage vers une forme achevée du capitalisme industriel, le pillage des pays extra-européens et la traite des esclaves disparaissent progressivement, cependant que l’économie de traite et l’exploitation des minerais d’outre-mer ne se développent encore que lentement ; les échanges entre produits de la périphérie et produits fabriqués des États industriels se font en termes égaux : la rémunération du travail dans les pays capitalistes est alors extrêmement faible.

La période impérialiste, qui débute vers 1880 lorsque la révolution industrielle épuise ses effets et que le capitalisme parvient au stade monopoliste, rétablit, ainsi que l’a montré R. Luxembourg, les mécanismes d’une accumulation primitive au détriment des pays qui sont soumis à la conquête coloniale. L’inégalité des rémunérations du travail dans le cadre du système colonial fait resurgir une inégalité des échanges particulièrement appauvrissante pour les pays assujettis. A partir de là s’expliquent à leur tour les différentes phases du système impérialiste. De 1880 à 1914, la domination des colonies qui absorbent des capitaux investis dans les mines, les plantations et les installations nécessaires à leur mise en valeur — chemins de fer, ports, banques, etc. — assure une remontée de la conjoncture dans les pays avancés. Mais les relations d’exploitation qu’implique la domination impérialiste aboutissent à un blocage de la périphérie et, de 1918 à 1945, le capitalisme tout entier entre en stagnation. Après 1945, avec la reprise de la croissance dans les pays avancés et l’effacement des sujétions coloniales, un nou veau système d’échanges entre le centre et la périphérie du capitalisme s’établit. Les pays avancés fournissent des moyens de production aux pays du Tiers monde qui équipent des industries légères produisant sur place les marchandises autrefois importées. Mais, à son tour, ce système est maintenant menacé de perturbations : l’exploitation que subissent les États du Tiers monde les empêche de parvenir à une croissance continuelle et les arrêts de celle-ci peuvent conduire à une rétraction des exportations d’équipement des pays avancés.

Les perspectives d’une crise catastrophique restent cependant peu vraisemblables car déjà apparaissent les nouvelles modalités selon lesquelles le capitalisme pourrait, à l’avenir, consolider sa domination. Il s’agit d’abord de l’éventualité, désormais assez probable, d’une réintégration des pays de l’Est dans le réseau des échanges internationaux du capitalisme. Il peut aussi s’agir, à plus long terme, de l’établissement d’une nouvelle division internationale du travail au sein de laquelle les pays périphériques se spécialiseraient dans la production classique, lourde et légère, n’exigeant que du travail simple, tandis que les pays avancés, utilisant toutes les possibilités de la révolution technique et scientifique en cours, se consacreraient à la pro duction ultramoderne, automation, électronique, atomes, etc., où le travail hautement qualifié et « la matière grise » jouent un rôle décisif. Le sous-développement de la périphérie se maint iendrait alors à un autre niveau et dans des formes nouvelles.

Deux vieux théoriciens très modernes.

Les écrits des théoriciens qui se situent dans la tradition du bolchevisme et des diverses idéologies qu’il a engendrées ne sont pas cependant toujours les plus éclairants pour comprendre le monde contemporain. C’est ce que fait assez bien apparaître le livre de S. Bricianer consacré à A. Pannekoek [S. BRICIANER, Pannekoek et les Conseils ouvriers, Paris, E.D.I., 1969, 301 pages.] qui ne fut longtemps connu en France que parce que Lénine en parlait en bien dans L’État et la Révolution et l’attaquait dans La Maladie infantile du communisme, et dont il apparaît aujourd’hui qu’il pourrait bien avoir été un des principaux précurseurs de ce que sera peut-être dans les années à venir la critique marxiste des sociétés bureaucratisées.

Astronome qui finit sa carrière comme professeur de l’université d’Amsterdam, et membre de l’Académie des Sciences des Pays-Bas, Pannekoek, que ses adversaires raillèrent souvent comme le « savant Cosinus » du marxisme, s’était jeté très tôt dans les controverses doctrinales qui se déroulaient au sein de la IIe Internationale. Rejetant aussi bien l’orthodoxie kautskyste que l’éclectisme des « révisionnistes », il est un des premiers marxistes à donner une analyse de classe de la philosophie et de l’éthique et à restituer à la praxis et au rôle actif des idées la place qui leur revient dans la conception matérialiste de l’histoire. Pressentant que la phase impérialiste du capitalisme transformera les conditions traditionnelles de l’action syndicale et parlementaire dans laquelle la social-démocratie circonscrit la lutte des classes, il critique le fétichisme de l’organisation et préconise une irruption directe des masses dans l’action poli tique. Contre Kautsky, qui ne voit là qu’un «crétinisme de l’action de masse », il soutient qu’à défaut d’une telle action l’organisation du parti prendra en main le pouvoir et se transformera en nouvelle couche dirigeante. Très tôt, il montre que « la discipline d’organisation » dont les syndicats tendent à faire une fin suprême n’a pour effet que de tarir une des sources essentielles de la force prolétarienne : la transformation totale des mentalités dans la lutte et par la lutte. En 1914, poussant les choses plus loin que Lénine, il ne voit dans l’effondrement de l’Inte nationale, ni une trahison ni le résultat de l’apparition d’une aristocratie ouvrière, mais l’expression des intérêts de l’appareil politico-syndical, devenu un État dans l’État et poursuivant ses propres objectifs. Dès 1916 il entrevoit que les appareils bureaucratiques issus du mouvement ouvrier soutiendront le passage à l’étatisation qui annonce le « socialisme de guerre » et s’implanteront dans la vie sociale comme forme de représentation et d’encadrement de la force de travail.

La révolution russe, la formation des Soviets, l’apparition des conseils ouvriers en Allemagne, etc. lui paraissent le signe qu’une nouvelle époque commence et que le prolétariat en créant des organes d’auto-émancipation est en train de procéder à une critique pratique des vieilles formes d’organisation et de lutte devenues maintenant des obstacles à la marche vers le socialisme : il voit dans les conseils ouvriers non seulement des organismes privilégiés de lutte mais aussi les embryons d’un nouvel État et d’un nouveau mode de production. Pannekoek cependant ne s’alignera pas sur le bolchevisme, surtout lorsque le Komintern prétendra en 1920 imposer aux partis communistes de l’ouest européen une politique d’action syndicale et parlementaire qui paraît au théoricien hollandais de nature à faire régresser la conscience de classe du prolétariat occidental et à reconduire les luttes révolutionnaires dans les vieilles ornières. Très vite en effet des doutes viennent à Pannekoek sur l’avenir du socialisme en Russie. Dès 1920, il craint que la bureaucratie qui se développe au sein du régime soviétique ne s’oriente vers une politique de défense du pays par le moyen non pas d’une extension des révolutions, mais d’un rapprochement avec les bureaucraties politico-syndicales de l’ouest, avec lesquelles la bourgeoisie est prête à partager le pouvoir pour éviter la révolution. Par la suite lorsque la crise des années trente lui paraît rendre manifeste le déclin du capitalisme privé, il soutient que les bureaucraties ouvrières n’ont pas en réalité d’autre but que « d’utiliser les travailleurs comme force de combat » pour s’emparer du pouvoir, lorsque la bourgeoisie se trouve affaiblie à l’extrême, afin de mettre en place une économie étatisée et planifiée fonctionnant sous la direction de cadres techniques et scientifiques. L’idéologie, les structures d’organisation et la pratique des partis ouvriers lui paraissent légitimer ce pronostic. Dans un texte qui mérite d’être connu et que les éditions Spartacus viennent d’ailleurs d’éditer  [A. PANNEKOEK, Lénine philosophe. Paris, Cahier de Spartacus, 1970, 122 pages. 1456], Pannekoek attaque vivement Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine, et s’efforce de démontrer que les conceptions philosophiques de Plekhanov et de Lénine, conditionnées par le retard historique de la Russie, étaient plus proches de ce qui avait été le matérialisme révolutionnaire de la bourgeoisie que des concept ions de Marx : en posant que seule l’intelligentsia révolutionnaire est capable de développer la conscience de classe du prolétariat et qu’en conséquence les masses doivent être subordon nées aux dirigeants, le léninisme avait institué entre les travailleurs et leurs organisations un rapport autoritaire préfigurant les hiérarchies essentielles du capitalisme d’État qui s’était fin lement implanté en Russie. Dans ses derniers écrits, après la Deuxième Guerre mondiale, Pan nekoek estime que l’opposition entre la social-démocratie et le bolchevisme s’est révélée moins profonde que celle qui sépare les bureaucraties réformistes et communistes de la révolution prolétarienne, et que les organisations ouvrières, cent ans après la parution du Manifeste communiste, n’ont réussi qu’à être les agents d’une transformation et d’une consolidation du capitalisme. Dépossédant les travailleurs de leurs propres activités de critique de l’ordre établi, repo sant dans leur fonctionnement interne sur une séparation rigide entre la base, qui est censée ignorer les voies de sa libération, et les sommets qui, eux, sont censés détenir le savoir nécess aire à la marche vers le socialisme, manipulant les travailleurs, au besoin exprimant leurs aspi rations lorsqu’elles sortent du cadre qui leur a été tracé, les organisations ouvrières, partis et syndicats, ont subi des transformations qui sont déterminées par l’évolution du capitalisme vers des formes étatiques et interdisent de les considérer plus longtemps comme des forces tendant à détruire le capitalisme. Pour Pannekoek, le bilan de cent ans d’histoire du mouve ment ouvrier est complètement négatif : les instruments de lutte que le prolétariat avait créés, lui ont échappé et sont devenus des organismes qui tendent à perpétuer dans des formes nou velles la domination du capital sur le travail.

A bien des égards, la pensée de Pannekoek apparaît comme une pensée anticipatrice. Il est un des premiers socialistes à avoir compris que l’exploitation et l’aliénation pouvaient survivre à la disparition de la propriété privée, que les sociétés contemporaines évoluaient vers des formes de plus en plus poussées d’intégration bureaucratique et totalitaire et que, si le socialisme devait renaître un jour, il ne pourrait le faire que sur la base d’une critique radicale de sa propre histoire et d’une pratique nouvelle. Vers la fin de sa vie, il attachait une importance toute particulière aux grèves sauvages, dans lesquelles il voyait le signe que les travailleurs tendaient à se réap proprier, contre les bureaucrates, la direction de leurs propres activités critiques et il s’efforçait de repenser le contenu du socialisme. Les luttes soutenues jusqu’ici par le prolétariat, disait-il, ne sont encore que des escarmouches d’avant-poste et le contrat pour le socialisme qui a à peine commencé ne prendra tout son sens qu’à mesure que le capitalisme, évoluant vers des struc tures bureaucratiques d’organisation, rendra manifeste que la fin de l’oppression ne peut naître que de la maîtrise du processus productif par le producteur collectif lui-même, des techniciens aux manœuvres.

L’œuvre de ce vieux marxiste — Pannekoek mourut à quatre-vingt-sept ans — qui avait jusqu’à la fin de sa vie, su conserver à sa pensée une vigueur critique, un caractère prospectif et une originalité peu commune, méritait d’être mieux connue que par les quelques bribes qu’en avaient publiées en français diverses revues radicales. On regrette cependant que S. Bricianer ait laissé dans l’ombre tout un aspect de la pensée de Pannekoek. Celui-ci, qui avait en 1913, formulé ses propres vues sur le problème de l’accumulation du capital et critiqué la théorie luxembourgiste, avait ordonné sa pensée politique en fonction d’une certaine représentation du développement du capitalisme et de son avenir qu’il eût été souhaitable de mieux faire apparaître.

C’est aussi un vieux marxiste, dont les positions politiques ont souvent été très voisines de celles de Pannekoek, P. Mattick, qui nous livre sur le capitalisme et l’impérialisme contemporains des réflexions originales et audacieuses [P. MATTICK, Les Limites de l’intégration. Cahiers de l’I.S.E.A., n° 176, août 1966, et P. MATTICK Le Capital cent ans après, Cahiers de l’I.S.E.A., juin 1967.]. P. Mattick rejette en particulier les vues que H. Marcuse a développées sur les sociétés industrielles avancées.

On sait qu’il y a chez H. Marcuse un marxiste désespéré qui croit voir prendre forme un monde totalitaire au sein duquel s’organise un appareil de production qui subordonne tous les hommes à son fonctionnement et établit une conformité des conduites si profonde que la lutte des classes n’est plus capable de promouvoir aucune transformation historique. Ce n’est pas que cet uni vers soit vide d’antagonismes sociaux, mais le « capitalisme organisé » est désormais armé pour les contenir et les absorber, de sorte que les perspectives marxistes d’un dépassement du sys tème sont de plus en plus improbables.

A cela, M. Mattick objecte que ce conformisme qui, effectivement, envahit insidieusement tous les aspects de la vie sociale et privée, est fonction d’une économie de prospérité dont la pérennité n’est pas évidente. C’est tout d’abord que « l’économie mixte », qui s’est implantée dans les pays avancés et fait coexister un secteur privé et un secteur public, n’est vraisembla blement pas une forme stable.

L’intervention envahissante de l’État dans les activités économiques trouve son origine dans un fonctionnement défectueux, devenu chronique, de la production privée : par suite de l’élévation de la composition organique du capital, le taux de la capitalisation fléchirait si l’État n’exerçait une action corrective en subventionnant certaines branches de la production privée et en organisant une production compensatrice qui soutient les activités du secteur privé. Mais l’action de l’État, qui est elle-même restreinte par les limites de la formation du capital, n’est pas indéfiniment extensible sans que le secteur public ne se trouve finalement contraint d’emp iéter sur les activités du secteur privé. Compte tenu de l’opposition que les clases dirigeantes organiseraient contre des mesures qui inaugureraient en fait un passage au capitalisme d’État, la prospérité actuelle peut donc, au terme d’une période d’antagonismes sociaux et politiques qui paralyserait la politique économique des pouvoirs publics, déboucher sur une crise. Cette dernière possibilité paraît même à M. Mattick d’autant plus vraisemblable que le capitalisme va s’engager de proche en proche dans la phase de l’automation. Or, avec cette nouvelle tech nologie, les effets de l’élévation de la composition organique du capital vont se trouver portés à l’extrême, de sorte qu’il n’est pas sûr que l’augmentation du capital par la productivité accrue du travail puisse durablement compenser l’amoindrissement de la force de travail effectivement employée et créatrice de plus-value. La perspective de voir le rapport nécessaire de la plus-value et du capital rompu par le développement de la technologie moderne et, par suite, la conti nuité des processus de production interrompue, n’est donc pas inconcevable.

L’efficacité des politiques économiques d’inspiration keynésienne qui ont permis au capitalisme de surmonter les difficultés où il s’était embourbé dans les années trente n’avait qu’un caractère transitoire, et l’idée que le capitalisme est désormais capable, pour toute période pré visible, de maintenir une croissance régularisée n’est qu’une mystification.

P. Mattick, qui apparaît ainsi comme un des rares marxistes capable de répliquer à la repré sentation du capitalisme et de son avenir que diffusent actuellement les idéologies dominantes, sans se borner à répéter les analyses sur le déclin du capitalisme élaborées dans les années vingt et trente, développe des conceptions qui ne sont pas moins originales au sujet de l’impérialisme.

P. Mattick en effet, qui pense que l’impératif d’une expansion impérialiste pour les grands pays industriels, U.S.A. surtout, conserve toute sa vigueur, relie le phénomène au déclin de la rentabilité dans les pays avancés et à la nécessité pour le capitalisme de s’étendre sur les régimes périphériques pour retarder le moment où la dilatation de la production gouvernementale attein dra ses limites. La production privée, dit-il, doit parvenir à s’étendre vers l’extérieur, ou décliner dans le cadre des pays avancés, de sorte que la réalisation de surprofits impérialistes, ou plutôt leur augmentation, devient une question de vie ou de mort pour le capitalisme privé. C’est à part ir de là que s’explique le formidable antagonisme qui oppose depuis vingt-cinq ans les États-Unis aux pays qui se donnent une économie étatisée. Il ne s’agit nullement d’une lutte entre le capitalisme et le socialisme, car les pays qui se déclarent socialistes se sont en réalité bornés à briser non pas le capitalisme, mais les obstacles que les anciennes structures sociales liées à l’hégémonie impérialiste opposaient à son plein développement qu’ils cherchent précisément à réaliser sous la forme de l’économie étatisée. Mais du point de vue des classes dirigeantes de l’ouest la distinction a peu d’importance. L’extension du capitalisme d’État sur de nouvelles régions réduit de toute manière les zones où le capital privé pourrait trouver le moyen de contre carrer le déclin menaçant de la rentabilité, qui conduit le système vers une alternative dont les deux termes sont également insupportables aux dirigeants occidentaux : arrêt de l’expansion ou glissement vers l’économie étatisée. Le refoulement du capitalisme d’État et une nouvelle phase d’expansion impérialiste pourraient au contraire retarder, pour une durée indéfinissable, le moment où les contradictions de l’accumulation risquent de nouveau d’assaillir le capitalisme. C’est pourquoi il est vain de pronostiquer le déclin ou la fin de la politique impérialiste en se bornant à constater que l’exploitation impérialiste ne rapporte actuellement que de médiocres profits aux pays avancés, compte tenu des frais élevés qu’occasionne, sous forme « d’aide pour le développement » ou de dépenses militaires, la tâche de maintenir le statu quo social dans les pays sous-développés. La politique impérialiste est organisée dans la perspective qu’un jour le rapport entre coûts et profits pourra être renversé si les pressions stratégiques et les guerres ouvrent la voie à un nouveau rapport mondial des forces permettant au capitalisme victorieux de réaliser une nouvelle expansion. La façon dont s’est terminée la guerre froide, et la ruée des capitaux occidentaux vers l’Est européen et la Russie qui se prépare, pourraient bien constituer ce point de départ de cette nouvelle expansion.

Pierre SOUYRI.

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