Entretien avec Pierre Monatte (1921)

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Article « Après le Congrès confédéral – L’opinion de Pierre Monatte » paru à la Une de l’Humanité du 2 août 1921. Pierre Monatte est alors le leader de la minorité révolutionnaire de la C.G.T. contre la direction de L. Jouhaux. Nous avons conservé la ponctuation (pas toujours très claire quant à qui parle).

Dès que je l’aborde Monatte à qui je demande ses impressions sur le Congrès m’offre un large sourire et une réédition du mot de Clemenceau: « Content ! Content !! Content !!! » Son impression d’ensemble est excellente.

Photo parue avec l'entretien

— La minorité a fait un bond prodigieux, nous dit le directeur de la Vie Ouvrière, qui rappelle qu’à Orléans, elle avait obtenu 600 voix, 750 de moins qu’à Lille.

« D’ailleurs leur majorité de 200 voix est fictive. Songe donc aux avantages que donne, dans une telle consultation, l’exercice du gouvernement d’une part et considère de l’autre les effectifs des syndicats qui ont voté avec nous. Songe aussi que c’est dans les fédérations pouvant avoir une véritable action sociale que s’exerce surtout notre influence révolutionnaire. Il était véritablement temps d’avancer le Congrès. Sans ce tour de passe-passe ils étaient battus en septembre. Mais cela nous promet pour l’an prochain. Car il y aura certainement un Congrès extraordinaire en 1922. Cela nous promet une majorité formidable qui deviendra vite alors la presque totalité des syndiqués.

«  Je préfère d’ailleurs ce semblant de majorité de 200 voix pour eux qu’une majorité de 50 voix pour nous avec laquelle il nous aurait été difficile de prendre la direction du mouvement et qui sans doute aurait été l’occasion de la scission cherchée par nos adversaires.

— Mais crois-tu qu’elle est définitivement écartée ? la motion Dumoulin…

— La motion qui, paraît-il, ne signifie ni exclusions ni scission, peut-être reprise sous une autre forme, elle ne sera pas plus applicable aujourd’hui qu’hier. Quand on n’a pu le faire quand nous étions 600 syndicats, comment pourrait-on le faire lorsque nous sommes plus de 1.300, près de la moitié des organisations confédérées. Elle ne peut signifier que leur volonté de scission que leurs amis me reprochaient de n’avoir pas faite à Orléans, volonté nettement en désaccord avec la masse, car ce qui se dégage bien de ce Congrès c’est que non seulement tous les minoritaires, mais aussi la grande partie de ceux qui votaient majoritaire sont résolument hostile à toute scission.

Ce qu’à dit Jacquemin: « que la scission même si la minorité restait adhérente à Moscou, serait un crime » est la pensée générale des syndiqués français. »

Monatte continue:

« Nous poursuivrons notre effort pour la conquête des Fédérations et des Unions.

« Déjà le Congrès a résolu sans discussion possible la question des cheminots, ceux-ci s’étant prononcé par plus de 100 voix de majorité pour l’action révolutionnaire, c’est-à-dire pour le bureau Sémart.

« Enfin en ce qui concerne les métaux, il ne fait plus de doute que les syndicats de cette Fédération sont restés fidèles à l’esprit révolutionnaire et que si Merrheim a renié Zimmerwald, eux ne le suivent pas, puisque 126 syndicats se sont prononcés contre le rapport moral, alors que 103 seulement l’ont adopté, rendant, par ce vote, impossible la situation du Bureau fédéral actuel.

« La Fédération du Textile que nous croyions être la dernière à rejoindre la minorité partage presque également ses voix. Jusqu’aux verriers de mon vieil ami Delxan qui lui ont fait le bon tour de nous donner 30 voix contre 32.

Et il n’est pas une Fédération qui ne compte aujourd’hui une minorité solide et le contre-poids réactionnaire qu’elles ont apporté depuis la guerre dans les C.C.N. est en voie de se déplacer. Cela se fera avec une rapidité correspondante à l’activité que dépenseront dans tous les coins les militants obscurs qui sont et ont toujours été l’âme et la force de notre mouvement.

Monatte m’exprime ensuite son grand regret de ce que le délégué de l’Internationale syndicale de Moscou n’ait pu arriver pour répondre à Fimmen. Il aurait eu un autre succès que l’homme d’Amsterdam. Cela a été pour moi une grosse déception et c’est regrettable pour notre cause.

— J’ai une autre question à te poser. Étant donner les difficultés qu’auront les réformistes à diriger la C.G.T. avec une aussi faible et précaire majorité, si comme le bruit en a couru, ils faisaient une place à la minorité tant au bureau confédéral qu’à la Commission administrative, accepteriez-vous d’y rentrer ?

— A mon sens répond aussitôt Monatte, nous ne pouvons pas entrer au bureau confédéral. Un secrétariat doit être homogène, c’est la première des conditions pour faire du bon travail.

« La participation à la C.A. avait été acceptée au Congrès confédéral de Lyon par nous. Nous n’avons pas changé d’avis. Nous avons seulement contracté une certaine méfiance et des garanties formelles nous seront nécessaires. »

Je quitte Monatte après l’avoir entendu exprimer encore une fois sa satisfaction du Congrès et son espoir d’un prochain retour du mouvement syndical français au véritable syndicalisme révolutionnaire et internationaliste.

Guy TOURETTE.

La Vie ouvrière, 1920

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