Lettre à H. Beuve-Méry (Guérin, 1950)

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Lettre de Daniel Guérin au directeur du Monde, publiée dans les Temps modernes (avril 1950). Merci à Romuald.

Paris, le 11 février 1950.

Cher BEUVE-MÉRY,

Depuis mon retour des États-Unis, où j’ai fait un voyage d’étude d’un peu plus de deux ans, je n’ai pas encore eu l’occasion de prendre parti dans le débat angoissant que pose pour nous la « guerre froide » entre les deux géants, l’Américain et le Russe. D’une part, j’étais absorbé par la préparation d’un livre sur l’avenir du peuple américain; d’autre part il me semblait vain d’essayer de « raisonner » des hommes dont les positions me paraissaient déjà prises.

J’ai eu certainement tort; car l’année que je viens de passer en France depuis mon retour m’a révélé que tous ceux de nos concitoyens qui pensent honnêtement, sont, en fait, tenaillés par le doute et l’inquiétude. Ce qui nous manque surtout aujourd’hui, c’est d’avoir le courage et la sincérité de regarder le problème en face, et de parler à voix haute.

Lecteur assidu de votre journal, j’avoue que je n’avais jamais encore songé à vous faire part de mes réflexions. Excusez-moi de vous le dire: je croyais que c’eût été peine perdue. Certains articles publiés par vous, tels ceux de Servan-Schreiber, m’avaient donné l’impression que vos jeux étaient déjà faits. En lisant votre « Bulletin de l’Étranger », dans le Monde du 10 février, j’ai eu, pour la première fois, le sentiment que votre position n’était pas figée et que, pour vous, le débat était encore ouvert. « Si l’Europe occidentale, écrivez-vous, se trouve être militairement le point le plus exposé du globe, la politique la plus sage ne serait-elle pas de lui laisser une certaine autonomie, qui réduirait ses chances d’être entraînée dans la mêlée ? » Le fait même que vous donniez à cette phrase une forme interrogative indique que vous ne savez pas très bien vous-même où est la vérité et que vous la cherchez loyalement. C’est pourquoi je crois pouvoir prendre la liberté de vous écrire.

Je suis revenu des États-Unis absolument convaincu que la « défense militaire » de l’Europe est un mythe, au moins en ce qui concerne notre pays. Les dirigeants américains sont des réalistes et ils savent fort bien que les armées rouges ne peuvent être arrêtées ni sur l’Elbe ni sur le Rhin. Ils ne sont pas seulement « tentés », comme vous l’écrivez, de « sacrifier l’Europe ». Ils ont déjà pris leur décision. Ils ne défendront sérieusement que la frontière des Pyrénées et celle de la Manche. Ils transformeront la péninsule ibérique et les Iles britanniques en bases aériennes d’où ils canarderont « atomiquement » les formations russes déjà installées sur notre territoire. Le Pacte Atlantique n’a été qu’un opium injecté à l’Europe occidentale pour lui dissimuler cette cruelle vérité. Quant à l’ « aide militaire » dont on fait si grand bruit, elle ne vise, ni dans l’esprit de ceux qui la donnent, ni, sans doute, dans l’esprit de ceux qui la reçoivent, à protéger le territoire français contre une éventuelle pénétration russe. Son objet véritable me paraît d’être d’assurer à nos gouvernants un instrument susceptible de « maintenir l’ordre » aussi bien contre les travailleurs de la métropole que contre les peuples de l’Union française.

Tout débat sur la meilleure façon d’assurer la « défense militaire » de l’Europe occidentale et de la France en particulier me paraît donc oiseux. Et ceux qui, n’ayant pas d’illusions à ce sujet, se cramponnent malgré tout à l’« aide militaire » américaine, devraient avoir l’honnêteté de dire au pays que leur souci n’est pas tant d’arrêter les divisions blindées russes que de prolonger l’hégémonie d’une classe sociale et d’un Empire.

Cependant, j’ai l’impression que les risques d’une guerre mondiale atomique sont aujourd’hui si effroyables, spécialement pour nous qui sommes, comme vous le dites si bien, « au point le plus exposé du globe », que beaucoup de Français, même parmi ceux ayant des privilèges à défendre, se demandent si ce n’est pas folie que de vouloir les défendre à ce prix. Votre éditorialiste s’est fait, peut-être inconsciemment, leur interprète.

Ces consciences troublées s’interrogent, comme votre journal s’est interrogé, et elles attendent une réponse.

La réponse, à mon avis, est que la troisième guerre mondiale n’est nullement inévitable. Elle n’a pas le caractère d’automatisme fatal des deux précédentes, qui opposaient des blocs « impérialistes » rivaux. Elle n’est nécessaire ni pour la Russie ni pour les États-Unis. Il y a, au surplus, en Amérique, un courant d’opinion contre la guerre beaucoup plus profond qu’on ne le croit communément. On oublie trop que le président Truman, pour assurer sa réélection et enlever quelques millions de voix à Henry Wallace, a dû, à l’automne de 1948, envisager d’envoyer le président de la Cour Suprême de Justice, Fred Vinson, à Moscou. Ce geste, qualifié aussitôt de sinistre gaffe et condamné par la presse au service des trusts, a valu au président, contre toute attente, un surcroît de popularité. De plus, les gouvernants des États-Unis sont extrêmement sensibles aux réactions de l’opinion publique en Angleterre et en France. C’est ainsi que l’envoi d’une délégation à Moscou, au printemps de 1948, aux fins de négocier avec le Kremlin, avait été décidée le jour où l’on s’aperçut que l’opinion britannique hésitait fortement à s’engager plus avant dans la « guerre froide ».

S’il y avait aujourd’hui, en Angleterre et en France, un puissant courant d’opinion en faveur d’un relâchement de la tension américano-russe, je suis persuadé que Washington se verrait obligé de jeter du lest.

Mais le malheur est que les responsables du Foreign Office et du Quai d’Orsay ont, au contraire, constamment soutenu le parti de la guerre américain. Quand les négociations relatives au blocus de Berlin, qui avaient abouti à un accord (le fait est établi aujourd’hui) ont été rompues par la volonté de Wall Street (qui faisait adopter, à ce moment, un programme de 15 milliards de dollars de réarmement), M. Robert Schuman a apposé sa signature au bas de la note de rupture sans dire toute la vérité au Parlement et à l’opinion publique de notre pays. Lorsque le président Truman eut l’idée d’envoyer le Juge Vinson à Moscou, et que le Vatican lui-même approuva cette initiative, M. Robert Schuman eût dû prendre l’avion à l’instant même et, soutenu par l’opinion publique française, adjurer le président de donner suite à son projet. Dans l’affaire indochinoise, loin de modérer les dirigeants américains, c’est Paris qui les pousse aujourd’hui: avec leur réalisme habituel, ils n’ont aucune espèce de confiance dans l’aventure Bao-Daï, mais c’est Paris qui les entraîne dans ce guêpier. Les « chances de guerre », pour reprendre vos expressions, n’en sont certainement pas « diminuées ».

Si l’on veut réduire les « chances », pour la France, d’être «entraînée dans la mêlée », il n’y a, à mon avis, qu’un moyen: opposer à la pression qu’exercent sur les dirigeants américains les milieux de l’industrie lourde et les généraux la contre-pression des peuples occidentaux (américain, anglais, français) en faveur de la paix.

Un dernier mot. La France est aujourd’hui non seulement « vulnérable » de l’extérieur, je veux dire: d’un point de vue strictement militaire. Elle l’est aussi et surtout, de l’intérieur, d’un poiunt de vue social. Elle a réduit, en effet, les conditions d’existence de ses travailleurs à un niveau balkanique; et quand ceux-ci ont tenté de réagir (tels les mineurs à la fin de 1948), elle a réprimé leur mouvement (sous prétexte d’interférence russe, d’ailleurs évidente) de façon barbare. Quand on traite un peuple de cette façon, on s’expose à ce qu’il accueille les guerriers de Staline en « libérateurs ». Celui qui vous écrit a toujours pris position contre la dictature bureaucratique du Kremlin, et l’étude de la Révolution française, puis celle des récents événements en Europe centrale et orientale, lui ont appris à ne pas croire que les baïonnettes étrangères puissent libérer un peuple. Son témoignage ne devrait donc pas vous paraître « suspect ». A mon avis, la France ne cessera d’être vulnérable que lorsque ses gouvernants cesseront d’être antiouvriers; et elle ne pourra élever le niveau de vie de ses salariés que lorsqu’elle cessera de consacrer une part importante de ses revenus à des dépenses de guerre illusoires, — illusoires, car elles ne permettront ni de défendre ses frontières ni même de maintenir sur le trône le Quisling d’Annam.

Espérant, cher Beuve-Méry, que vous publierez cette lettre, je vous prie de croire à mes sentiments distingués.

Daniel GUERIN.

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