Rosa Luxemburg contre la formule du droit des peuples à l’autodétermination (Nin, 1935)

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Extrait de Les mouvements d’émancipation nationale (A. Nin, 1935). Ce livre n’est pas le meilleur d’Andreu Nin, il y écrit dans un arrière-plan implicite d’autonomisme catalan avec un soucis de léninocompatibilité, et la préface française de 1975 par un Yvan Craipeau au PSU en achève la récupérabilité à la gloire de la « lutte nationale en Corse », qui « s’inscrit dans l’aspiration autogestionnaire » [sic!]. Bien qu’opposé aux thèses de Rosa Luxemburg, Andreu Nin tient à en dresser un résumé, ce qu’il fait en citant plusieurs extraits (malheureusement non référencés).

(…) Le représentant le plus éminent de cette tendance, qui livra de dures batailles aux congrès et dans les publications social-démocrates, fut Rosa Luxemburg.

Notre exposé serait incomplet si nous ne faisions pas un résumé schématique des thèses fondamentales, soutenues par cette tendance.

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Pour son existence normale – selon Rosa Luxemburg – la bourgeoisie a non seulement besoin de conditions économiques déterminées qui permettent le développement de la production, mais encore de conditions politiques satisfaisantes pour sa domination de classe. Ces conditions, elle les trouve dans l’indépendance d’État ou « État national » qui est en même temps la forme historique où la bourgeoisie passe de la défense à l’agression, à la conquête et à l’oppression d’autres nationalités. Les mouvements nationaux expriment la tendance de la bourgeoisie à la domination de classe.

L’État bourgeois, qu’il soit national ou pas, constitue le terrain où, parallèlement à la production capitaliste, naît et se développe la classe ouvrière. C’est ici que se manifeste la différence radicale qu’il y a, historiquement, entre la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie naît et se développe comme classe dans le régime féodal et, dans sa marche ascendante, elle crée l’État moderne sur les ruines du régime antérieur. Au fur et à mesure que le capitalisme se développe et que la domination capitaliste s’affermit, le prolétariat aussi se développe politiquement. Si le prolétariat, considéré comme une classe ayant une conscience claire de ses intérêts, constituait un État de type actuel, ce serait comme si les pays qui se sont développés de manière anormale, comme la Russie, commençaient par instaurer, pour leur compte, un régime féodal. La mission historique du bourgeoisie est la création de l’État national; la mission du prolétariat est la destruction de cet État comme forme politique du capitalisme afin d’instaurer le régime socialiste.  « Du point de vue des nécessités du capitalisme et des intérêts de classe bourgeoise, la question nationale prend, pour les classes bourgeoises, la forme de l’indépendance politique, c’est-à-dire, de l’État national, qui est un instrument de domination et de conquête. Ce qui répond essentiellement aux intérêts de la classe ouvrière, c’est l’aspect démocratique et culturel de la question, ensuite les formes politiques susceptibles d’en garantir un libre développement par la voie purement défensive, sans politique nationale agressive, dans l’esprit de solidarité fraternelle des différentes nationalités rassemblées historiquement dans un État bourgeois. » Le programme du prolétariat doit comprendre fondamentalement, l’égalité de droits civils des nationalités et la fondation d’institutions politiques qui garantissent le développement de la culture nationale.

Rosa Luxemburg rejettait catégoriquement la formule: « Droit des nations à l’autodétermination », qui, comme nous l’avons vu, figurait au programme du Parti social-démocrate ouvrier russe et avait été proclamée antérieurement par le congrès international de 1896. [*]

Pour l’inoubliable révolutionnaire, ce congrès, dans la résolution approuvée, ne se proposait pas de donner au mouvement ouvrier des indications concrètes pour la solution du problème, mais de le faire sortir du terrain national où les représentants du P.P.S. l’avaient enfermé pour le transférer sur le terrain international et le maintenir dans le limites des principes généraux du socialisme.

La formule: « Droit des nations à l’autodétermination » ne donne aucune indication réelle pour la politique concrète du prolétariat ni aucune solution des objectifs pratiques internationaux, mais « accorde des facultés illimitées » à chacune des nations intéressées pour résoudre ses questions nationales comme elle le voudra. « La seule conclusion pratique que l’on peut tirer de cette formule est la suppression de toutes les manifestations de l’oppression nationale.» Si nous reconnaissons le droit de tous les peuples à l’autodétermination, il est évident que, si nous sommes logiques, nous devons condamner toute tentative pour déterminer le destin d’un peuple par un autre, pour imposer à un autre peuple par la violence des formes déterminées d’existence nationale. Le devoir qu’a le parti du prolétariat de protester et de lutter contre le joug national, cependant, ne dérive pas d’un « droit des peuples » spécial, mais de la lutte générale contre le régime de classe, contre toute forme d’inégalité et de domination sociale, en un mot, de la position de principe du socialisme. La formule: « Droit des peuples à l’autodétermination » n’est pas une indication politique et programmatique pour résoudre le problème national, mais une façon de l’éluder.

Cette position, pour Rosa Luxemburg, n’a rien à voir avec le socialisme marxiste. La reconnaissance abstraite du « droit des peuples » est une formule métaphysique comme celle « des droit de l’homme et du citoyen », et tant d’autres de la démocratie bourgeoise adoptés par la social-démocratie. « Cette formule, de deux choses l’une:  soit elle n’a aucun sens, c’est une phrase vide qui n’oblige à rien, soit elle exprime l’obligation inéluctable des socialistes à défendre tous les mouvements nationaux – et en ce sens, elle est simplement fausse », puisqu’elle ne tient pas compte de la diversité des conditions historiques, de la tendance générale des relations internationales, et surtout, de la théorie de la société de classes, base fondamentale du socialisme.

En parlant du « droit des peuples », nous établissons la notion de « peuple » en tant qu’unité politique et sociale monolithique, unité qui n’existe pas dans la société de classes. Nationalement et internationalement, prolétariat et bourgeoisie occupent des positions antagonistes à tous points de vue; ils constituent « deux champs séparés par un profond abîme ».

Les mouvements nationaux sont des mouvements de classe du secteur dominant de la bourgeoisie, qui, dans des cas concrets, peut aussi représenter, jusqu’à un certain point, les intérêts d’autres secteurs de la population dans la mesure où le prolétariat n’est pas encore une classe politique indépendante.

L’existence même des partis ouvriers démontre que la bourgeoisie ne représente plus toute la masse de la population et que la classe ouvrière s’en est libérée et a des aspirations sociales et politiques propres. Ce serait une absurdité historique que le prolétariat conscient et organisé adopte la notion de « peuple ».

Les partis ouvriers doivent donc tenir compte, par-dessus tout, des antagonismes de classe et considérer le problème national comme étant un problème d’intérêts de classe. « Le droit des peuples à l’autodétermination ne cessera d’être une phrase que dans un régime social où le « droit au travail » ne sera pas non plus une phrase vide. Seul le régime socialiste créera le « peuple » comme volonté unique et les conditions matérielles pour la libre autodétermination, puisque les peuples constitueront différents organismes sociaux et ne s’appuieront pas, comme le suppose Kautsky, sur une masse unique. » La mission de la social-démocratie ne consiste pas à porter à la pratique le « droit des peuples à l’autodétermination », mais le « droit d’autodétermination du prolétariat » : la social-démocratie ne peut éluder l’obligation de canaliser ses efforts dans le sens de réussir dès maintenant ces formes d’existence politiques, nationales et culturelles qui répondent le mieux aux intérêts du prolétariat et de sa lutte de classes dans un pays et à une époque déterminés, et, en même temps, aux intérêts du développement révolutionnaire de la société. La résolution de tous ces problèmes ne peut être confiée à la « nation ». La volonté de la nation « n’est pas une divinité devant laquelle il faut humblement s’incliner ». Dans presque tous les pays, la majorité du peuple s’ « autodétermine » en élisant des conservateurs, des cléricaux et des libéraux, auxquels elle confie son destin politique.

La mission de la social-démocratie n’est pas de se soumettre à cette « volonté populaire » mais de la révolutionner en formant la véritable « volonté populaire », c’est à dire, celle de la classe travailleuse.

Voilà, exposée à grands traits, la position théorique de Rosa Luxemburg (…).

Note de la BS:

[*] Voir La question polonaise au Congrès international de Londres (R. Luxemburg, 1896).

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