Après Puteaux: La minorité continue (Pivert, 1937)

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Article éditorial dans Les Cahiers rouges N°1 (mai 1937), revue qui remplace La Gauche révolutionnaire. La Gauche révolutionnaire vient d’être dissoute formellement et devient « minorité de la CAP »(cf. Les “crimes” de la Gauche révolutionnaire [1] et [2] ).

Dans une apostrophe enregistrée par toute la presse, le secrétaire général du Parti s’est adressé à nous comme à des « CRIMINELS », des « TRAITRES » et des « FACTIEUX ».

Des milliers de camarades, socialistes et révolutionnaires irréprochables, ont été profondément meurtris par cette fulgurante et révoltante attaque directe.

Nous n’imaginions pas que notre propagande, strictement conforme aux principes constitutifs du Parti, avait accumulé tant de colère et d’injustice à notre égard.

A tout prendre, on a essayé de démontrer que nous étions:

– Ou bien des agents de l’ennemi, camouflés en socialistes pour noyauter ou détruire le Parti.

– Ou bien des inconscients et des imbéciles, manœuvrés de l’extérieur par des forces de désintégration qui cherchent à détruire le Front populaire et le Parti.

*

Cependant, nous n’avions pas voulu répliquer sur le même ton.

Cependant, nous avons eu, NOUS, le souci constant de l’unité du Parti.

Que serait-elle devenue si nous avions répondu avec la même véhémence, douté avec la même mauvaise foi de la sincérité et du désintéressement de ceux qui nous attaquent ?

Que serait-elle devenue, si nous avions interprété la brutalité et l’illégalité des méthodes répressives employées contre nous comme le signe d’une mauvaise conscience, qui n’ose pas se présenter devant les Juridictions normales du Parti ?

Que serait-elle devenue si nous avions fait le bilan des erreurs de prévision, des défaillances d’organisation, des insuffisances d’activité qui sont à l’origine, dans une large mesure, du malaise intérieur de notre Parti ?

*

NOUS NE L’AVONS PAS VOULU.

Nous sommes attachés à notre Parti. Nous entendons le servir de toutes nos forces. Nous nous soumettons à ses règles, à ses décisions, à sa nature essentiellement démocratique. Nous ne le confondons pas avec un appareil, avec des méthodes bureaucratiques qui substituent la calomnie à la discussion loyale, qui préfèrent la « mise à l’index » de la minorité à l’utilisation de ses capacités incontestées. Nous sentons qu’il mérite mieux; que toute une élite de jeunes militants indépendants se forme et se lève dans toutes les fédérations, et qu’une équipe encore solide de vieux militants chevronnés, qui ont participé à toutes les batailles, à toutes les amertumes, à toutes les tristesse des jours sombres de défaite, ne permettra pas que la vie intérieure du Parti soit transformée au point de rendre impossible le travail en commun, dans l’intérêt commun.

Nous avons senti à travers toutes les attaques dirigées contre nous l’hostilité sourde envers nos CONCEPTIONS, qui sont cependant conformes à l’idéologie socialiste la plus classique: INTERNATIONALISTE et RÉVOLUTIONNAIRE. Que ces attaques viennent d’éléments réformistes qui n’ont jamais accepté les principes de la méthode d’investigation marxiste ou qui n’ont jamais cru à la NÉCESSITÉ de la révolution prolétarienne, passe encore. Mais que d’autres, qui ont derrière eux tout un passé de propagande spécifiquement SOCIALISTE – au moins verbale et théorique – nous accablent à l’heure où cette révolution socialiste monte à l’horizon, voilà ce que nous ne voulons pas expliquer pour le moment, dans l’intérêt même du parti.

*

Mais il faut que tout le monde sache, dans le Parti, qu’on n’étouffera pas notre voix.

Il faut que chacun considère comme une obligation stricte de nous connaître TELS QUE NOUS SOMMES (et non tels que l’on souhaiterait que nous soyons) avant de discuter ou de repousser nos idées.

La vie intérieure du Parti doit être aujourd’hui plus active, plus ardente, plus riche, qu’à aucune autre époque de son histoire. Parce qu’il n’a jamais été aussi puissant, numériquement, parce qu’il n’a jamais été aussi fragile, politiquement. Ces milliers et ces milliers d’ouvriers, de paysans, de petits commerçants, de fonctionnaires, d’employés, doivent prendre corps à corps les difficultés que nous rencontrons sur notre route. Ils doivent penser PAR EUX-MÊMES, et se reporter sans cesse, comme unique système de référence, aux principes fondamentaux du socialisme: LUTTE DE CLASSE, CROISSANCE DES ANTAGONISMES, ENTENTE ET ACTION INTERNATIONALES DES TRAVAILLEURS, NÉCESSITÉ DE LA CONQUÊTE DU POUVOIR POLITIQUE, etc.

L’exercice du pouvoir devrait permettre précisément de renforcer cette propagande spécifiquement socialiste, de mettre en évidence, avec une clarté éblouissante, la NATURE de l’État de classe, la nécessité de sa DESTRUCTION préalable à tout effort constructif sérieux, la nécessité de la dictature du prolétariat, comme période transitoire destinée à briser toutes les résistances et à briser tous les vestiges de la classe ennemie. Au lieu de cela, le secrétariat du Parti envoie à ses 6.000 sections des documents « éducatifs » révélant un niveau idéologique effroyablement bas: telle cette lettre-document de B. Chochoy reprochant à un jeune chômeur d’avoir eu l’audace de demander du travail, puis, l’ayant obtenu, d’oser penser autrement que ce « socialiste » à mentalité de mauvais patron; ou encore cette autre document digne de la collection du « MATIN » d’août 1914, où l’on vous démontre que le Front populaire a remporté une vgictoire éclatante sur l’or, humilié, maîtrisé, vaincu, qui rentre dans les caisses du Trésor après avoir tenté une vaine évasion !

C’est parce que nous sommes et que nous serons impitoyables en présence de telles déviations monstrueuses que nous nous sommes attiré des aversions solides. Mais nous ne faillirons pas à notre tâche, dont nous savons le prix, et qui est de rappeler sans cesse les vérités fondamentales qu’une MAUVAISE CONCEPTION DE L’EXERCICE DU POUVOIR risque d’étouffer ou de dissimuler à l’heure même où les masses devraient S’EMPARER de ces vérités pour un armement idéologique irrésistible.

C’est pourquoi nous ne nous détournerons de notre effort d’explication marxiste, et d’éducation révolutionnaire, pour nous occuper des réactions des hommes et de « l’appareil » que dans la mesure où ces réactions nous fourniront des éléments démonstratifs pour confirmer nos appréciations.

*

Et nous pouvons faire ce travail « EN AMIS » (nous l’avons déjà prouvé), sans jamais manquer à la solidarité du Parti… mais seulement à l’égard de ceux qui cherchent à nous comprendre, ou qui ne nous considèrent pas comme des ennemis parce que nous menaçons, semble-t-il, leurs habitudes ou leur tranquillité bureaucratique.

C’est dans cet esprit de libre recherche ou de critique indépendante que nous avons rédigé notre motion politique pour le Congrès national.

C’est à titre de contribution sérieuse et réfléchie à la détermination de la politique du Parti que nous livrons à nos camarades des commentaires, des justifications, des arguments pour ses divers paragraphes.

La mission du Parti et la tâche propre du Gouvernement ne peuvent que gagner an autorité et en puissance si tous les militants font le même effort, ou se donnent au moins la peine de le discuter.

Marceau PIVERT.

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Une Réponse to “Après Puteaux: La minorité continue (Pivert, 1937)”

  1. Chronologie de la Gauche révolutionnaire (1935-1938) « La Bataille socialiste Says:

    […] 1937-05 Après Puteaux: La minorité continue [Pivert] […]

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