Manifeste de l’Union ouvrière internationale (1949)

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Ce texte est extrait des archi­ves de Ngo Van, membre de l’UOI en 1949-1950. Elles se trou­vent dés­ormais à l’IISG, Institut d’his­toire sociale, d’Amsterdam. Tous nos remer­cie­ments à H.F. pour nous avoir permis de les pho­to­co­pier.

Ouvriers de France, d’Europe et du monde,

Vous avez devant vous un monde pourri qui n’attend que vos coups pour s’enfon­cer dans le passé. Vous êtes les der­niers escla­ves des sociétés d’exploi­ta­tion et de fraude qui, pen­dant des dizai­nes de siècles, se sont succédé les unes aux autres, mais vous êtes aussi leurs ven­geurs, la force active qui doit détr­uire ce monde pourri et en cons­truire un autre sans exploi­ta­tion, ni fraude. Vous êtes la vérité en face du men­songe. Affirmez-la ! Il ne vous faut qu’agir. À cent ans de dis­tance, les paro­les du Manifeste com­mu­niste reten­tis­sent comme une gifle sur le visage de tous les lâches et de tous les traîtres : « Les prolét­aires n’ont à perdre que leurs chaînes et ils ont un monde à gagner. »

La société capi­ta­liste a fait son chemin. Elle est la plus achevée de toutes les sociétés basées sur l’exploi­ta­tion de l’homme que le monde ait connues. Elle a, plus qu’aucune autre, développé les moyens de pro­duc­tion, la science, la culture et la consom­ma­tion géné­rales et même la liberté dans les limi­tes utiles à la mino­rité bour­geoise exploi­teuse de la grande majo­rité de la popu­la­tion. Elle a fouillé le globe en quête de sour­ces de matières pre­mières et de mar­chés ; elle a intro­duit par­tout les rap­ports capi­ta­lis­tes d’exploi­ta­tion, aug­menté numé­riq­uement le prolé­tariat, concen­tré la pro­priété dans [entre les mains d’] un nombre d’hommes de plus en plus réduit. Elle a ainsi, d’une part, agrandi, plus que toutes les pré­céd­entes sociétés d’exploi­ta­tion, la sépa­ration entre la capa­cité du tra­vail natu­rel à l’homme et les ins­tru­ments de tra­vail (machi­nes, tech­ni­ques, terre, forces natu­rel­les, etc.) qui sont indis­pen­sa­bles au libre et plein exer­cice de cette capa­cité. Mais d’autre part, l’his­toire l’a acculée à créer, par le tru­che­ment des misé­rables intérêts bour­geois, les condi­tions requi­ses pour l’ané­ant­is­sement de toute société d’exploi­ta­tion et de fraude. Jadis les escla­ves de Spartacus, les serfs des jac­que­ries ou les sans-culot­tes du XVIIIe siècle ne se rév­oltaient que pour être écrasés ou pour faire triom­pher une nou­velle classe d’exploi­teurs. Aujourd’hui, le prolé­tariat a la pos­si­bi­lité d’orien­ter la société vers la des­truc­tion de toute exploi­ta­tion, toute fraude, toute oppres­sion. Il doit pren­dre pos­ses­sion des ins­tru­ments de tra­vail len­te­ment dérobés à l’homme au cours de lon­gues dizai­nes de siècles, res­tau­rer l’unité entre l’homme et la nature, gage de toute liberté, et ané­antir l’Etat. La rév­olte du prolé­tariat sera la rév­olte de l’huma­nité. S’il se mon­trait inca­pa­ble de se rév­olter, il entraî­nerait l’huma­nité vers une nou­velle ser­vi­tude pour des dizai­nes de siècles.

La société capi­ta­liste ne peut plus offrir à l’huma­nité qu’un avenir de misère, de régr­ession sociale et cultu­relle, de dic­ta­tu­res poli­cières et de guer­res de plus en plus san­glan­tes, quel que soit prés­en­tement le groupe capi­ta­liste qui domine (USA ou URSS). Cependant les forces éco­no­miques ont atteint un niveau qu’elles n’ont jamais connu, bien que leur dével­op­pement soit actuel­le­ment freiné par le système qui leur sert de cadre. Ce système est aujourd’hui entiè­rement rongé par la contra­dic­tion entre le dével­op­pement des forces de pro­duc­tion et la capa­cité d’absorp­tion du marché. Cette contra­dic­tion entraîne un mal­thu­sia­nisme éco­no­mique crois­sant, géné­rateur demain d’une lente dég­ra­dation tech­ni­que, indis­pen­sa­ble au main­tien sous une forme ou sous une autre de la divi­sion de la société en clas­ses ou en castes et des pro­fits que cette divi­sion vaut à la couche domi­nante. Il suf­fi­rait que les tra­vailleurs s’empa­rent de l’appa­reil de pro­duc­tion et le remet­tent en marche au profit de l’ensem­ble de l’huma­nité pour que la tech­ni­que et la culture connais­sent un essor aujourd’hui ini­ma­gi­na­ble.

La surin­dus­tria­li­sa­tion des Etats-Unis capa­ble de donner à la majo­rité des tra­vailleurs de ce pays un niveau de vie lar­ge­ment supérieur à celui que connais­sent les tra­vailleurs du reste du monde, exploités à la fois par leurs pro­pres capi­ta­lis­tes et par l’impér­ial­isme amé­ricain et russe, permet cepen­dant d’entre­voir les pos­si­bi­lités que recèle un système où la pro­duc­tion serait orientée uni­que­ment vers la satis­fac­tion des besoins de la popu­la­tion. C’est ce but que doit s’assi­gner la révo­lution socia­liste dès l’heure de son triom­phe et vers lui que doit tendre la société de tran­si­tion qui naît avec sa vic­toire. Cette société ne doit pas perdre de vue un seul ins­tant l’interdép­end­ance étr­oite qui existe entre la pro­duc­tion et la consom­ma­tion même dans le système capi­ta­liste. Le profit qui, dans le système actuel, s’inter­cale entre la pro­duc­tion et la consom­ma­tion com­prime tantôt l’une, tantôt l’autre, si bien qu’au moment où consom­ma­tion et pro­duc­tion entrent en conflit ouvert, le profit tend à dis­pa­raître si la consom­ma­tion est res­treinte, d’où les crises du capi­ta­lisme, ou à s’accroître, si la consom­ma­tion dép­asse la pro­duc­tion. Dans la société de pro­duc­tion d’où le profit doit être banni sous quel­que forme que ce soit, l’éco­nomie pla­ni­fiée a pour but essen­tiel d’accor­der pro­duc­tion et consom­ma­tion, la satis­fac­tion de cette der­nière devant être envi­sagée comme étalon de la pro­duc­tion, et non le profit comme dans le système capi­ta­liste. Toute éco­nomie « pla­ni­fiée » qui ne tient pas compte des néc­essités des masses est ipso facto orientée à [vers] la satis­fac­tion des besoins d’une mino­rité exploi­teuse cons­ti­tuant la couche domi­nante de la société et rame­nant celle-ci vers des normes capi­ta­lis­tes. Elle relève de l’éco­nomie dirigée et, de nos jours, ne peut que reje­ter la société plus pro­fondément dans la décad­ence.

Depuis qu’en 1914 a éclaté la pre­mière guerre impér­ial­iste, le capi­ta­lisme est entré dans sa phase décad­ente et la société dans la crise la plus déci­sive de l’his­toire. Son bilan des trente der­nières années est maca­bre. Deux fois, le monde a été entraîné à [dans] la guerre, des dizai­nes de mil­lions d’hommes ont été tués, et le tra­vail de plu­sieurs géné­rations a été détruit sans autre rés­ultat que de décider quel groupe d’escla­va­gis­tes domi­ne­rait le monde. Chaque fois, les gou­ver­ne­ments de chaque pays ont appelé leurs popu­la­tions res­pec­ti­ves au mas­sa­cre des popu­la­tions des pays enne­mis au nom de la liberté et du bien-être futur, car ce qu’ils ne peu­vent pas donner aujourd’hui, ils le pro­met­tent pour demain à l’instar de toutes les reli­gions. Il en est résulté une misère et une oppres­sion accrues ainsi qu’une régr­ession sociale aujourd’hui évid­ente pour tous. Sans se sou­cier de leurs pro­mes­ses, les vain­queurs, n’écoutant que leur vora­cité, mena­cent encore de décl­encher un nou­veau car­nage pour s’arra­cher les uns aux autres les dépouilles du vaincu.

Dès 1914, les forces de pro­duc­tion, les forces humai­nes et la culture avaient atteint le niveau néc­ess­aire pour accom­plir la révo­lution sociale. Dès lors, une grande alter­na­tive s’est présentée pour l’huma­nité et en par­ti­cu­lier pour le prolé­tariat et les clas­ses pau­vres en général : révo­lution ou guer­res conti­nuel­les, des­truc­tion de la civi­li­sa­tion, décad­ence et rechute dans la bar­ba­rie. La guerre était le signal de l’épui­sement des pos­si­bi­lités posi­ti­ves de la forme sociale capi­ta­liste ; elle aurait dû être détr­uite. Le prolé­tariat des deux camps bel­ligérants aurait dû retour­ner les armes que les capi­ta­lis­tes et les lea­ders ouvriers met­taient entre ses mains pour « vain­cre l’ennemi », contre ces mêmes capi­ta­lis­tes et lea­ders ouvriers.

Trente ans d’oppres­sion et de souf­fran­ces inouïes auraient été ainsi épargnés au monde, trente ans de crimes comme on en n’avait jamais vu jusqu’ici. Il s’agis­sait de détr­uire cette société d’exploi­ta­tion sans égard pour les patries qu’elle avait pro­dui­tes et non pas de détr­uire l’Allemagne au profit de l’Angleterre et de la France, ou ces deux [pays] au profit de l’Allemagne. Mais les lea­ders ouvriers, fai­sant corps avec les exploi­teurs, réus­sirent à impo­ser la guerre pour la des­truc­tion d’un groupe de nations au profit d’un autre. Au dilemme posé par l’évo­lution humaine dont la solu­tion posi­tive com­man­dait la fra­ter­ni­sa­tion des peu­ples dans la révo­lution sociale, fut sub­sti­tué un dilemme faux et réacti­onn­aire : triom­phe du capi­ta­lisme alle­mand ou triom­phe du capi­ta­lisme français ou anglais qui, en fin de compte, fut sim­ple­ment le triom­phe du capi­ta­lisme amé­ricain. Rejeté vio­lem­ment, loin de son but, au moment où il allait l’attein­dre, faussé dans son essence et son acti­vité quo­ti­dienne, le mou­ve­ment ouvrier subit un très grave recul idéo­lo­gique et une immense déf­aite, puisqu’il s’était mis hon­teu­se­ment au ser­vice du capi­ta­lisme, le jour même où il aurait dû le détr­uire.

Grâce à l’action fon­ciè­rement inter­na­tio­na­liste, anti­pa­trio­ti­que, déf­ait­iste révo­luti­onn­aire des bol­che­viks, le triom­phe de la révo­lution russe rétablit les termes exacts du dilemme his­to­ri­que présenté à l’huma­nité, en appe­lant les peu­ples à s’empa­rer de l’éco­nomie et du pou­voir poli­ti­que, à ané­antir l’Etat capi­ta­liste et à retour­ner leurs armes contre leur propre gou­ver­ne­ment. Certes, la tra­hi­son des lea­ders de l’Internationale socia­liste n’aurait eu qu’une portée très limitée si la révo­lution russe n’avait pas, elle-même, été trahie quel­ques années après sa vic­toire. Ainsi, bien avant l’écla­tement de la seconde guerre impér­ial­iste, la Troisième Internationale et le gou­ver­ne­ment du Kremlin avaient renié, beau­coup plus com­plè­tement et beau­coup plus per­fi­de­ment qu’en 1914, la Deuxième Internationale, le grand dilemme his­to­ri­que, trahi le prolé­tariat et contri­bué eux-mêmes de toutes leurs forces à pous­ser la société à la décad­ence à tra­vers les guer­res, la surex­ploi­ta­tion et le tota­li­ta­risme bureau­cra­ti­que et poli­cier. C’est là le far­deau acca­blant qui pèse sur le prolé­tariat mon­dial, le rend scep­ti­que, para­lyse son action révo­luti­onn­aire et en fait, par le tru­che­ment des lea­ders « com­mu­nis­tes » et réf­orm­istes, une vic­time du capi­ta­lisme.

Si la pre­mière guerre impér­ial­iste avait déjà montré aux exploités du monde – à ceux des pays bel­ligérants en par­ti­cu­lier – le besoin urgent d’en finir avec le capi­ta­lisme et ses car­na­ges pér­io­diques, la seconde guerre leur a montré de nou­veau le même besoin mais dans des termes infi­ni­ment plus pére­mpt­oires et d’une manière beau­coup plus urgente. Le triom­phe des Nations unies, comme celui de l’Axe, ne pou­vait qu’appro­fon­dir la crise de déc­om­po­sition et de décad­ence, aggra­ver la situa­tion du prolé­tariat et des clas­ses pau­vres en général, saper leur confiance et leur com­ba­ti­vité, vicier leur pensée par le mép­ri­sable poison natio­na­liste et pro­lon­ger la vie du capi­ta­lisme, depuis long­temps périmé. C’est sur­tout à cause des partis dits com­mu­nis­tes, liés à Moscou, qu’une telle ten­dance a été adoptée ou plutôt imposée aux masses. En reniant l’inter­na­tio­na­lisme prolé­tarien et en accep­tant la guerre impér­ial­iste, d’abord à côté de Hitler/Staline, puis à côté de Roosevelt/Staline/Churchill, le sta­li­nisme ne fai­sait qu’obéir aux intérêts réacti­onn­aires du gou­ver­ne­ment de Moscou, son maître et subor­neur, mais il infli­geait au prolé­tariat une déf­aite plus grave que l’écra­sement d’une insur­rec­tion par les armes capi­ta­lis­tes, qu’il parlât et agit en faveur du fas­cisme contre les plou­to­cra­ties impér­ial­istes ou en faveur de celles-ci contre le fas­cisme, il res­tait dans le camp des forces de décad­ence, dont l’intérêt vital exi­geait que le prolé­tariat fût pri­son­nier du dilemme faux et réacti­onn­aire (vic­toire d’un groupe de nations capi­ta­lis­tes sur un autre) pour l’empêcher de poser son propre dilemme : révo­lution sociale et fra­ter­nité prolé­tari­enne ou guerre impér­ial­iste et bar­barie. Allié à Berlin ou Washington, Moscou ne chan­geait pas de camp par rap­port aux intérêts du prolé­tariat qui sont les intérêts his­to­ri­ques de toute l’huma­nité. Ce fut la preuve la plus concluante que le Kremlin ne représ­entait pas la révo­lution russe de 1917, mais bien ses des­truc­teurs.

En effet, aucune poli­ti­que révo­luti­onn­aire n’est pos­si­ble aujourd’hui, et le prolé­tariat sera inca­pa­ble de sortir de l’escla­vage, si l’on ne com­prend pas que l’actuel gou­ver­ne­ment de Moscou et tous ses partis dans le monde représ­entent, non la révo­lution mais la contre-révo­lution russe. Dans les vieux pays capi­ta­lis­tes, l’Etat, sa police, ses lois et ses tri­bu­naux concen­trent et représ­entent par de mul­ti­ples voies les intérêts de tous les capi­ta­lis­tes indi­vi­duels qui exploi­tent le prolé­tariat ; dans la Russie de Staline, l’Etat est pres­que l’unique capi­ta­liste et exploi­teur. Ainsi se trou­vent concen­trés dans ses mains la pro­priété et l’exploi­ta­tion de type capi­ta­liste, la police, la lég­is­lation et les tri­bu­naux qui sou­tien­nent les deux pre­mières. Jamais dans l’his­toire, depuis les der­niers stades de la décad­ence romaine, on n’a vu une si mons­trueuse concen­tra­tion de pou­voir. C’est cela qui a donné au régime du Kremlin son caractère si com­plè­tement tota­li­taire.

Les pers­pec­ti­ves géné­rales de Marx et Engels par­taient de la cons­ta­ta­tion que les sociétés, quel­les qu’elles soient, nais­sent, se dével­oppent, dégénèrent et dis­pa­rais­sent pour lais­ser la place à une société nou­velle qui, à son tour, subit le même sort. Leur cri­ti­que se situe à l’époque où le capi­ta­lisme va attein­dre son apogée et les empêche de dis­cer­ner net­te­ment les caractères spé­ci­fiques du capi­ta­lisme pour­ris­sant. Ils n’avaient pas envi­sagé qu’il attein­drait ce stade. Le dével­op­pement considé­rable du mou­ve­ment ouvrier dans les der­nières années de leur exis­tence per­met­tait d’ailleurs d’espérer que le parti révo­luti­onn­aire du prolé­tariat détr­uirait la société capi­ta­liste au moment où celle-ci ces­se­rait d’avoir une valeur posi­tive, même rela­tive, pour l’ensem­ble de l’huma­nité. Il convient de noter ici que Marx et Engels considéraient la révo­lution socia­liste comme iné­vi­table, oubliant ainsi l’autre terme de l’alter­na­tive : la décad­ence. Ce n’est pas leur faute cepen­dant si le parti révo­luti­onn­aire est passé à l’ennemi avec armes et baga­ges pour deve­nir le prin­ci­pal obs­ta­cle à l’éman­ci­pation des tra­vailleurs et faci­li­ter ainsi la décad­ence de la société. De là vient la défici­ence de leurs pers­pec­ti­ves géné­rales. En effet, l’opti­misme de leurs pré­visions s’étant trouvé en défaut à cause des hommes, du fac­teur sub­jec­tif, les pers­pec­ti­ves tou­chant à l’évo­lution du capi­ta­lisme vers la dégén­ére­scence acqui­rent de ce fait un caractère som­maire puis­que ces pré­visions leur parais­saient super­flues, le parti révo­luti­onn­aire du prolé­tariat devant éviter la décad­ence en détr­uisant la société capi­ta­liste. Par ailleurs, on doit conve­nir que les caractères de dégén­ére­scence du capi­ta­lisme étant à peine sen­si­bles à leur époque, il leur était dif­fi­cile de dén­oncer l’évo­lution future de la société en l’absence d’une révo­lution sociale triom­phante.

Les pers­pec­ti­ves éco­no­miques de Marx se sont confirmées dans leurs gran­des lignes, encore que, dans ce dével­op­pement, cer­tains traits nou­veaux soient appa­rus qui cons­ti­tuent le contenu même de la décad­ence.

Le phénomène de concen­tra­tion du capi­tal a amené, par exem­ple des trans­for­ma­tions dans les formes de la pro­priété et de la concur­rence. Au pre­mier stade du capi­ta­lisme moderne, le stade du libé­ral­isme éco­no­mique, la pro­priété était stric­te­ment indi­vi­duelle et n’expri­mait que le capi­tal investi dans l’entre­prise. La concur­rence était le fait de la lutte entre les capi­ta­lis­tes indi­vi­duels sur un marché res­treint qui attei­gnait rare­ment l’éch­elle natio­nale. Mais la néc­essité, engen­drée par le dével­op­pement du machi­nisme, d’inves­tir des capi­taux de plus en plus considé­rables a amené l’asso­cia­tion du capi­ta­lisme indi­vi­duel puis, à la fin de ce stade, la société ano­nyme, où d’immen­ses capi­taux pro­ve­nant d’une mul­ti­tude de petits capi­ta­lis­tes sont gérés par un tout petit nombre d’hommes, sans que ces petits capi­ta­lis­tes puis­sent inter­ve­nir dans la ges­tion de leurs fonds.

Au second stade, celui de l’impér­ial­isme, la pro­priété ne cesse pas d’être privée, mais les sociétés ano­ny­mes se grou­pent en trusts et en car­tels qui règ­lem­entent les prix, tout en se livrant entre eux une guerre acharnée pour la conquête de mar­chés de plus en plus vastes. Si, au stade pré­cédent, l’Etat cons­ti­tue un fac­teur d’équi­libre rela­tif entre les capi­ta­lis­tes, à l’époque de l’impér­ial­isme il devient l’agent d’exé­cution directe des grou­pes capi­ta­lis­tes les plus puis­sants qui se com­bat­tent pour en obte­nir le contrôle exclu­sif à leur seul béné­fice.

L’auto­ma­tisme de ce pro­ces­sus se pour­sui­vant, on arrive au troi­sième stade – capi­ta­lisme d’Etat – où la pro­priété, deve­nue impuis­sante à conser­ver son caractère capi­ta­liste par ses pro­pres moyens, se met à l’abri de l’Etat, s’efface devant lui, se fond en lui. La pro­priété devient indi­vise entre les mem­bres de la classe ou de la caste qui détient le pou­voir poli­ti­que, si bien qu’elle cesse, en Russie, par exem­ple, d’être fonc­tion du capi­tal investi ini­tia­le­ment par les capi­ta­lis­tes indi­vi­duels, ceux-ci étant pres­que entiè­rement dis­pa­rus [ayant pres­que entiè­rement dis­paru]. Leur rôle se limite dés­ormais, dans les autres pays où les moyens de pro­duc­tion ont été plus ou moins natio­na­lisés, à empo­cher une part du profit, l’autre part étant absorbée par les bureau­cra­tes de l’appa­reil d’Etat et de l’appa­reil éco­no­mique. En somme, la concen­tra­tion qui s’est opérée sur le plan éco­no­mique conduit auto­ma­ti­que­ment le capi­ta­lisme à concen­trer ses forces poli­ti­ques et éco­no­miques dans les mêmes mains, dans le seul but de mieux rés­ister aux assauts des masses.

L’abais­se­ment du niveau de vie des masses labo­rieu­ses, cons­tant depuis la pre­mière guerre impér­ial­iste mon­diale, n’a pour ainsi dire pas été prévu par Marx et Engels, car il rés­ulte de l’évo­lution rét­rog­rade du capi­ta­lisme à notre époque. Cet abais­se­ment du niveau de vie se mani­feste de plu­sieurs manières : d’abord par la création, entre les deux guer­res, d’immen­ses armées de chômeurs en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis, par exem­ple, puis par une dimi­nu­tion abso­lue du niveau de vie de l’ensem­ble du prolé­tariat, par­ti­cu­liè­rement sen­si­ble en France où il s’est abaissé en moyenne de 50%. Enfin le niveau de vie des tra­vailleurs des pays impér­ial­istes s’est encore abaissé à cause du mono­pole de la tech­ni­que par la classe domi­nante qui, par le tra­vail à la chaîne mené à un rythme hale­tant, conduit à une régr­ession cultu­relle ini­ma­gi­na­ble et à un épui­sement rapide des tra­vailleurs.

En URSS et dans les pays du « glacis », le tra­vail forcé tend à deve­nir une forme d’exploi­ta­tion nor­male qui permet encore d’abais­ser considé­rab­lement le niveau de vie des tra­vailleurs qui y éch­appent, l’inter­dic­tion de la grève leur reti­rant toutes pos­si­bi­lités d’action en vue de l’amél­io­ration de leur situa­tion.

Enfin, le phénomène qui est peut-être le plus nota­ble de notre époque est sans doute la faveur dont jouit la pay­san­ne­rie chez les cou­ches domi­nan­tes des démoc­raties bour­geoi­ses d’Europe occi­den­tale aussi bien que des « démoc­raties popu­lai­res » d’Europe orien­tale. Ce sont les seules cou­ches socia­les – hormis les clas­ses diri­gean­tes y com­pris, à l’Est, les bureau­cra­ties syn­di­ca­les et poli­ti­ques sta­li­nien­nes et réf­orm­istes – qui aient prospéré depuis une dizaine d’années aux dépens du prolé­tariat et des clas­ses moyen­nes urbai­nes évid­emment. La raison en est simple : une couche de pay­sans satis­faits ne sera pas tentée de se lier au prolé­tariat pour réa­liser la révo­lution socia­liste et cons­ti­tue ainsi un obs­ta­cle sup­plém­ent­aire d’une effi­ca­cité cer­taine contre celle-ci.

Les pers­pec­ti­ves poli­ti­ques du marxisme, rela­ti­ve­ment au rôle du prolé­tariat, ne se sont pas réalisées parce que la possibi­lité d’une décad­ence du capi­ta­lisme a été rejetée et parce que le rôle du fac­teur sub­jec­tif a été considé­rab­lement sous-estimé par le marxisme ou plus exac­te­ment n’a pas été suf­fi­sam­ment indi­qué.

La crise de la société actuelle est la crise révo­luti­onn­aire la plus impor­tante et la plus déci­sive de toute l’his­toire de l’huma­nité. Jusqu’à présent, l’évo­lution sociale et les révo­lutions qui l’ont confirmée et développée don­naient tou­jours lieu à l’élé­vation au pou­voir d’une nou­velle classe domi­nante. Mais l’évo­lution, les révo­lutions, les décad­ences et les renais­san­ces antéri­eures ont pro­duit tous les éléments matériels et humains néc­ess­aires pour en finir avec toute exploi­ta­tion d’une classe par une autre et per­met­tre à l’homme de faire face, sans divi­sions socia­les, au monde extérieur, à la nature et de les mettre à son ser­vice. L’ins­tru­ment de ce bou­le­ver­se­ment social, c’est le prolé­tariat, la classe des tra­vailleurs qui ne peut s’éman­ciper par l’oppres­sion d’une autre classe, mais uni­que­ment en libérant toute l’huma­nité. Il y a un siècle que le prolé­tariat a com­mencé son héroïque lutte révo­luti­onn­aire mais, depuis ce moment, il a été tou­jours trahi par les orga­ni­sa­tions qui l’avaient appelé à la lutte pour la révo­lution. La Première Internationale ne fit qu’indi­quer la route avant sa dis­so­lu­tion ; la Deuxième Internationale bondit brus­que­ment, en 1914, dans le camp du capi­ta­lisme après une longue pér­iode d’adap­ta­tion bureau­cra­ti­que et par­le­men­taire ; la Troisième Internationale, qui représ­enta vrai­ment la révo­lution mon­diale pen­dant quel­ques années, se trans­forma rapi­de­ment en ins­tru­ment extérieur de la contre-révo­lution russe et sa tra­hi­son a été, pour cette raison même, infi­ni­ment plus grave que toutes les pré­céd­entes. Mais la tra­hi­son de ces orga­ni­sa­tions, prin­ci­pa­le­ment de celles dites com­mu­nis­tes qui pen­dant long­temps ont usurpé le pres­tige de la révo­lution russe, n’était pas seu­le­ment une dés­ertion en pleine bataille, elle signi­fiait que toute la force orga­ni­que et idéo­lo­gique de ces orga­ni­sa­tions pas­sait au ser­vice de la contre-révo­lution mon­diale, indép­end­amment des riva­lités impér­ial­istes. À partir de là, ces orga­ni­sa­tions, de fac­teur révo­luti­onn­aire, se trans­for­maient en fac­teur conser­va­teur, elles deve­naient des auxi­liai­res de la police, des tri­bu­naux et de l’Etat en général. Ainsi, le prolé­tariat se trouve enré­gimenté dans des orga­ni­sa­tions « com­mu­nis­tes », « socia­lis­tes » et syn­di­ca­les dont le but ultime est d’aider la police, l’armée, les tri­bu­naux, l’Etat à rendre impos­si­ble la révo­lution prolé­tari­enne. Voilà tout ce qui empêche le prolé­tariat de se rév­olter et permet au capi­ta­lisme de traîner une exis­tence décad­ente.

Le capi­ta­lisme n’offre aujourd’hui à la société qu’un avenir de plus en plus sombre, un avenir de guer­res, un régime poli­cier et bureau­cra­ti­que dirigé par des fas­cis­tes, des sta­li­niens ou les deux coa­lisés, une dég­ra­dation conti­nuelle du niveau de vie et de culture, un escla­vage accen­tué d’abru­tis­sant tra­vail à la chaîne et de camps de tra­vail forcé, la des­truc­tion de la culture et des connais­san­ces tech­ni­ques au moyen de la tech­ni­que même (bombe ato­mi­que), le rejet de l’huma­nité dans une nou­velle bar­ba­rie. Il n’a plus le droit à l’exis­tence. Toutes les énergies du prolé­tariat et des clas­ses exploitées en général doi­vent tendre à un seul but : sa des­truc­tion.

Ce serait, en réalité, une tâche rela­ti­ve­ment aisée si le prolé­tariat n’avait à vain­cre que les capi­ta­lis­tes indi­vi­duels et les forces armées de leur Etat. Classe contre classe, révo­lution contre réaction, la vic­toire appar­tien­drait sans conteste et rapi­de­ment au prolé­tariat tant la bour­geoi­sie est dégénérée et, psy­cho­lo­gi­que­ment, se sait vain­cue d’avance. Mais les forces d’ordre et de contre-révo­lution ont trouvé de nou­veaux foyers d’irra­dia­tion et pui­sent de nou­vel­les énergies dans les orga­ni­sa­tions autre­fois ouvrières. Les anciens partis « socia­lis­tes » ne sont plus, comme Blum l’a dit, que les « gérants loyaux des affai­res capi­ta­lis­tes » et les partis dits com­mu­nis­tes (en réalité les plus anti­com­mu­nis­tes qui soient) ne sont que les représ­entants et gérants loyaux de la contre-révo­lution russe, comme ils l’ont prouvé en main­tes occa­sions et avoué dans des cen­tai­nes de déc­la­rations. Lié à la démoc­ratie bour­geoise, le réf­orm­isme socia­liste dégénère avec elle ; lié à la contre-révo­lution russe, le sta­li­nisme se cor­rompt avec elle et vivra, ou périra, avec elle. Mais la caractér­is­tique de la contre-révo­lution russe est la concen­tra­tion et l’exa­cer­ba­tion de la vieille exploi­ta­tion capi­ta­liste dans les mains de l’Etat, ce qui pro­duit une concen­tra­tion de la vio­lence, des mét­hodes poli­cières et bureau­cra­ti­ques du tota­li­ta­risme, que le capi­ta­lisme tra­di­tion­nel n’a jamais atteint même avec Mussolini, Hitler ou Franco. En effet, le régime exis­tant en Russie concen­tre dans ses mains la pro­priété des moyens de pro­duc­tion, par conséquent l’exploi­ta­tion et la vio­lence judi­ciaire et poli­cière qui sau­ve­gar­dent les deux pre­mières, à un degré que l’his­toire n’a jamais connu, même dans la décad­ence de l’ancienne Egypte et de la Rome impér­iale. La pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, signe du vieux capi­ta­lisme, a donné lieu en Russie, sous l’égide de la contre-révo­lution sta­li­nienne, à la pro­priété capi­ta­liste de l’Etat, ce qui fait passer tout le pou­voir et la plus grande partie des béné­fices de l’exploi­ta­tion dans les mains des bureau­cra­tes sta­li­niens. Dans les pays de l’Europe occi­den­tale, par­ti­cu­liè­rement en France, ce sont les partis sta­li­niens et leurs bureau­cra­tes syn­di­caux (CGT) qui ont la main­mise sur la classe ouvrière et s’impo­sent à elle par tous les moyens, depuis la déma­gogie hypo­crite au nom du socia­lisme et de la révo­lution russe, jusqu’à la contrainte sous toutes ses formes dans les usines, et l’assas­si­nat des révo­luti­onn­aires. Sachant que l’évo­lution natu­relle du capi­ta­lisme (concen­tra­tion auto­ma­ti­que de la pro­priété jusqu’à la pro­priété d’Etat) favo­rise ses intérêts, le sta­li­nisme entend faire valoir la domi­na­tion de ses bureau­cra­tes sur la classe ouvrière pour s’impo­ser aux capi­ta­lis­tes indi­vi­duels comme le meilleur représ­entant du capi­ta­lisme en général, c’est-à-dire comme le meilleur déf­enseur du système qui consiste à faire tra­vailler la masse au béné­fice des pri­vilégiés, à main­te­nir la sépa­ration de l’homme des moyens de pro­duc­tion, comme le sau­veur de toutes les forces pour­ries de l’ordre en général, en face du dés­ordre et de l’ « anar­chie » des masses révoltées.

Ainsi, l’ennemi véri­table du prolé­tariat et de la révo­lution sociale n’est pas cons­ti­tué prin­ci­pa­le­ment par les capi­ta­lis­tes indi­vi­duels, que le prolé­tariat pour­rait vain­cre d’une simple claque, ni par leur police, leur armée, leurs tri­bu­naux entiè­rement dis­crédités et pros­ti­tués, mais par les cadres poli­ti­ques et syn­di­caux sta­li­niens qui sub­sti­tuent à l’Etat, là où il est inca­pa­ble de rem­plir sa tâche : main­te­nir la classe ouvrière dans le scep­ti­cisme et la démo­ra­li­sation. Ils sont actuel­le­ment, à notre époque de dégén­ére­scence du capi­ta­lisme, les véri­tables représ­entants de l’Etat. Or, la tâche his­to­ri­que la plus impor­tante du prolé­tariat est de détr­uire la machine de l’Etat, sans quoi la révo­lution sociale ne sera jamais.

Il s’ensuit que, sans détr­uire la puis­sance sta­li­nienne en tant que parti et bureau­cra­tie syn­di­cale (CGT) ainsi que celle de la bureau­cra­tie réf­orm­iste (CGT-FO) ou leur sosies dans d’autres pays, le prolé­tariat est voué à l’impuis­sance et à l’escla­vage, il n’y aura pas révo­lution sociale, mais décad­ence et bar­ba­rie.

Le grand pro­blème de l’époque, la ter­ri­ble tragédie du prolé­tariat consis­tent précisément dans la contra­dic­tion pro­vi­soire entre la matu­rité plus que com­plète des condi­tions his­to­ri­ques, objec­ti­ves et sub­jec­ti­ves, de la révo­lution sociale et son inca­pa­cité orga­ni­que et pra­ti­que de la mettre à exé­cution. La jonc­tion entre les pos­si­bi­lités his­to­ri­ques et les faits ne peut, en conséqu­ence, être réalisée que par une orga­ni­sa­tion révo­luti­onn­aire du prolé­tariat. C’est à cette tâche, que nous, Union ouvrière inter­na­tio­na­liste, enten­dons contri­buer. Toutes les peti­tes orga­ni­sa­tions exis­tant en dehors du réf­orm­isme et du sta­li­nisme se sont révélées impuis­san­tes à ral­lier le prolé­tariat sous un dra­peau com­ba­tif, y com­pris les orga­nis­mes offi­ciels de la IVe Internationale dont nous venons de sortir. La IVe Internationale n’a pas intég­ra­lement main­tenu les tra­di­tions de l’inter­na­tio­na­lisme prolé­tarien et s’en tient encore à la déf­ense de la Russie sans voir que la contre-révo­lution y est entiè­rement accom­plie. Elle cons­ti­tue ainsi une gauche du sta­li­nisme dans tous les pays. La IVe Internationale offi­cielle ne fait de cette manière qu’annu­ler son propre poten­tiel révo­luti­onn­aire. C’est cela qui a donné nais­sance à notre mou­ve­ment, l’Union ouvrière inter­na­tio­na­liste, qui a pour but d’orga­ni­ser le prolé­tariat français, européen et mon­dial en vue de l’accom­plis­se­ment de son grand but his­to­ri­que : LA REVOLUTION SOCIALISTE.

Voir aussi:

Une Réponse to “Manifeste de l’Union ouvrière internationale (1949)”

  1. From the archive of struggle « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Manifeste de l’Union ouvrière internationale (1949)Les Cahiers rouges (1937)Les anarchistes et les socialistes révolutionnaires égyptien-ne-s sont […]

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