L’enseignement du 24 mars (Rosa Luxemburg, 1916)

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Tract clandestin du groupe Spartacus, publié en document annexe dans Rosa Luxemburg – Lettres et tracts de Spartacus (1972). La version en allemand est attribuée à Rosa Luxemburg et le tract daté d’avril 1916 (Gesammelte Werke, Bd.4, Berlin 2000, S.181-186). Contexte: le 24 mars 1916, suite à un discours de Hugo Haase au Reichstag et un vote de la minorité social-démocrate, 18 députés sont promptement exclus du groupe parlementaire (par 58 voix contre 33). Jusqu’à ce 24 mars, les seuls députés sociaux-démocrates à avoir pris position contre la guerre avaient été Karl Liebknecht et Otto Rühle.

Les événements du Reichstag du 24 mars qui ont provoqué le départ de dix-huit députés du groupe officiel social-démocrate sont un symptôme aigu de la politique insoutenable menée par les instances du parti depuis le 4 août 1914. On peut tout repro­cher aux camarades Haase et Ledebour et à leurs amis sauf un manque d’acharnement et un excé­dent de résolution, de sévérité et de persévérance. Ces dix-huit camarades ont supporté patiemment le joug de la majorité du groupe pendant près de deux ans. Ils ont admis que le groupe vote les crédits de guerre au nom de la classe ouvrière alle­mande sans oser faire d’autre protestation contre cette trahison inouïe du socialisme que de sortir de la salle de l’assemblée, c’est-à-dire en acceptant leur propre élimination à l’heure des décisions historiques très importantes. Quand enfin, ils se dressèrent lors du quarantième milliard le 21 dé­cembre 1915, pour voter au Reichstag contre les crédits, ils se prirent par la main pour donner une déclaration motivée de leur refus, ce qui repré­sentait une concession au point de vue fondamental de la majorité — les frontières de l’Allemagne étant assurées — et un coup contre la solidarité avec les camarades français, belges, russes et serbes. Ils ont déclaré, dans la célèbre affaire Baralong, par la voix du camarade Ledebour leur accord de principe à la politique de compensation de Noske et ils ont contenté avec cela, même les agitateurs de guerre d’Oertel. Ils n’ont pas utilisé une seule fois, obéissant au commandement et à la conception de la majorité, l’arme inestimable des petites inter­pellations pour inquiéter le bloc de gouvernement impérialiste, pour fouetter l’opinion publique et pour encourager les masses ouvrières à la lutte. Oui, ils ont même appuyé la majorité du groupe, quand celle-ci, avec les partis bourgeois, voulait priver Karl Liebknecht de l’arme des petites inter­pellations. Ils ont enfin toléré que Karl Liebknecht et avec lui Otto Rühle soient exclus du groupe exactement de la même manière que maintenant Haase, Ledebour et leurs camarades ; ils sont restés tranquillement dans le groupe officiel sans se soli­dariser avec Liebknecht et Rühle.

Et encore à la dernière heure, ils ont dressé dans les « Losen Blätter » un programme sur le pro­blème des impôts très important dans la lutte pour la paix qui correspondait fondamentalement à celui de la majorité du groupe ; au lieu de refuser tout impôt en principe au gouvernement de l’état de guerre et de l’Alliance, ils veulent accorder des impôts directs, la main dans la main avec la majo­rité du groupe !

Les dix-huit camarades ont formé alors pendant près de deux ans au sein du groupe non pas une opposition dans le vrai sens, mais seulement l’ombre d’une opposition. Et qu’est-ce qui se passe aujour­d’hui ? Il se passe qu’il n’y a pas de place au sein du groupe soi-disant social-démocrate pour une op­position la plus timide, la plus craintive, la plus pâle, même pas l’ombre d’une opposition ! La logi­que de fer des choses donne ici une dure leçon aux camarades, le devoir de chaque ouvrier réfléchissant est de l’apprendre. Les événements du 24 mars mon­trent que modestie, tolérance, longanimité, sou­plesse envers les traîtres du parti ne conduisent qu’au détournement et à l’ajournement du procès du parti. Les dix-huit autour de Haase et Ledebour se sont condamnés pendant deux ans à une exis­tence d’ombre pleine de contradictions et d’ambi­guïté par peur des slogans démagogiques, discipline et unité, ils sont arrivés enfin exactement à la situa­tion dans laquelle Liebknecht était arrivé beaucoup plus tôt par la représentation persévérante et virile des principes du parti. Tout éloignement de Lieb­knecht, tout recul devant les décisions ne les ont pas sauvés enfin de l’alternative : ou devenir complices des trahisons avec les traîtres au socialisme et à l’Internationale, ou bien se libérer de la dictature des traîtres pour créer au moins la possibilité de faire une politique social-démocrate, de représenter les intérêts des ouvriers. Personne ne peut éviter ce choix, cette alternative devant les instances du parti officiel, s’il veut sauver le parti et le socialisme de la honte actuelle. Le 24 mars, la formation de la « communauté de travail » social-démocrate est, vue d’ici, la faillite des petits pas, de la politique de recul devant les décisions, de la politique des faiblesses, des demi-mesures et des concessions à la droite. Le 24 mars a démontré grossièrement que cette politique n’empêche au sein du parti ni scissions, ni explications publiques sévères. Ce rejet du subtil double jeu social-impérialiste du groupe aurait été depuis longtemps inévitable, si Haase et Ledebour avaient osé faire une opposition de prin­cipe persévérante contre les traîtres du parti. Si tous ceux qui se disent opposition avaient agi sans compromis et avec conséquence, le procès doulou­reux pour l’amélioration du parti aurait été consi­dérablement raccourci, l’instruction et le rassem­blement des masses prolétaires facilités, la coalition internationale de la social-démocratie réalisée et avec elle la fin de l’assassinat des peuples accé­lérée.

Camarades ! L’impératif suprême de devoir en­vers nos tâches historiques est de tirer au moins des leçons de nos erreurs. La misère immense entre­tenue par une guerre impie, l’écroulement moral du parti et de l’Internationale, qui nous étaient très chers devraient au moins apprendre aux masses des ouvriers instruits à prendre en mains leur destin, forcer leurs chefs à progresser et à rester dans la ligne de la lutte de classes révolutionnaire.

Les expériences des dix-huit députés du Reichstag ont définitivement démontré que la politique de faiblesse et des demi-mesures ne mène à rien, que le parti ne peut être sauvé que par une politique énergique et fondamentale. Soyez en garde, cama­rades, soyez vigilants, afin que vos intérêts soient compris et représentés comme il convient aux hom­mes. Les agneaux patients ne deviennent pas lions en vingt-quatre heures. Les députés, qui depuis près de deux ans n’ont pas su tirer une ligne de sépa­ration entre eux-mêmes et les traîtres de la majo­rité du groupe, ne deviendront pas lutteurs révo­lutionnaires par le seul fait d’avoir rompu avec cette majorité. La « Communauté de travail social-démocrate » croit être obligée d’excuser son exis­tence devant la droite, au lieu d’accuser ouver­tement cette droite de trahison envers le parti. Ce groupe nouveau semble s’efforcer de démontrer au monde qu’il ne veut pas troubler la sérénité du parti, au lieu de devenir le drapeau visible de la rébellion contre la dictature des instances traîtresses du parti. Camarades, si cette minorité timide reste hésitante, poussez-la en avant. Exigez, de Haase-Ledebour :

1.qu’ils refusent dans l’avenir tout crédit de guerre avec motivation des principes socia­listes, sans tenir compte de la situation mili­taire ;

2.qu’ils refusent toutes sortes d’impôts au gouvernement de l’état d’exception et de la guerre mondiale ;

3. qu’ils utilisent les petites interpellations et tous les moyens de l’ordre du jour parlementaire pour lutter continuellement contre les partis impérialistes et pour réveiller les masses popu­laires.

La nouvelle scission du groupe ne peut servir à sauver l’honneur du socialisme international que sous une pression énergique et continuelle.

Mais en même temps, camarades, debout pour la lutte sur toute la ligne contre la majorité du groupe et contre la direction du parti qui ne veut pas tolérer la plus petite opposition à sa politique de trahison du socialisme ! Cette majorité de groupe et cette majorité de direction collaborent aujour­d’hui encore avec les impérialistes bourgeois, elles ne sont qu’une succursale des Hydebrand et Cie. Comme les agitateurs de guerre et leur gouverne­ment veulent nous imposer silence par l’état d’ex­ception pour faire leurs affaires capitalistes sur notre dos, de même les Scheidemann, Heine, David, et consorts veulent utiliser leurs mandats et leurs fonctions pour étrangler à l’intérieur du parti tout élément contestataire, toute opposition socialiste. Camarades ! Le parti ce n’est pas les fonctionnaires, députés ou rédacteurs, le parti c’est la masse des ouvriers organisés, c’est l’esprit de la lutte de classes socialiste. Le parti c’est vous ! Alors, au travail pour reconquérir le parti dont une bande de traîtres haut-placés s’est fait un appendice de l’impérialisme bourgeois. N’acceptez pas le coup d’état du 24 mars.

Déclarez à haute voix que vous ne reconnaissez plus la majorité de groupe des David-Heine-Noske com­me représentation social-démocrate, exigez la dé­mission des traîtres.

Refusez le versement de vos cotisations à la direc­tion du parti qui s’en sert pour faire de vous la chair à canon de l’impérialisme et pour prolonger l’assassinat du peuple, car vous avez besoin de vos sous amèrement gagnés pour la promotion d’une politique, pour l’édition des écrits. Les organisations doivent décider le refus des cotisations à la direction du parti des Scheidemann-Ebert qui accordent l’ar­gent du peuple au moloch de la guerre mondiale, au gouvernement de famine et de l’état d’excep­tion.

L’état d’exception dans l’empire, comme l’état d’exception dans le parti ne peuvent être surmontés que si les masses éclairées des prolétaires se dres­sent, déclarent et exécutent énergiquement leur vo­lonté. Le 24 mars a démontré que sous la dicta­ture des instances actuelles du parti le moindre mouvement de politique socialiste est impossible. Il a en même temps prouvé que le chemin des demi-mesures et des accommodements envers ces ins­tances est le chemin le plus long et le plus difficile à la fin duquel une séparation et une décision claires seront quand même inévitables. Montrez que vous savez ce que vous voulez et que vous êtes décidés à traduire votre volonté en actes. L’organisation, la discipline doivent servir à forger la volonté des masses et non pas à faire de vous l’outil des volon­tés d’une petite minorité de fonctionnaires et de députés. Pour cela en avant sur toute la ligne dans un but double, mais unique :

Reconquête du parti pour le principe de la lutte des classes !

Fin de l’assassinat des peuples par le rétablissement de l’Internationale prolétarienne !

Hugo Haase.

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Une Réponse to “L’enseignement du 24 mars (Rosa Luxemburg, 1916)”

  1. From the archive of struggle, no.67 « Poumista Says:

    […] sur les mandats polonais au Congrès socialiste international de Paris(1900)/ L’enseignement du 24 mars (1916) *Julian Marchlewski: A la mémoire de Rosa Luxemburg et de Leo Tyszka (Jogiches) (1921) […]

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