L’Affranchissement de la Femme par le Travail (Kollontaï, ca. 1920)

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Article paru dans Clarté N°36 du 20 mai 1923. Clarté ne date pas l’article traduit. En refeuilletant la bibliographie de Kollontaï par Henryk Lenczyc il semble qu’une datation 1920 soit assez probable, ce que confirmerait le passage « Certes, ce n’est pas en trois ou quatre ans et même en dix ans qu’on arrivera à refonder l’humanité ».

Le rôle assigné au travail dans la République prolétarienne – rôle si foncièrement différent de celui que lui reconnaissait la société bourgeoise – enfante de nouvelles mœurs qui modifient la mentalité des foules laborieuses et les obligent à penser et à sentir autrement que par le passé.

Il en résulte que nous considérons sous un jour nouveau un tas de manifestations de l’activité humaine; et de cette nouvelle conception des choses surgit une nouvelle morale dont le but est de régler les relations des hommes entre eux et la collectivité. Dans la société bourgeoise, la morale établissait surtout le mode de relations entre les hommes; quant aux devoirs de ceux-ci envers la société, ils ne venaient qu’en complément de la morale que chaque individu était censé professer. Les règles fixant ses obligations vis-à-vis de la collectivité étaient de beaucoup moins nombreuses que les règles régissant les rapports entre les hommes. Dans le premier cas, on se bornait à enseigner la défense de la patrie, la fidélité au tsar et le précepte très conditionnel: « ne tue pas »; dans le deuxième cas, on enseignait une infinité de préceptes auxquels avait donné naissance la défense de la propriété et des intérêts particuliers comme: « ne vole pas, sois laborieux, ne prends pas la femme d’autrui, mesure tes appétits dans tes affaires commerciales, sois économe », ainsi soit-il.

Or, sous la dictature du prolétariat, la morale à observer découle directement des intérêts de la collectivité. Et tout acte dont la collectivité n’a pas à se plaindre ne peut être réprouvé par qui que ce soit. Ainsi s’explique que dans la République prolétarienne nous condamnons ce que la plupart du temps était en honneur dans la société bourgeoise.

De même, les conditions d’existence, en se transformant, font apparaître de nouvelles mœurs. Certes, ce n’est pas en trois ou quatre ans et même en dix ans qu’on arrivera à refonder l’humanité et à faire de tous les mortels d’authentiques communistes. Mais il est bon de constater l’aisance avec laquelle notre psychologie s’adapte aux conditions nouvelles et la rapidité qui caractérise la formation des nouveaux modes de relations entre les individus. C’est là un phénomène devant lequel on reste étonné.

Mais le plus frappant est la révolution qui s’opère dans les rapports entre les sexes. En Russie, comme d’ailleurs dans tous les pays belligérants, la guerre avait déjà fortement ébranlé la solidité de la famille bourgeoise. Et cela pour deux raisons;  en premier lieu, le développement de la main-d’oeuvre féminine dont le résultat a été d’assurer ‘indépendance économique de la femme; en second lieu, la multiplication des naissances d’enfants naturels. D’un coup, toutes les prescriptions de la morale bourgeoise furent frappées à mort. Les couples s’unirent sans s’inquiéter des commandements de l’Église et des préceptes bourgeois.

Dans la Russie des Soviets où, dans les premiers mois de la révolution, le mariage religieux fut aboli et la distinction entre les enfants naturels et les enfants légitimes supprimée, où la proclamation du travail obligatoire pour tous fit de la femme au même titre que l’homme une unité ouvrière dans l’économie nationale, le mariage devait perdre forcément son sens initial. Dans la société bourgeoise, le mariage est un contrat entre deux conjoints, contrat dûment scellé par plusieurs témoins et sur lequel pour plus de sûreté et de solidité est apposé le cachet de Dieu. L’homme prend la femme  sa charge, s’engage à l’entretenir, et exige en échange qu’elle prenne soin des biens dont il dispose, qu’elle le serve, lui, sa progéniture, ses héritiers, qu’elle lui garde une irréprochable fidélité afin de ne lui faire cadeau de l’enfant d’un autre. L’adultère, quand il est commis par la femme, détruit l’équilibre du ménage et on conçoit dès lors que la bourgeoisie voue aux gémonies la femme qui a « trompé » l’époux nourricier. Mais sur les incartades de l’époux, la bourgeoisie ferme les yeux, puisqu’elles ne mettent pas en péril les intérêts du ménage. Avez-vous quelquefois songé à ce qui poussait la société bourgeoise à traquer les filles-mères ? Mais si la liaison des deux amants n’était pas enregistrée, matriculée, s’il n’y avait pas mariage, qui donc nourrirait e[t] entretiendrait les enfants qui sortiront de cette union ? Il est évident que les enfants seraient à la charge soit des parents de la « pécheresse » – ce qui n’est pas du tout dans l’intérêt de ces « honorables » familles, – soit de l’État ou de la commune, ce qui, pour l’État bourgeois, ennemi par définition de toute assistance publique, constitue le oins désirable des événements.

Des la deuxième moitié du siècle dernier, au moment où la femme commence à subvenir à ses besoins par ses propres moyens, on constate un changement d’attitude de la société bourgeoise vis-à-vis des filles-mères. Une foule de romans et d’ouvrages philosophiques de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième traient des «droits de la femmes à a maternité » et prennent la défense des filles-mères.

Dans la République prolétarienne, où l’économie individuelle, principalement dans les villes, a tendance à disparaître au profit de la vie publique, où le réseau des institutions d’éducation sociale se développe rapidement et où chaque femme travaille autant que l’homme, gagne sa vie vie indépendamment, la question du mariage revêt un tout autre aspect. Les citoyens de la République ouvrière ne s’unissent ni par calcul économique, ni pour organiser un « petit ménage », mais seulement s’ils y sont poussés par un réciproque penchant. Nos deux conjoints n’ont aucune raison de passer un contrat puisque de toute façon aucun d’eux ne peut assurer à l’autre un avantage matériel, chacun d’eux recevant de la collectivité la portion, les vêtements, les chaussures et le logement auxquels il a droit selon les bons qu’il a obtenu par son travail.

Ainsi le mariage apparaît sous une lumière nouvelle. Nous assistons à un vaste bouleversement des rapports conjugaux. Et le plus curieux est que ce genre de vie pénètre même dans les anciennes familles bourgeoises. Depuis que les petites dames de la ci-devant bourgeoisie, ces récents parasites, ont envahi nos institutions soviétistes et ont commencé à gagner leur vie elles-mêmes, elles ont adopté d’emblée un ton d’indépendance auquel leur mari était loin d’être habitué.

Comme on le voit, dès que le mariage cesse de procurer un avantage matériel quelconque, il perd toute solidité. Désormais, il est infiniment plus facile aux époux de se séparer. S’il ne sont pas liés par un penchant naturel, ils ne cherchent aucunement à rester en famille. Ils ne sont plus attachés comme naguère à la communauté du ménage, par les obligations des parents envers les enfants. Et le mariage religieux n’est plus aujourd’hui inviolable. Certes, nous devons nous garder de généraliser ces nouvelles mœurs qui ne sont pas encore devenues une règle universelle, mais qui s’établissent et s’établiront de plus en plus au fur et à mesure que s’organisera la vie communiste.

Or, nous devons suivre avec une attention soutenue le développement des nouvelles formes de vie. Nous devons en établir l’évolution pour savoir si, dans la République ouvrière, elles auront pour effet d’affermir ou de faire disparaître la famille. Mais si l’on analyse le développement de notre système économique, on peut, d’ores et déjà, affirmer que la collectivité ouvrière doit fatalement absorber l’ancienne faille bourgeoise.

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Un autre phénomène caractéristique —dont ‘apparition est due entièrement aux nouvelles conditions économiques et au fait que dans la République prolétarienne la femme constitue une unité ouvrière indépendante, est notre attitude envers la femme célibataire. Quel est l’homme aujourd’hui qui ne se marie pas sous prétexte que la femme qu’il aime en a connu un autre avant lui ? La « virginité » avait sa raison d’être sus le régime de la propriété. La « légitimité » de l’enfant était nécessaire à la société bourgeoise: 1° pour établir qui dit nourrir l’enfant; 2° pour transmettre l’héritage aux enfants légitimes.

La République ouvrière, qui a aboli l’héritage, ne saurait s’inquiéter de quel mariage est issu l’enfant; l’essentiel pour elle est le sort de l’enfant dont elle fera un travailleur.

La République doit se soucier de l’élever —que cet enfant soit le fruit d’un mariage régulier ou d’une liaison faite en dérogation aux formalités convenues. Ainsi, du côté de la République prolétarienne, pas de distinction entre les mères.

Le résultat est qu’on ne voit plus aujourd’hui les filles-mères se suicider sous prétexte de cacher leur « déshonneur ». Au reste, qui aujourd’hui oserait parler du « déshonneur »des filles-mères ?

De plus en plus, le mariage devient une affaire privée, alors que la maternité devient un devoir social, d’une importance vitale. Et la société n’est en droit de s’opposer au mariage que s’il s’agit de personnes malades.

D’autres part, au fur et à mesure que se modifie notre conception des rapports conjugaux, nous envisageons la constitution sus un aspect qui diffère essentiellement de celui sous lequel il était convenu jusqu’ici de  la considérer. La prostitution, tut au oins dans les formes qu’elle revêt dans les pays bourgeois, tend de plus en plus à disparaître de la République prolétarienne. La prostitution est le fruit de la complète dépendance de la femme vis-à-vis de l’homme et de l’absence totale de lois lui assurant un minimum d’avantages matériels. Or, la République prolétarienne, en décrétant le travail obligatoire pour tous, en obligeant chaque citoyen à avoir un emploi, condamne la prostitution à une mort naturelle. Et si la République ouvrière combat la prostitution, c’est parce qu’elle constitue une forme de désertion du travail.

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Désormais, on ne peut nier que le mariage est en voie d’évolution, que les cadres de la faille se relâchent et que la maternité est en train de devenir une fonction sociale.

Certes, cet article n’a pas la prétention d’épuiser un aussi vaste sujet que celui des bouleversements apportés par la Révolution russe dans les mœurs et dans les formes de vie. Nous aurons d’ailleurs l’occasion d’y revenir. Pour le moment, nous tenons à souligner que la Révolution d’octobre et l’organisation des nouvelles formes confirment ce que nous avons toujours dit:  que la position de la femme dans la société et dans le mariage est déterminée uniquement par le rôle quelle joue dans la production et par l’importance du concours qu’elle apporte à l’économie nationale. Ainsi, du travail dépend la situation de la femme. Et tandis que les conditions économiques et conjugales de la société bourgeoise asservissaient la femme, les nouvelles formes de travail de la collectivité ouvrière lui apportent l’affranchissement.

Alexandra KOLLONTAY.

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