La vie et la mort du Comité des 22 (Monatte, 1931)

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Paru dans La Révolution prolétarienne N°122 (décembre 1931).

Une campagne de douze mois pour l’Unité Syndicale

La vie et la mort du Comité des 22

C’est un fait maintenant, le Comité des 22 est mort.

Ses adversaires sont contents; les uns montrent une joie discrète, d’autres dansent la gigue. Ses amis sont désolés; certains ne comprennent pas comment il a pu mourir; ils en accusent Pierre ou Paul. Je me permets de dire aux premiers qu’ils se réjouissent trop vite; ils sont débarrassés des 22, mais ils sont plus embarrassés que jamais par l’idée d’unité. Aussi les amis des 22 n’ont-ils pas lieu d’être découragés. Le Comité est disloqué, mais l’idée d’unité syndicale qui était sinon morte, du moins profondément endormie, il y a un an, est aujourd’hui bien réveillée, et plus vivante que jamais. N’est-ce pas l’essentiel ?

Pour comprendre la vie et la mort du Comité des 22, et pour en tirer les leçons nécessaires, il est utile de le prendre à sa formation, de suivre ses efforts de douze mois, de voir les concours qu’il a trouvé, ceux qui lui ont manqué, les obstacles qu’il a rencontrés, les ennemis qui se sont dressés contre lui. On comprendra mieux les résultats qu’il a obtenus dans l’une et dans l’autre C.G.T. à leurs congrès respectifs.

Maigres résultats si on les compare à ce que nous voulions, à ce grand courant que nous rêvions de soulever à l’intérieur de chaque C.G.T. et qui devait les pousser à se rapprocher, à fusionner ensemble dans un congrès commun.

Nous n’avons pas réussi, il faut le reconnaître. L’idée est réveillée; seulement la gaillarde est indocile; elle entend agir à sa tête, au lieu de se plier au plan de réalisation esquissé par les 22. Que faire ? Suivre la gaillarde ou rester patiemment sur notre plan primitif ? Mettre la formule au-dessus de l’idée ? Surtout quand la formule se trouve vidée de la substance qu’elle contenait la veille. Et qu’ainsi rester fidèle à la formule, c’est devenir infidèle à l’idée. Le Comité des 22, à cet endroit difficile, n’a pas su se décider. Ses points de vue inconciliables se sont heurtés. Il ne restait plus qu’à se dissoudre. C’est ce qu’il a fait. Chacun a repris sa liberté.

Déjà des camarades du tiers autonome, les militants de la Fédération autonomes des Fonctionnaires, ont usé assez largement de cette liberté. A leur congrès, ils ont parlé de fidélité et d’infidélité, de crime même, des deux autres tiers qui auraient le mal de mer, etc… Je veux profiter d’une même liberté. Non pour le plaisir de polémiquer, mais pour rechercher qui d’entre nous, vraiment, a eu peur d’attraper le mal de mer.

Pour comprendre quelque chose dans les divisions présentes il faudra bientôt se spécialiser, ne faire que cela. On a tout embrouillé à plaisir. On ne faisait sûrement pas mieux à Byzance. Le fond des questions disparaît sous des tombereaux de considérations secondaires. Débrouiller, nettoyer, ce coin de l’unité est indispensable. C’est à cette condition que les hommes de bonne volonté cesseront d’être déroutés et que l’idée d’unité elle-même retrouvera son éclat et sa force. Les obstacles à l’unité ne pèseraient pas lourd si la classe ouvrière voyait clairement le terrain où elle s’engage. Les 22 n’ont fait un peu de travail que dans la mesure où ils ont interprété exactement les événements, où ils ont traduit le besoin permanent d unité renforcé aujourd’hui par un besoin occasionnel pressant. La classe ouvrière est en effet travaillée par le besoin instinctif de réaliser son unité, de se séparer des autres classes qui l’exploitant et l’oppriment, de rassembler tous ses membres et de coordonner leurs efforts en vue de son émancipation. Mais par-dessus le besoin instinctif et permanent, une période de crise économique rend pressante la nécessité de rallier toutes les forces ouvrières pour l’œuvre immédiate de défense. Ceux qui mettent obstacle à l’unité vont contre les événements, contre les grands besoins de la classe ouvrière; ils seront balayés un jour ou l’autre, et cela ne saurait tarder. Il importe peu que le Comité des 22 du moment que le mouvement pour l’unité continue.

A la naissance du Comité des 22 un certain nombre de légendes se sont formées, dans certains milieux confédérés on m’a attribué la paternité du Comité. Dans d’autres milieux on, l’attribue aux seuls militants de la Fédération autonome des Fonctionnaires. La vérité est assez différente. Si quelqu’un n’est pour rien dans la fondation des 22, je puis dire que c’est moi.

Capocci se fourrait le doigt dans l’œil quand il écrivait dans l’« Écho des Employés » de janvier 1931 : « Les « Amis de l’Unité – ayant raté leur coup, il aurait été bien étonnant que l’approche du Congrès confédéral ne ramenât quelque manœuvre des éternels mécontents,  ça y est ! 22 particuliers, manœuvrés par Monatte ont décidé une nouvelle campagne de désorganisation des forces ouvrières ! » Non seulement, je n’ai manœuvré personne, mais j’ai été manœuvré moi- même puisque je n’ai fait que répondre à l’appel et même, je puis bien l’avouer, marché d’un pas lent de territorial, même de réserviste de la territoriale.

Le Comité des 22 a deux pères, le Comité de l’Indépendance du Syndicalisme et la Fédération Autonome des Fonctionnaires. Il est né de conversations entre Chambelland, Laplagne et Piquemal. Je soupçonne les deux jeunes d’avoir mijoté ça. Depuis longtemps Chambelland pensait à une double campagne pour l’unité aboutissant à une présentation simultanée dans les deux congrès confédéraux d’une même résolution en faveur de l’unité. Il y pensait en 1927, peut-être déjà en 1926. Il eut l’occasion de s’en entretenir avec Laplagne, avec Piquemal au moment où les militants de la Fédération autonome des Fonctionnaires, échappant comme nous, mais quelques années plus tard, à l’influence bolcheviste et revenant au syndicalisme révolutionnaire, se rapprochaient de nous. C’était le moment où ils se réclamaient hardiment de la Charte d’Amiens. L’idée de Chambelland leur sourit. Une première petite réunion eut lieu dans le courant de l’été, à laquelle il ne me fut pas possible d’assister. Le projet une fois conçu, il fallait recenser les militants de toutes tendances qu’on supposait attachés à l’unité syndicale et les pressentir. Ce travail de recherches et de démarches demanda quelque temps. Je n’y pris aucune part. Des militants pressentis se récusèrent tout de suite, d’autres hésitèrent, puis finalement ne vinrent pas. On peut affirmer en tout cas que nul esprit de clan ou de tendance ne présida au rassemblement des 22. Tous les « suspects » de sympathie pour l’unité furent pressentis. Quelques impairs furent commis. Probablement quelques oublis aussi. Mais ceux qui conviaient Milan, Bouyer, Le Pen, Guigui montraient bien qu’ils n’entendaient pas ouvrir une chapelle mais lancer un large mouvement. Car on ne peut leur faire reproche de n’avoir pas invité des éléments qui ont érigé la scission en doctrine et qui veulent autant de syndicats qu’il y a de tendances ou d’opinions politiques. Il s’agissait d’établir un lien entre les divers îlots de partisans de l’unité qui surnageaient dans l’océan de la division syndicale. Quoique peu nombreux, par leur seule réunion ils apparaissaient de suite comme une force. C’était d’abord la Fédération autonome des Fonctionnaires. Puis, dans la C.G.T.U., le Comité pour l’Indépendance du Syndicalisme, qui avait fini par englober les minorités n° 1 et n° 2 et les éléments unitaires de la Ligue Syndicaliste. Du côté de la C.G.T., pas d’organisation, mais des militants plus ou moins isolés, plus ou moins représentatifs. Delsol, le secrétaire du Gaz de banlieue, et Hagnauer, le secrétaire adjoint de la section de la Seine du S.N. des Instituteurs, acquis d’avance, puisque appartenant à la Ligue Syndicaliste. L’acceptation de Marthe Picharel, membre de la CA du S.N., avait plus de prix, mais elle ne pouvait que paraître toute naturelle. L’effet de surprise devait être produit par l’acceptation de Dumoulin et par celle de Digat.

Chambelland se chargea d’aller tâter Dumoulin: ils avaient récemment échangé quelques articles de discussion sans s’égratigner. En outre, depuis deux ou trois ans, sur un certain nombre de questions, comme la rationalisation, la politique de collaboration, la lutte contre la guerre, soit dans des articles, soit dans des interventions de congrès, l’ancien secrétaire adjoint de la C.G.T. avait marqué un retour très net au syndicalisme révolutionnaire. L’abordage était possible. Chambelland revint triomphant de Denain, avec une acceptation sans réserves.

Quant à Digat, c’est Laplagne, je crois, qui le vit en compagnie de Fronty: il accepta, sans hésitation.

On pouvait risquer de se réunir, le dîner projeté ne serait pas un four, quelque-chose de sérieux en sortirait certainement. C’est ainsi que naquit, le Dimanche 9 Novembre 1930, le Comité des 22. qui devait être qualifié de « Comité hétéroclite », dans le rapport moral de la C.G.T. du dernier congrès, et dont « l’esprit paraissait spécialement dirigé contre l’organisation régulière ».

Comité hétéroclite ! Pensez donc, il y avait à peu près toutes les tendances syndicales représentées dans le Comité des 22, depuis des communistes, ou presque, jusqu’à des réformistes syndicaux. Une mosaïque, a-t-on dit. Non, pas une mosaïque. Les morceaux, dans ce cas, en seraient divers et soudés du dehors, alors qu’ils étaient tous des syndiqués, des travailleurs, liés par le dedans, par une pensée commune, celle de l’impuissance d’un mouvement syndical tronçonné, par un sentiment commun, celui de l’unité de la classe ouvrière. Le Comité des 22, formé uniquement de travailleurs et de syndiqués, était évidemment moins hétéroclite que tous ces comités, depuis le Secours national de 1914 jusqu’au Comité Franco-Allemand actuel, où l’on a vu voisiner les secrétaires confédéraux avec les gouvernants, le cardinal Amette, ou les potentats du Comité des Houillères et du Comité des Forges.

J’ai idée que le secrétaire confédéral qui a voulu être dédaigneux et méprisant envers son épithète d’hétéroclite a simplement trahi son goût pour les les belles relations. Un comité formé avec des bourgeois n’est pas un comité hétéroclite. Formé entre travailleurs, c’en est un !

Pourtant nous avions des gens bien parmi nous, Roger Francq, de l’Ustica [*], avait été amené par Piquemal. Nous ne nous sommes pas demandés sur le moment si l’Ustica aurait place dans l’unité syndicale ouvrière reconstituée. Mais assez vite, Francq s’est senti mal à l’aise parmi nous. Il nous a quittés sous d’assez piètres raisons. Il n’acceptait pas de se trouver à ne même tribune que Dumoulin. Fichtre: il avait bien accepté de mettre sa signature à côté de la sienne au bas de la déclaration du 9 novembre. En outre cet homme si difficile, ne figure-t-il pas dans des comités de Georges Valois, qui voulait, il y a cinq ou six ans, nous faire avaler l’huile de ricin fasciste ? Les raisons invoquées par lui pour démissionner ne sont donc pas vraies. Quelles sont les véritables ? D’abord la pression sur lui du parti communiste. Ceci encore : un bourgeois qui va chez les ouvriers ne comprend pas qu’on l’y regarde en égal et s’en trouve froissé. Nous n’avions pas pensé à cela ni éprouvé le besoin d’avoir quelqu’un pour nous diriger ni pour établir notre programme. Non, notre Comité n’était pas hétéroclite, mais il s’était formé d’hommes, qui malgré tout ce qui les unissait, pouvaient difficilement oublier tout ce qui les avait séparés dans le passé et qui avaient besoin de retremper leur confiance mutuelle dans un travail commun.

Entourés d’ennemis

On l’a vu : pour les dirigeants de la CGT, le Comité des 22 était spécialement dirigé contre elle. Pour ceux de la C.G.T.U., il en était de même. Le Comité des 22 n’avait pas d’autre but que de la désorganiser. Comme leur vocabulaire est plus coloré, nous étions des empoisonneurs, des scissionnistes, dos renégats, des traîtres. Même sympathique accueil de la part de la minuscule CGTSR. L’Opposition unitaire et les Trotkystes, pour donner des gages de révolutionnarisme, nous tapait dessus à tour de bras. La presse anarchiste nous faisait injurier par un Loréal. Chez les socialistes, la droite disait à Digat : « Vous n’avez pas honte ? » Tandis que la gauche en regardant Dumoulin, puis Zyromski, gémissait: «Que faites-vous là! »

Pourtant, le Comité des 22 n’était dirigé ni contre la C.G.T. ni contre la C.G.T.U. Il ne voulait asservir ni l’une ni l’autre. Il entendait servir uniquement la cause de l’unité. Pour ruiner par avance tout reproche, il avait précisé dès le début que chacun devrait rester fermement attaché à son organisation syndicale propre, sans arrière-pensée comme sans manœuvre, tout en y poursuivant sa propagande en faveur de l’unité.

« Les 22, disait la déclaration initiale du 9 novembre 1930, se sont mis d’accord pour lancer l’idée de la reconstitution de l’unité syndicale dans une Centrale syndicale unique, sur la base de la Charte d’Amiens. La réalisation de cette idée ne se conçoit, à leur avis, que dans la pratique de la lutte de classes et dans l’indépendance du mouvement syndical, en dehors de toute ingérence des partis politiques, des fractions et des sectes, ainsi que des gouvernements ».

C’était parler clair, dire exactement ce que nous voulions. Les adversaires de l’unité, eux. ne peuvent dire qu’ils ne la veulent pas. Ils sont obligés de paraître la vouloir, car ils savent que les travailleurs, eux, la veulent. Aussi, en avant les tours de prestidigitation. Ils paraîtront ce qu’ils ne sont pas et nous feront passer pour ce qu’ils sont en réalité.

C’est bien rarement, et seulement au cours de conversations privées que l’on pourra entendre que disait Parizot, le secrétaire de l’Union départementale Confédérée de l’Allier, à un de nos ami- à une sortie de séance du congrès de Bullier « Monatte a raison de dire que nous ne voulons pas de l’unité. C’est vrai. Mais la C.G.T.U. n’en veut pas davantage ». Quel accès de franchise. Du côté de la CGT, il y a un an, les dirigeants, et la majeure partie des cadres des syndicats étaient bien installés dans la scission. Ils croyaient que loin Centrale continuerait tranquillement à se développer. Repartie bien faible en 1922 n’avait-elle pas retrouvé des forces assez vite ? Certes, les méthodes de collaboration, auxquelles ils avaient sacrifié depuis quinze ans tout ce qui caractérisait jadis la CGT, traversaient une période de difficultés, mais patience! Le moulin du BIT moudrait un jour autre chose que du vent, et le Conseil économique résoudrait d’autres problèmes que la réforme du calendrier. Quel besoin de changer de méthodes de l’unité ? Il n’y avait évidemment que d’éternels mécontents pour y penser. Capocci, lui, n’est pas un mécontent. La corporation des employés est supérieurement- organisée et si elle ne se bat guère c’est évidemment, parce qu’elle n’en a nul motif. Il faut être des déçus, des déchus, des aigris, des militants en disponibilité pour s’imaginer que la classe ouvrière recule chaque jour un peu plus, et que c’est la faute, pour une bonne part, de ses divisions. Les militants en service comme Kiochon ne voient rien de pareil. Pourtant, ils ont bonne vue puisqu’ils aperçoivent derrière le paravent de l’unité un essai de reconstitution, sous une nouvelle forme, des comités syndicalistes révolutionnaires qui brisèrent, paraît-il, l’unité et firent tant de mal au syndicalisme ouvrier ! Pauvres C.S.R. ! Faut-il que leur histoire soit mal connue et que les prestidigitateurs aient d’habileté ! On nous accusait encore d’avoir derrière la tête un projet de 3° ou de 4° C.G.T.. Comme s’il n’y en avait déjà pas trop de deux !

Voilà en gros ce que l’on pensait à la C.G.T. il y a un an. L’unité c’était dans la C.G.T. qu’elle devait se faire, avec, à l’entrée, un tourniquet doublé d’une bonne barrière : les conditions posées lors de l’admission des Fonctionnaires et un programme devant lequel s’agenouiller. Ainsi, lentement, paisiblement, l’évolution naturelle des choses devait aboutir par les faits, selon l’expression de Savoie, à la condamnation morale des auteurs de la scission de 1921. Tous les avantages à la fois !

C’est sur cette tranquillité que tomba le pavé des 22. Il tomba, par contre, sur une C.G.T.U. fiévreuse et maladive. Au début, en 1922, ses effectifs n’étaient pas moindres qu- ceux de la C.G.T. Mais, avantage sur sa rivale, elle comptait à peu près tout ce qu’il y avait de plus agissant dans la classe ouvrière. Huit ans après, en 1930, que lui restait-il de ses effectifs, de son influence, de sa valeur d’action ? Au lieu de s’accroître, ses effectifs avaient fondu assez gravement. De combien ? Difficile à dire. Les rapports financiers de maintenant sont inintelligibles, même pour les initiés. Mais, à n’en pas douter, les Fédérations de la grande industrie adhérents à la C.G.T.U. n’avaient plus que la peau sur les os. Celles des Cheminots et des services publics voyaient tomber non seulement leur graisse, mais leur chair. Le resserrement qui devait donner des fédérations colossales ne montrait que des squelettes. Quant aux Unions régionales, à l’exception de celles de la Seine et du Nord, se soutenant encore, toutes les autres ne paraissaient guère vivantes. Son influence avait sérieusement baissé. C’est que la C.G.T.U. avait annoncé comme étant là tant de choses qui n’ étaient pas qu’on ne pouvait plus la croire. La prise du pouvoir était là en 1924, le fascisme en 1925, la guerre en 1926 et rien ne s’était encore présenté. Inutile de s’occuper des assurances sociales en 1929, l’Europe serait en feu et aurait d’autres préoccupations. Les assurances sociales avaient été appliquées et l’Europe, au lieu de s’embraser, se refroidissait un peu plus. Sa valeur d’action, si grande il y a huit à dix ans avait pareillement décliné. Elle l’avait mutilée par des tentatives de grèves générales au cours desquelles elle avait montré qu’elle cherchait au moins à arrêter la guerre au Maroc, à empêcher l’exécution de Sacco et Venzetti, à briser les courants impérialistes, qu’à avoir l’air de faire quelque-chose. Ensuite elle avait fini de la gaspiller, corporation par corporation, par des grèves, pour le recrutement, pour communiquer, pour l’aventure. Elle lui avait porté le dernier coup en prenant les grévistes pour des soldats qu’on mène au feu sans prendre la peine de les consulter et sans leur permettre de diriger les opérations.

Tout cela, effectifs perdus, influence en baisse, valeur d’action compromise, provenant d’une même maladie: l’esprit de secte communiste. Oublié le syndicalisme de masse ! Oubliée l’unité ! La C.G.T.U. pouvait changer son enseigne, gratter le mot unitaire et le remplacer par le mot communiste. Loin de penser à se soigner, la C.G.T.U. n’avait qu’un souci: comment se débarrasserait-elle de sa minorité ? Par l’exclusion ou par le départ à coups de provocation ? Voilà où en était la C.G.T.U. quant parut l’appel de l’unité lancé par les 22.

La réponse de ses dirigeants fut énergique. Merde pour l’unité ! répondit Claveri. C.G.T. unique égale C.G.T. de trahison ! proclama Monmousseau. Et menaçant à l’égard des militants de la C.G.T.U. signataires de la déclaration des 22, Semard les qualifia de « corps étranger » dans le mouvement révolutionnaire.

A défaut de leurs dirigeants, qu’allaient faire les militants du rang de la C.G.T.U., qu’allaient dire les communistes qui avaient cru sérieusement à l’unité, au syndicalisme de masse, à l’intérêt du parti se confondant avec l’intérêt de la classe ouvrière ?

Je dois avouer que, pour ma part, je leur faisais confiance; je pensais qu’ils seraient nombreux à ne pas se dégager; je les voyais bravant mots d’ordre et consignes, se faisant exclure du parti plutôt que de piétiner les bases essentielles du syndicalisme révolutionnaire, et même du communisme tel que nous l’avons compris jadis. J’eus beau regarder, je ne vis rien et il n’y a pas très longtemps que j’ai appris, par hasard, que Gariec, un douanier de Rouen, avait préféré se laisser exclure par sa cellule plutôt que de retirer sa signature du manifeste des 22. Y a-t-il eu par le pays d’autres cas Gariec ? Des Gariec appartenant à des syndicats unitaires, et non comme Gariec à des syndicats autonomes. Nous ne les connaissons pas. Nous avons laissé perdre le bénéfice de ces exemples.

Le dreadnought à rames

J’admire les camarades qui vont partout disant: « Quel dommage qu’un mouvement si bien parti se soit brisé au premier écueil ! »

D’abord, le mouvement n’est nullement brisé; il est plus fort qu’il n’a jamais été. Quant au Comité qui l’avait lancé, dites-vous bien qu’il avait résisté déjà à pas mal d’écueils avant d’arriver à Japy. Lorsqu’on voit le chemin suivi, on se dit même que c’est un miracle qu’il ne se soit pas disloqué beaucoup plus tôt. Vous êtes-vous représenté dans quel état le Comité des 22 et ses sections départementales se trouvaient à la veille de Japy ? II ne s’agit pas de les voir autrement qu’ils étaient. Des sections ignorant les résultats des assemblées générales des syndicats et incapables d’en informer le secrétariat du Comité. Si bien que nous ignorions combien de syndicats et lesquels s’étaient prononcés pour la motion des 22. Aussi le chiffre de mandats, moins que brillant, recueilli au vote sur le rapport moral, puis sur l’unité, ne vint-il que confirmer nos craintes.

Les discours de Digat et de Dumoulin avaient produit une impression profonde sur le Congrès. Mais il était trop tard pour qu’ils modifient le sens des mandats reçus par les délégués. D’ailleurs, ce mot d’un député reste toujours juste: « Un discours a quelque fois changé mon opinion, il n’a jamais changé mon vote ».

Le fait brutal est là. Sur 2.533 syndicats représentés, 132 seulement avaient voté la motion des 22.

Le travail, ingrat ou pas ingrat, des sections départementales se mesurait là. Nous l’avons constaté sans récriminer contre personne. Il prouvait que la plupart des sections n’existaient que sur le papier. Parmi celles qui vivaient réellement, la meilleure, la plus active, sans nul doute, et qui avait montré le plus d’initiative, celle de la Loire, n’avait pu entraîner que 6 ou 7 syndicats de son département sur 50 à 60.

Il ressort donc que ce n’est pas l’attitude du tiers confédéré des 22 à Japy et après Japy qui a affaibli le Comité pour l’unité syndicale. Sa faiblesse date d’avant. Nous avons le droit de nous retourner vers ceux qui nous font tant de reproches et de leur demander ce qu’ils ont fait de novembre 1930 à septembre 1931 et s’ils ne sont pas éveillés seulement en octobre ? Ici même, à la RP, peut-on oublier que nous n’avons pas pu mener à bout cet inventaire de dix ans de scission, département par département, que nous avions commencé sur la proposition de Lavenir du Rhône ? Lavenir lui-même ne devait pas nous donner sa contribution départementale et aucun camarade de Lyon, malgré nos demandes, n’était venu le suppléer. Sur une quarantaine de demandes particulières, faites à quarante camarades de départements différents, j’avais obtenu une douzaine de réponses et de promesses dont la moitié à peine furent tenues. Et je ne parle pas de l’appel général ait et répété dans l’ « Entre Nous » . Il ne s’agit pas de se montrer tout bouillant au lendemain de la bataille. Il fallait se réveiller à temps. Il ne s’agit pas d’accuser l’excessive sensibilité ou la maladresse, ou la malhonnêteté des camarades parisiens, et aussi de quelques provinciaux. Ils ont fait ce qu’ils ont pu, sans même se décourager d’être si mal soutenus, et d’être aussi peu nombreux au moment de se battre. Je pense même que si, dans l’ensemble, l’atmosphère du mouvement syndical est plus sympathique aux 22, plus favorable à l’unité aujourd’hui qu’il y a six mois, cela tient à l’attitude du tiers confédéré à Japy et à celle du tiers unitaire à Magic-City.

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Certainement, nous avons commis pas mal de fautes d’organisation et de tactique au long de notre campagne de douze mois. J’en veux signaler la plus importante. A deux reprises nous avons raté l’occasion de battre le fer pendant qu’il était chaud. Du 9 novembre 1930 au il janvier, aucun travail de correspondance n’a pu être fait par le secrétariat du Comité. Laplagne. pris déjà par sa profession aux indirectes et par ses fonctions de secrétaire de la Fédération ‘autonome des Fonctionnaires, ne pouvait donner une troisième journée de travail au Comité des 22. Il était obligé de se borner à ouvrir le courrier. Y répondre ? Impossible. Stimuler, prospecter ? Plus impossible encore. Deux mois d’attention passionnée, deux mois d’élan, ont donc été perdus. Est venue ensuite la Conférence du 11 janvier qui devait lancer à grande volée l’idée d’unité. Nous aurions dû sortir son manifeste le lendemain même; nous l’avons sorti un mois après. J’en suis responsable pour une bonne part: une fâcheuse idée me passa par la tête à la réunion du Comité qui se tint une huitaine après la Conférence. Du moment que le manifeste n’avait pas été tiré en tract tout de suite, pourquoi ne le lancerait-on pas sus la forme d’un tract illustré, d’une feuille qu’on est incité à garder au lieu de la jeter aussitôt lue ? En quelques jours, Grandjouan pourrait nous faire ça. Hélas ! cela nous prit, en discussions, en examens de dessins, deux ou trois semaines pour un assez piètre résultat. Une fois de plus nous avions laissé s’évaporer l’enthousiasme.

Le Comité des 22 avait besoin d’un organe au moins hebdomadaire pour s’exprimer, pour suivre le travail fait partout en faveur de l’unité, pour se défendre, pour attaquer. Mais il l’avait cet organe allez-vous dire. Le « Cri du Peuple » n’était-il pas là ? Non, il ne l’avait pas. Ou plutôt quelques membres du Comité, particulièrement Roger Francq et la plupart des militants de la Fédération autonome des Fonctionnaires se refusaient à admettre le Cri comme organe du Comité des 22. En raison de ses polémiques contre les dirigeants unitaires. Pourdémontrer le sérieux de son reproche et son aversion pour les basses polémiques, Francq devait en ouvrir une au sein même des 22, par lettres et par un article du « Fonctionnaire Syndicaliste » sans avoir l’élémentaire courage de venir s’en expliquer en face et de vive voix au Comité. Tout cela, j’y reviens, sous la pression du parti communiste. Le Comité a commis une faute en ne se servant pas mieux du « Cri du Peuple» qui avait été pourtant son véritable berceau.

Le Comité avait besoin d’un ou deux pèlerins, un confédéré et un unitaire, pour faire le tour de France, visiter les grands centres, et même les petits, aller sur place recenser les éléments favorables à l’unité syndicale et les et les aiguillonner,  réchauffer le« tièdes, tirer par le bras ceux qui hésitaient à se joindre à nous. Si des tournées de ce genre avaient été faites, au lieu de meetings au petit bonheur, de meilleurs résultats auraient été obtenus. En tout cas, nous aurions connu nos forces et celles de nos adversaires. Pourquoi le Comité n’a-t-il pas eu ces pèlerins ? Je ne crois pas me tromper en disant que c’est parce que certains membres, n’appartenant ni au tiers confédéré, ni au tiers unitaire, ne voulaient pas de Dumoulin comme pélerin confédéré alors qu’il était tout désigné pour cela.

Ce que j’écris là, nous nous le sommes dit plusieurs fois entre camarades. Cela amena un jour l’un d’entre nous à conclure: «  Une fois de plus nous avons lancé un dreadnought et nous voulons le faire marcher avec des rames. Nous lançons une  grande idée et nous voulons la réaliser avec de tous petits moyens. »

Notre campagne était d’autant plus difficile à mener que la plupart d’entre nous n’avaient jamais travaillé ensemble. On ne demandait qu’à avoir confiance les uns dans les autres. Mais cette confiance ne pouvait se former qu’à la la suite d’épreuves multiples. Surtout avait-on bien la même conception de l’unité, la voulait-on bien tous ardemment réellement ?

Dès le 20 novembre, vingt jours après le baptême, Piquemal, par des déclarations au Congrès des Fonctionnaires, provoquait un bel émoi dans l’équipage. Répondant à diverses questions posées par Monmousseau, il faisait sur le front unique, sur Moscou, sur Genève, sur la défense nationale, des déclarations que certains membres des 22, comme Digat par exemple, ne pouvaient contresigner. Dans l’esprit de Monmousseau, il était évident qu’il y avait le désir de jeter la zizanie parmi les 22 et de faire reculer les éléments confédérés les plus représentatifs. Ce désir ne se réalisa pas. Les 22 n’étaient-ils pas une réunion de militants de toutes tendances, donc en désaccord sur beaucoup de points, mais unis sur un point, essentiel celui-là, l’unité syndicale. Restait la conception que chacun s’en faisait. Celle de Piquemal et de Roger Francq n’était pas la mienne, ni celle de beaucoup d’autres camarades, je n’attachais peut-être pas alors à cette divergence toute l’importance quelle méritait. Elle me frappa, cependant. J’écrivis ceci dans la RP du 5 janvier 1931 :

Piquemal se montre bien naïf en concédant que la définition de l’unité donnée par Monmousseau cadre avec la sienne. Si Monmousseau n’a pas dit brutalement comme son copain Claveri: « Merde pour l’unité! « , tous ses propos et tous ses actes montrent qu’il ne veut pas davantage de l’unité. Il ne faut pas couper dans l’opposition que l’on dresse contre l’unité pour l’unité, l’unité sentimentale, et l’unité de classe, l’unité pour l’action. L’unité de classe, c’est précisément l’unité pour l’unité.Par le simple fait qu’elle s’unit, la classe ouvrière se sépare de la classe bourgeoise; elle acquiert le sentiment de sa propre force.

Au Congrès des Fonctionnaires de novembre 1930, Piquemal ne s’était pas montré naïf, il n’avait pas fait à Monmousseau une concession de forme, il n’avait fait qu’exprimer sa propre conception. Il lui finit mettre un plumet révolutionnaire à l’unité syndicale. Il ne voit pas que c’est le fait par lui-même qui est révolutionnaire. De là, deux conceptions de l’unité syndicale. De là, deux variétés de partisans, ceux qui tiennent au fait, et ceux qui tiennent au plumet.

Chacun de nous était animé du désir de rallier au mouvement pour l’unité le plus possible d’éléments et chacun s’efforçait d’entraîner ceux dont il se sentait le plus proche. C’est dans cet esprit que nous consentîmes, le 11 janvier, que le manifeste ne parlât pas de la Charte d’Amiens. Cela devait faciliter le ralliement des communistes ou sympathisants communistes à la Boursicot et des centristes de l’Enseignement. en particulier de ceux qui, comme Rollo, ne pensaient pas que l’unité syndicale ne soit ni réalisable ni souhaitable. Concession inutile, peut-être même dangereuse, puisque l’ «Humanité» a pu mettre dans la bouche de Piquemal ces paroles qu’il aurait prononcées au dernier congrès des Fonctionnaires: « Les événements nous ont mis d’accord sur laCharte d’Amiens en ce sens qu’il n’en est plus question ». De même quand Dumoulin, répondant aux commentaires de Léon Blum sur le manifeste du 1 janvier, offrait un bouquet de fleurs un peu gros au leader socialiste, nous étions nombreux à faire la grimace.  Sans doute était-il animé lui aussi par le désir de rallier le plus d’éléments socialistes au mouvement d’unité. Ce n’était certainement pas le meilleur moyen. Mais l’important était, tut en penchant d’un côté, de ne pas tomber de la plateforme de l’unité. Heureusement, personne ne tomba par la portière, sauf Francq.

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Toutes les lacunes d’organisation, les fautes de tactique, les difficultés intérieures du Comité des 22 ne sont pas pour un dixième dans notre défaite. Celle-ci a été l’œuvre des deux appareils confédéraux. Nous connaissions leur force et le poids dont ils pèsent l’un et l’autre sur les syndicats. Il y a autant de centralisme omnipotent et étouffant, dans chacune des C.G.T. Je ne leur supposais pas tant d’habileté. S’ils apportaient le même talent à organiser la lutte contre le patronat, ils mériteraient tous deux de sacrés éloges. Tout de suite le bureau de la C.G.T. alerta les Unions départementales, qui eurent charge à leur tour d’alerter les les secrétaires des syndicats contre le grave danger qui allait menacer. On sait que les permanents d’UD sont maintenant les préfets de la C.G.T. Dès le 21 novembre une circulaire leur enjoignait de se garder de prendre part à la campagne d’unité et leur rappelait « l’action funeste » des CSR. Quant aux Fédérations, «il faut avoir assisté à la réunion de la CA de la C.G.T., écrivait Glay dans « Le Soir » du 27 novembre pour comprendre que pas une seule Fédération de métier n’est décidée à recommencer l’effort qu’elle a dû faire après 1920 pour consolider ses organisations contre les coups de bélier des autonomes et des unitaires. Le quotidien confédéré Le Peuple était fermé. Même Dumoulin ne pouvait y répondre aux attaques de Savoie. Tout fut essayé pour détacher Digat et Marthe Pichorel. Digat n’avait pu assister à la réunion du 9, on le savait ; il fallait l’amener à reprendre sa signature. Il n’en fit rien. Même fermeté de la part de Marthe Pichorel. Tout fut mobilisé pour barrer routes et chemins à la propagande des 22. Réussissait-elle à se glisser quelque part, on accourait pour l’écraser. Quelqu’un lui manifestait-il intérêt, on tentait par tous moyens de le faire se reprendre. Les arguments ne manquaient pas. Les chefs communistes et unitaires se chargeaient d’en fournir chaque jour de nouveaux.

Agitation et grève chez les mineurs. Avec Kléber Legay un courant favorable à la grève, secouant la domination de Maës, le digne successeur de Basly, se dessine dans les syndicats confédérés du Nord et du Pas-de-Calais; ; vous pensez bien que les unitaires ne vont pas chercher à joindre leur effort à ce courant. Il leur faut le bénéfice de l’opération. Tant pis si celle-ci est vouée à l’échec. Arrive la grève du textile. Les syndicats confédérés cette fois, sont à la tête. Ils sont traités aussi violemment que l’avaient été les syndicats de mineurs qui n’avaient pas marché. Quand ils sonnent l’ordre de retraite, alors que la débandade s’est déjà mise dans les rangs grévistes, ils sont naturellement accusés de trahison. Le « Cri du Peuple » s’est vu reprocher cent fois d’avoir, vers le milieu de grève, rapporte les paroles d’un militant du Nord suivant lesquelles il n’y avait aucun reproche à faire aux syndicats confédérés.

Le « Cri » n’a pas cru devoir dire qui lui avait tenu ces paroles: il a eu raison. Mais il n’a pas riposté, en tout cas, pas assez fortement : Fichez-moi la paix ! Ces paroles, c’est un des principaux militants communistes de la région en grève qui me les a dites. Arrive un lock-out à Limoges. Syndicats confédérés et autonomes font leur possible pour le briser – Trahison encore. Trahison partout. Les dirigeants de la C.G.T. peuvent dire à leurs collègues d’en face: « N’en jetez plus; avec ça les partisans de l’unité peuvent s’amener; ils seront servis ».

C’est ainsi qu’on réussit à empêcher Dumoulin de venir à Japy avec un mandat du syndicat des mineurs du Nord. Quant à moi qui ne voulais pas y aller, pensant qu’il valait mieux laisser à un militant comme Villeval le soin de représenter le syndicat parisien des correcteurs, une intervention de lui en faveur de l’unité pouvant être plus utile que venant de moi, j’eus le spectacle de la plus belle concentration qu’on puisse imaginer contre les 22. Pas le spectacle, seulement le compte-rendu du spectacle, puisque, me trouvant en vacances, je n’appris la date de l’assemblée générale de mon Syndicat qu’une fois qu’elle fut tenue. Notre brave type de secrétaire avait d’ailleurs ingénument raconté quelque temps avant que notre syndicat ne pouvait pas marcher avec le clan des 22 : ce serait se mettre mal à la fois avec Largentier, et les réformistes du Livre, et avec les communistes. Touchante rencontre. Il y eut mieux encore. A l’assemblée générale, ce fut Lecoin, l’anarchiste Lecoin (1), qui présenta la motion de la Chemiserie-Lingerie bénie par toutes les huiles de la C.G.T. Il la fit voter presque sans discussion, avec quelques légers amendements proposés par des communistes. Il y avait tant de protestation d’amour dans cette résolution de la Chemiserie-Lingerie que les syndiqués non avertis pouvaient écrire en effet, que le Syndicat, en votant cela, restait fidèle à sa position d’ancien défenseur de l’unité.

Les 22 à Japy

Nous espérions que les deux C.G.T., suivant une règle établie, tiendraient leurs congrès à la même époque. La minorité unitaire en avait refait la proposition. Au lieu de cela, la C.G.T.U. recula le sien de deux mois. Elle prétexta une insuffisante préparation. En réalité, elle ne voulut pas que la bataille pour l’unité fut livrée en même temps par les 22 dans les deux congrès confédéraux, les deux débats n’auraient pas manqué de s’influencer l’un l’autre, et de gagner en chaleur. De cette manière, elle avait, en outre, le temps de voir venir, et de prendre ses dispositions en conséquence.

Quand le Congrès de la C.G.T. s’ouvrit le mardi 15 septembre, de nombreux congrès de Fédérations et d’unions s’étaient déjà tenus. Dans aucun, sauf à celui du Syndicat National des Instituteurs, il n’y avait eu de grande manifestation en faveur de l’unité. Mauvais signe. Un courant puissant se serait affirmé dans toutes les branches du mouvement, dans les Fédérations et les Unions. Cependant, Jouhaux, au Congrès des Transports, soulignait le paradoxe pour des syndicats de voter le rapport moral de leur U.D. et de leur fédération et de se prononcer contre le rapport de la C.G.T. Les dirigeants confédéraux n’étaient donc pas rassurés. Le bâillon qu’ils s’étaient ingéniés à appliquer à des milliers de militants des syndicats confédérés allait-il être déchiré ? Des rumeurs avaient couru que Dumoulin serait empêché de parler. L’accueil que je reçus à Bullier en 1927 serait de la Saint Jean à côté de celui qu’on allait lui faire. La première journée du Congrès se passe ; Delsol est seul à intervenir au nom des 22 : c’est son premier congrès ; il deviendra un bon « de bâter », mais il a besoin de se faire ; de plus, l’habile président de séance, Decostère,  du Nord, ne se soucie pas d’obtenir du silence. Digat qui a mal  la gorge, ne peut parler. Son intervention et celle de Dumoulin n’auront lieu que le lendemain matin mercredi.

Je n’ai pas entendu ces deux discours: mais de l’avis de tous, amis et adversaires, ils ont dominé le Congrès. La critique la plus nette et la plus vigoureuse de la politique de la présence, a été faite par les deux porte-parole des 22.  La nécessité de l’unité a été ressentie par le Congrès. Impossible de songer à empêcher Dumoulin de continuer. Les chefs d’orchestre commis aux interruptions ne son’ pas suivis. Le Congrès est vraiment empoigné. Retourné ? On ne retourne pas un Congrès aussi bien préparé par l’appareil confédéral, fédéral et départemental. Mais une assemblée de ce genre ne se laissera pas mener où elle ne veut pas aller, elle ne consentira pas des gestes qui iraient contre son sentiment.

Un militant de la majorité confédérale m’a dit que si Dumoulin avait parlé en son nom personnel il aurait culbuté la direction de la C.G.T. C’était probablement un jugement erroné, mais il démontre la portée de cette intervention. Erroné parce que Dumoulin ne serait même pas venu si les 22 n’avaient pas existé et qu’en outre l’influence qu’il a exercé ce jour-là venait de ce que sa force militante servait une grande idée. Erroné, parce qu’il est impossible d’envisager la direction confédérale culbutée tant qu’elle aura pour la soutenir l’unanimité des Fédérations et des Unions. Non, ni Dumoulin, ni Digat n’ont été affaiblis par leur participation aux 22 ; elle les a au contraire portés et soutenus. Jouhaux montra dans sa réponse qu’il avait été désarçonné ! Il fut sans force démonstrative et sans éclat.

Malgré cela le rapport moral fut adopté par 1987syndicats contre 42 et 31 abstentions. La motion des 22 ne rallia que 132 syndicats, 70 s’abstinrent, 1887 votèrent contre. Ce résultat fit perdre la tête à la direction confédérale. Elle ne vit que les chiffres et oublia les sentiments manifestés par une masse de de délègués le mercredi matin. Au nom du Bureau confédéré Raoul Lenoir demanda à la Commission chargée de rapporter sur l’unité d’envisager des sanctions contre les militants qui poursuivraient la campagne en faveur de l’unité au lendemain du congrès de Japy. La commission s’y refusa. Pas complètement cependant. En son nom, Delmas, des Instituteurs, accepta de venir brandir ces menaces de sanction, mais avec la pensée que les camarades menacés lui éviteraient la peine de s’en servir en renonçant à poursuivre leur campagne.

Nous continuerons, répondit Dumoulin. Le sabre de bois de Delmas ne nous fait pas peur, pas plus que celui de Losovsky, dont il est le pendant, n’a fait peur aux partisans de l’unité qui sont à la C.G.T.U.

En abandonnant le groupe des 22, j’aurais la sensation de commettre une véritable lâcheté, déclare Digat.

Waroquier peut venir derrière Dumoulin et Digat chercher à enflammer les résistants à l’unité.Il peutprotester, lui qui a brisé son syndicat corporatif pour former une petite organisation dissidente de 500 membres en face d’un groupement de 10.000 adhérents, contre ceux qui battent fausse monnaie avec l’unité et le sentiment de l’unité. Il obtient le contraire de ce qu’il veut. Ce qu’il enflamme, c’est le sentiment d’unité refoulé dans ce Congrès.

Alors se place l’intervention de Jouhaux. Qu’a-t-il voulu exactement ? Exécuter une manœuvre savante qui s’est brisée au dernier chainon sur la décision inattendue des confédérés des 22 ? Ou bien parti pour faire une chose en a-t-il fait une autre, toute différente, pris lui-même par l’atmosphère du Congrès ?

Je pense que Jouhaux avait mandat de demander au Congrès ce que Lenoir n’avait pu obtenir de la Commission : des sanctions contre les confédérés des 22. Mais pour obtenir plus sûrement ce résultat, il fallait démanteler ce groupe de 132 syndicats. Comment y parvenir ?

Ce n’est un secret pour personne que notre mouvement d’unité avait entraîné deux sortes de partisans, ceux qui voulaient le Congrès de fusion et ceux qui seraient satisfaits si les conditions mises à l’entrée de la CGT lors de l’admission des Fonctionnaires étaient rapportées. En séparant ces derniers, les 132 syndicats se réduiraient à combien ? De plus, en ouvrant un chemin nouveau à l’unité, par l’invitation à la fusion à la base des syndicats de même profession, avec la perspective d’un Congrès confédéral extraordinaire, combien se cramponneraient encore au Congrès de fusion tel que l’avaient préconisé les 22 ? S’il n’en reste qu’une poignée, on la collera au mur et le congrès prendra contre elle toutes les sanctions réclamées, à la Commission. Tout sera possible. Ils apparaîtront, dérision ! eux les vrais champions de l’unité, comme des sectaires qui se moquent bien d’elle. A ce moment, ils se livrent aux sanctions, ce qui est peu de chose, mais ils se coupent, ce qui est grave, de cette masse de délégués qui veut sincèrement l’unité, qui presse nos camarades et les adjure d’accepter la résolution complétée par les déclarations de Jouhaux.

Délégués au Congrès de Japy de la CGT (1931)

Nos camarades acceptent. Digat en fait la déclaration. S’il y a eu manœuvre, cette déclaration l’a fait échouer. Des camarades qui se disent bien informés ne voient pas là une manœuvre. D’après eux Jouhaux serait laissé entraîner par le Congrès. Il aurait pensé : « Après moi le déluge ! Les fonctionnaires confédéraux et fédéraux se débrouilleront comme ils pourront. il faut céder au courant d’unité. »

A cause de cela, au 211, on serait depuis, très monté contre le général. La résistance des Fédérations des Employés et du Livre, les deux ultra-réformistes, confirmerait ce point de vue.

Certains ont vu dans cette acceptation une habileté de Dumoulin. Il était dans une commission à ce moment précis. Ce sont nos jeunes, Delsol et Jenny, du Gaz de banlieue, Hagnauer et Thévenon, des Instituteurs, qui se sont concertés avec Digat, qui ont consulté des camarades unitaires comme Roville et Chambelland, et qui ont estimé qu’il fallait accepter.

Des camarades plus rassis se défendaient mieux contre l’entraînement du Congrès. Avaient-ils raison ? Etait-il possible, par d’ultimes interventions, d’arracher davantage ?

Je n’en sais rien. Je n’ai pas vécu cette importante séance. J’ai eu beaucoup de mal à la reconstituer, à me mettre à la place de nos camarades. J’en suis arrivé à penser qu’ils ne pouvaient pas agir autrement qu’ils l’ont fait. Du moment que le tremplin du congrès de fusion avait été brisé par le vote du jeudi matin, il leur était impossible de refuser le moyen de faire l’unité qui était offert, soit de bonne foi soit par manœuvre.

De toutes façons, une situation de fait nouvelle était créée. Impossible de rester figés sur la position d’hier. Nous fûmes unanimes au tiers confédéré pour le penser.

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Restait à trouver la bonne position, d’accord avec nos camarades unitaires et autonomes. Ce ne fut pas facile. Deux réunions des 22 eurent lieu : à la seconde, après une intervention où j’avais essayé de dégager les points sur lesquels nous étions tous d’accord, on me dit : mets ça dans une résolution qu’on examinera à une troisième réunion. C’est de cette troisième réunion que Piquemal a parlé dans le « Fonctionnaire syndicaliste  » en disant qu’il s’était amené et qu’il s’était trouvé en présence d’une résolution Monatte. Comme si les deux réunions précédentes ni l’effort tenté pour concilier nos points de vue ne comptaient pas à ses yeux. Quelques modifications furent apportées à mon texte, la plus importante proposée par Boville. Je n’ai pas d’amour propre d’auteur et quand on me colle la corvée de préparer un projet de résolution je trouve tout naturel qu’on le modifie. Mais je ne comprends pas que l’on ait fait état de discussions de Commission dans la presse des Fonctionnaires autonomes. Les 22 à Magic-City: Qu’allait, décider la CGTU ? Si elle le voulait, la résolution de Japy devenait exactement la résolution de Paris-Etat-Rive Droite qu’elle avait patronnée en 1927 et à laquelle, à son Congrès de Bordeaux, elle avait juré fidélité éternelle.

Si elle acceptait, c’était l’unité totale réalisée, le syndicalisme de masse rendu possible; un courant syndical révolutionnaire puissant rendu certain. Si elle refusait, ne préparait-elle pas son propre démembrement ?

Les dirigeants de la C.G.T.U. et ceux du parti communiste – ce sont les mêmes – ont hésité pendant toute une période. Ils ne pouvaient méconnaître la poussée des délégués de Japy vers l’unité. Ils l’avaient d’ailleurs reconnue aussi clairement qu’ils peuvent reconnaître quelque chose dans l’ « Humanité » du 19septembre : « La suite des débats montrera jusqu’où Jouhaux a été, en apparence, contraint d’aller pour regagner une unanimité que le vote sur la motion, cependant non sincère, des 22, avait fortement ébranlée. » En large sous-titre, sur deux colonnes, il était dit: « Contraint par la poussée des ouvriers confédérés, Jouhaux ne formule ses propositions que pour maintenir sous une autre forme sa politique « d’unité » au sein de la C.G.T.»

Extrait de l'Humanité du 19-09-1931

Leur embarras était grand. Mais ils n’avaient pas le droit de décider eux-mêmes ce qu’ils devaient faire. Ils attendirent les instructions de Moscou. Ils partirent les demander.

L’attente ne fut pas très longue. Les instructions de l’I.S.R. et de l’I.C. arrivèrent. Feu à boulets rouges sur la résolution de Japy et particulièrement sur les 22. Ce n’était pas nouveau pour les 22. Nous y étions habitués. Nous savions même, par des déclarations faites il y a quelques mois par un responsable du fameux groupe mis sur la sellette en ce moment, que le parti ferait tout pour venir à bout du Comité des 22 et du « Cri du Peuple ». Que pouvait-il faire de plus qu’il n’avait fait ? Pouvait-on nous injurier de manière plus truculente que l’avaient fait les Semard et les Claveri, les Frachon et les Monmousseau ? Le parti pouvait essayer de torpiller les 22 de l’intérieur. C’est ce qu’il a cherché par le moyen de Roger Francq. Dans l’affaire, il n’y a eu de torpillé que Francq lui-même. Exclure de la C.G.T.U. les unitaires membres des 22 ? Mais la menace d’exclusion était déjà suspendue sur la tête des éléments minoritaires bien avant la fondation du Comité des 22. Il en était question depuis la crise de la C.G.T.U. tchécoslovaque. On se rappelle la recommandation de Losovsky et de Wassilief. A un Conseil central de l’ISR, parlant de la situation en France, Losovsky déclarait en décembre 1929 : « Les efforts pour se débarrasser des éléments réformistes furent insuffisants jusqu’à présent. » Ces paroles remontent à un an avant la création du Comité des 22.

Deux ans ont passé depuis: la situation de la C.G.T.U. n’a fait qu’empirer. L’atmosphère est devenue de plus en plus irrespirable pour quiconque n’est pas communiste dans la ligne. J’ai admiré Jacquet, du Rhône, lorsqu’il est venu à la tribune de la Conférence du 26 juin dernier, dire avec énergie : « Nous poserons une fois, dix fois, vingt fois notre question devant la CGTU et nous finirons bien par avoir raison ». Si j’avais pu lui répondre je lui aurais dit qu’il oubliait simplement que la maison se vidait d’année en année et qu’il ne finirait par avoir raison que le jour où la C.G.T.U. serait la maison des morts.

Non, mon pauvre Jacquet, vous ne pouvez pas aller jusque là parce que, bien avant, les éléments minoritaires eux-mêmes se seront enfuis. Regardez ceux qui sont partis en une année, en dépit des efforts surhumains des militants de la minorité pour retenir ; regardez les cheminots de Sotteville, ceux de Vierzon, les Tabacs du Mans, la Fonderie de Ruelle, et tant d’autres. On est las des luttes de tendances. On est dégoûté de se battre entre ouvriers. On ne peut plus supporter l’air de la C.G.T.U. Ce qu’il y a de vrai dans vos paroles, Jacquet, c’est que nous poserons nos questions, c’est-à-dire défendrons nos conceptions syndicalistes, devant la classe ouvrière sans nous décourager et qu’elle finira bien par nous donner raison, parce qu’une seule préoccupation nous guide, son intérêt, celui de son émancipation.

Les dirigeants de la C.G.T.U. ne peuvent pas dire crûment que le parti communiste a besoin d’une dépendance syndicale, ni que l’I.S.R. a besoin d’une section française. Aussi ont-ils bâti toute une théorie pour légitimer et faire durer la la scission. Suivant eux, il est impossible de réunir dans le même syndicat réformistes et révolutionnaires. Il faut donc des syndicats révolutionnaires et des syndicats réformistes. De même qu’il faut une C.G.T. révolutionnaire et une C.G.T. réformiste. Une C.G.T. unique, dans leur pensée, ne peut être qu’une C.G.T. de trahison, car cette C.G.T. unique entendra se diriger elle-même et refusera naturellement de se laisser diriger par le parti communiste. Comme les contradictions ne les effraient pas, la C.G.T.U. doit devenir la C.G.T. unique lutte de classes, en ralliant peu à peu autour d’elle tous les éléments d’action.

Elle n’en prend pas le chemin. Elle rallie beaucoup moins de membres qu’elle n’en perd. Plus elle parle de corriger ses fautes, plus elle en commet. A Magic-City, elle en a commis deux très lourdes. Elle a démontré qu’elle était définitivement anti-unitaire. Elle a démontré qu’aucune minorité ne pourrait jamais vivre dans son sein. Tant qu’elle apparaissait comme voulant l’unité, tandis que la C.G.T. s’y refusait, il lui était possible de calmer les impatiences de fusion corporative, d’empêcher les fusions partielles. La scission n’était pas son fait, rester chez elle c’était encore une manière de lutter en faveur de l’unité syndicale, de l’unité totale, de la fusion des deux C.G.T. Mais fini cela, perdu ce bénéfice moral, du jour où elle ne veut plus de l’unité. Le mot d’ordre « Pas de fusion partielle », juste hier quand la C.G.T.U. était réellement unitaire, ne vaut plus rien une fois qu’elle a renié sa propre enseigne et qu’elle est réellement anti-unitaire.

La C.G.T.U., depuis deux ou trois ans, se demande comment elle pourra se débarrasser de sa minorité syndicaliste. Elle ne l’a pas exclue uniquement parce qu’elle sait que cette exclusion serait le signe de sa désagrégation rapide et complète. Elle espère se débarrasser de sa minorité en obligeant celle-ci à partir d’elle-même par dégoût ou par colère. Elle la compare aujourd’hui aux minorités précédentes. Rien de commun. Celles-là s’inspiraient d’un syndicalisme d’opinion. Du moment que leur opinion ne triomphait pas elles ne pouvaient plus rester. Dès le retour de Saint-Étienne, battues, elles ne pensaient qu’à partir et Besnard préconisait à ce moment le retour à la CGT, ce que lui a rappelé Le Pen avec quelque malice lorsque lui-même y est rentré quelques années après. Rien de tel avec la minorité syndicaliste actuelle. Elle remonte à 1924. Elle a tenu le coup sept ans, huit ans. Elle a eu un sacré mérite. Aujourd’hui, elle ne peut plus, elle étouffe. Elle a vécu dans l’espérance d’un redressement. Cette espérance est morte. Elle a vécu gardant sa fidélité à tout ce qu’a longtemps représenté la C.G.T.U., à ce grand courant qui la portait, qui continue encore à la porter en partie, au vieux courant d’opposition à la guerre, de minorité de guerre, au vieux courant de fraternité pour la révolution russe. Elle en était la suite, l’héritière. Elle l’est de moins en moins, elle ne l’est plus du jour où elle ne sait plus qu’un Cachin symbolisa le jusqu’auboutisme de guerre et qu’elle le laisse à la tribune de son congrès donner des leçons d’internationalisme et de syndicalisme. Elle ne l’est plus le jour où elle ne traduit les sentiments que des retardataires qui découvrent la révolution russe en 1931. Ceux qui la découvrirent en 1917 forment une autre famille. La C.G.T.U. ne représente plus rien de ce qui faisait sa force. Contre l’union sacrée de guerre et d’après-guerre, c’est au nom du syndicalisme révolutionnaire que nous avions mené la lutte. Contre la majorité d’avant Saint-Étienne, c’est encore au nom du syndicalisme que la lutte avait été menée. Aujourd’hui, on ne veut plus le connaître, on le pourchasse. Je comprends ça. Le syndicalisme révolutionnaire n’a rien de commun avec l’aventurisme; il n’aime pas qu’on joue avec l’organisation; encore moins qu’on joue avec la classe ouvrière; la grève, la lutte, l’insurrection sont pour lui choses sérieuses. Il ne comprend pas qu’un militant puisse dire comme ce secrétaire du parti communiste qui a nom Frachon, que cinquante cadavres de mineurs feraient bien dans un tableau de grève. Il ne comprend pas qu’un secrétaire de la région communiste parisienne puisse dire à un secrétaire du rayon de Puteaux, pendant une campagne électorale : « Peux-tu me déclencher une grève dans une grosse entreprise de ton rayon ? » Cette question fut posée à Leboucq, secrétaire du rayon de Puteaux. Je ne suis pas surpris que ce même Leboucq soit accusé maintenant par Thorez (« Humanité » du 3 décembre) d’être pour l’unité syndicale à tout prix. L’unité syndicale à tout prix, il n’y a pas d’autre moyen de sortir la classe ouvrière de l’impuissance mi elle se trouve. La C.G.T.U. se prononce contre l’unité. Tant pis pour elle ! Elle sonne son glas…

Au moment de briser avec elle beaucoup de militants de la minorité sentent leur cœur faiblir ; ils hésitent, ils ont peur de partir avant d’avoir tout tenté pour son redressement ; ils ont aussi comme une répulsion à entrer à la CGT, à cette CGT qui laisse son secrétaire général prendre place dans la commission franco-allemande de Laval, qui le laisse siéger au Conseil économique aux côtés de Peyerimhoff [**].

A raisonner ainsi, à céder à ces sentiments on n’aboutirait qu’à une chose : sortir de la CGTU, aujourd’hui ou demain, pour n’aller nulle part, pour se terrer dans son coin, pour rejoindre le syndicat des dégoûtés et des pécheurs à la ligne. Ce n’était pas la peine de combattre Juin et Martin, m’objectera-t-on. Vous vous ralliez à eux, un an après. – Nullement. Un mouvement partait ; Juin entendait lui couper les jarrets. Plus tard, il acceptait la motion de la Chemiserie-Lingerie, celle des dirigeants de la CGT. Si nous l’avions acceptée nous aussi, si les 22 n’avaient pas combattu pour le congrès de fusion, le congrès de Japy n’aurait pas fait un pas vers l’unité, il n’aurait pas fait disparaître les conditions posées pour l’entrée des fonctionnaires, il n’aurait pas ouvert une nouvelle voie de réalisation de l’unité, celle de la fusion à la base. Et nous n’entendons pas que ceux qui rentreront à la C.G.T. laissent leurs idées révolutionnaires à la porte, qu’ils troquent Moscou contre Genève et qu’ils en viennent à penser avec Marion, cet ami de Juin, que « si Genève avait eu pour le soutenir le quart de l’énergie que les ouvriers d’Europe ont dépensée depuis douze ans en des aventures dites « révolutionnaires » la face des choses en serait largement modifiée. » Nous ne croyons pas un mot de ça. Pas plus maintenant qu’hier. J’ai gardé au sein de la C.G.T. et j’entends bien garder mon jugement sur la Société des Nations et sur le B.I.T. Ma Société des Nations à moi, c’est une internationale syndicale véritable. Mon B.I.T., c’est encore et toujours l’internationale syndicale, véritable et unique.

L’enterrement du Comité des 22

Il a eu lieu au Congrès de la Fédération autonome des Fonctionnaires. Piquemal a annoncé qu’il était mort a une réunion quelques jours avant. Ce n’est pas tout à fait exact. Puisque les 22 devaient encore se réunir à quinzaine et envisager leur transformation. Si nos camarades Fonctionnaires estimaient devoir se retirer, ils auraient pu nous le dire afin que le billet de faire-part fût rédigé d’un commun accord. Dans son rapport, Piquemal écrivait : « Le Comité des 22 n’a plus qu’à se dissoudre s’il ne revient pas à sa position initiale qui lui avait valu la confiance des masses. En l’abandonnant, il justifierait, pour une bonne part, les accusations qui ont été portées contre lui. » Sa position initiale ? Pour Piquemal, c’est le Congrès de fusion, et lui seul. Or, il n’en a pas été question le 9 novembre 1930 ; c’est seulement le 11 janvier 1931, en examinant les tremplins de notre campagne, que nous avons adopté celui du Congrès de fusion.

Ce choix souleva des objections, notées d’ailleurs dans le compte rendu de la conférence, des réserves fort nettes de Digat et de Zyromski. Nous fûmes d’accord pour passer outre, pensant que c’était la manière la plus parfaite, la plus acceptable de réaliser l’unité, mais pensant que ce n’était pas un principe mais un moyen. Aujourd’hui Piquemal met le congrès de fusion au rang des principes et des principes initiaux. Double erreur.

Nous avons mené notre campagne sur ce tremplin. Nous avons vanté les mérites du congrès de fusion. Un tel a écrit ceci, un tel a écrit cela. Un tel et un tel pensent sans doute encore que le congrès de fusion avait les mérites qu’ils lui attribuèrent ; ils l’ont défendu de toutes leurs forces à Japy et se sont fait battre. Le congrès de fusion, le tremplin du congrès de fusion a été brisé à Japy. Est-ce leur faute ? Est-ce la faute des confédérés des 22 ? Le congrès de fusion a été tué à Japy, à cause de la faiblesse de notre mouvement des 22, de l’incompréhension des velléitaires de toutes couleurs, à cause de la réaction à peu près nulle dans la C.G.T.U., tout cela servant admirablement les adversaires de l’unité que comptait la C.G.T.

Après Japy, le congrès de fusion n’était plus qu’une formule vide. Une situation nouvelle se présentait. Les partisans de l’unité étaient obligés de s’y adapter et d’occuper de nouvelles positions. C’est ce que nos camarades les fonctionnaires n’ont pas compris. Ils se croient de bons révolutionnaires, mais ils sont des révolutionnaires immobiles. Ils sont vraiment trop perméables aux arguments de l’adversaire, quand cet adversaire se prétend communiste. On ne décide pas d’un moyen une fois pour toutes. C’est du but qu’on ne change pas, mais le moyen, le chemin pour l’atteindre, il en faut changer chaque fois que le moyen se brise ou que le chemin devient impraticable ou qu’il est barré.

Quand ils auront mieux compris l’enseignement de Lénine ils sauront cela et n’auront pas peur du chantage à la formule révolutionnaire, ils comprendront aussi que le rapport de forces entre les deux C.G.T. a joué un rôle. Voilà bien six ans que, pour ma part, j’ai préconisé le congrès de fusion. Pas absorption de l’une par l’autre mais la fusion. Cependant je ne m’illusionnais pas sur les possibilités de réalisation de cette fusion. Je la savais liée à un certain équilibre des forces. Une C.G.T.U. forte aurait obtenu la fusion parce qu’on traite d’égal à égal avec les forts, parce que ceux qui, à la C.G.T., déploraient la scission, n’auraient pas escompté son affaiblissement progressif ou sa décomposition. Dans la mesure où la C.G.T.U. a vu baisserses effectifs, son influence, elle a vu affaiblir la possibilité de la fusion. Il lui restait une auréole. Elle était la C.G.T. Unitaire. Elle l’était de moins en moins depuis quelques années. Elle ne l’est plus depuis Magic-City.

Nous aurions lâché à mi-chemin. Nous aurions eu, selon une expression de Guilbot, de la Loire-Inférieure, qu’a d’ailleurs reprise Piquemal, nous aurons eu le mal de mer. Je suis obligé, camarades fonctionnaires, de vous retourner le compliment. C’est vous qui avez eu le mal de mer.

Savez-vous ce qu’auraient fait à votre place des révolutionnaires non ligotés par des formules, des révolutionnaires ayant de l’esprit de décision et ne craignant pas le risque, ils auraient sauté sur la résolution de Japy. Ils auraient dit: Les conditions mises à notre entrée sont balayées, nous voici. Ils seraient entrés la tête haute, un éclair de malice dans les yeux. D’autant plus que la fédération des Fonctionnaires leur offrait un congrès fédéral de fusion, un renouvellement du bureau. Tout ce qu’on peut désirer de mieux. Entrés, par cette grande porte, on aurait bientôt senti leur présence. Le gouvernement d’abord, qui apprête la diminution des appointements des fonctionnaires. Laurent, ensuite. Laissez-moi vous dire, nos camarades fonctionnaires des 22 que vous avez préféré votre petite existence tranquille rue Malar, avec de beaux principes sous un globe sur la cheminée, à l’abordage de la vieille Fédération des Fonctionnaires. C’est vous qui avez eu le mal de mer.

Nous continuerons la propagande pour le congrès de fusion, dit Piquemal; nous n’accepterons de faire notre unité corporative que le jour où l’unité totale de la classe ouvrière se fera.

Si vous attendez que la C.G.T.U. revienne sur sa décision de Magic-City, qu’elle renonce d’ériger la la scission en vertu, qu’elle redevienne unitaire, vous attendrez longtemps. Mais je suis tranquille, vous n’attendrez pas si longtemps. A votre dernier congrès, ce ne sont pas 26 voix seulement qui se sont portées contre le rapport de Piquemal. En vertu du vote global, ne sont pas comptées là-dedans, les voix des Douaniers qui la veille à leur Conseil national avaient failli repousser votre rapport. Cela, malgré Métayer et les militants du bureau. Réfléchissez à ce résultat. Il nous a surpris, vous et nous. Mais au fond il n’est pas surprenant. Il marque la force du besoin d’unité à tout prix. Il marque aussi une réaction très nette contre le culot exagéré des quelques communistes des Douanes. Je les avais vu empoisonnant la discussion sur l’unité au congrès des Douanes, il y a quelques mois. Vos sections ont commencé à réagir. Elles ont réagi en outre contre la longanimité avec laquelle vous avez laissé, aux indirectes et à la Fédération autonome, Boursicot et ses amis de l’opposition syndicale révolutionnaire, celle filiale du parti communiste, combattre les 22 durant toute la campagne pour l’unité.

Le Comité des 22 est mort, mais le tiers confédéré et le tiers unitaire ne sont pas morts. Ils n’ont pas su peut-être dire encore d’une voix forte à tout le pays ce qu’ils ont dit au sein du Comité des 22, mais ils le diront. Dumoulin a parlé d’une Gauche confédérale dans le « Populaire ». Elle se formera.

Pour ma part, me reportant à un article que je publiais le 11 mai 1922, dans le « Journal du Peuple », j’y relis ceci dont je veux faire ma conclusion:

« Déchirer est facile. Résoudre difficile. La scission est un fait; nous voilà avec deux organisations au moins pour des années, pour toujours peut-être, et de cela un syndicaliste révolutionnaire ne peut prendre son parti. Que les groupes politiques et les groupes d’affinités se scindent autant de fois qu’il y a de courants et de doctrines, c’est logique Mais le syndicat, groupement d’intérêt de la classe ouvrière, ne peut être qu’unique sous peine de n’être plus lui-même qu’un groupe politique. C’est pourquoi tout syndicaliste révolutionnaire doit, à mon sens, travailler à rendre possible le plus tôt qu’il se pourra, le rétablissement de l’unité syndicale. »

Reformons nos syndicats à la base. Unité partout où c’est possible. Il n’y a plus moyen d’attendre que les sommets se mettent d’accord. Le danger presse. Bonne chance à Rambaud et à ses camarades du réseau Etat. Grâce à eux l’unité syndicale cesse d’être un thème de propagande, elle est une force en mouvement. Et vous, adversaires communistes de l’unité, je vous conseille de réfléchir à cette paraphrase des paroles de Lénine, au moment de la signature du traité de Brest-Likovsk. Elle n’est pas de moi, je l’emprunte à Delsol, tant elle est juste et pleine de saveur : » Les ouvriers fichent leur camp, ils feront l’unité avec leurs pieds. »

Pierre MONATTE

Note de Monatte:

(1) Lecoin, qui au Congrès de la C.G.T.U. à Saint-Étienne, en 1922, criait: « Où est Monatte ? » et me faisait un crime de n’avoir pas brisé en deux ce même syndicat des correcteurs en m’inclinent devant le référendum qui avait eu lieu.

Note de la BS:

[*] Union syndicale des techniciens de l’industrie, du commerce et de l’agriculture.

[**] dirigeant du Comité des Houillères.

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Une Réponse to “La vie et la mort du Comité des 22 (Monatte, 1931)”

  1. From the archive of struggle « Entdinglichung Says:

    […] Pierre Monatte: La vie et la mort du Comité des 22 (1931, Bataille […]

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