Insurrection d’esclaves en Italie (Rappoport, 1912)

by

Extrait de La Révolution sociale (volume de l’Encyclopédie socialiste). Cette dernière partie du chapitre sur les luttes sociales à Rome évoque les deux premières guerres serviles, en Sicile romaine (Charles Rappoport ne parle pas de la troisième, celle de Spartacus).

En Italie, 133 avant J.-C., des scènes de désordre, conséquences immédiates de la guerre d’Hannibal, semblèrent se renouveler; les Romains furent à la fois obligés de saisir et d’exécuter dans la capitale 150 esclaves, à Minturnes 450, à Sinuessa jusqu’à 4 000. L’état des provinces était encore plus mauvais. Au grand marché de Délos et dans les mines d’argent de l’Attique, les esclaves révoltés durent, vers la même époque, être réduits par la force des armes. La guerre contre Caristonicos et ses « habitants du soleil » dans l’Asie-Mineure, était en somme une guerre des propriétaires contre
les esclaves révoltés. Mais une chose pire encore, c’était la condition de la Sicile, la terre privilégiée des plantations.

Le caractère général de la révolte d’esclaves.

Elle est terrible, mais elle est aveugle, privée d’une idée directrice, d’un idéal. L’esclave ne cherche pas à émanciper ses pareils, mais à se venger. C’est la réaction physique d’une bête traquée dont la souffrance est devenue intolérable.

Dans son ensemble, écrit Ch. Letourneau, dans l’Évolution de l’Esclavage, la situation faite à l’esclave par la Rome impériale fut atroce. Elle ne pouvait manquer d’avilir le caractère de cette immense population servile. Il est donc à croire que les auteurs comiques latins n’exagèrent pas trop, alors que, mettant les esclaves sur la scène, ils nous les montrent rampants, vicieux, gloutons, pleins d’astuce, enclins au vol, parjures, menteurs, insensibles au mépris et aux coups.

Ce qui est plus curieux et prouve combien le sens moral dépend étroitement des conditions générales de l’existence, c’est que les esclaves, tout en subissant l’esclavage le plus dur, n’avaient même pas l’idée qu’il fût possible d’abolir l’institution. Les révoltes serviles ne manquèrent pas à Rome; certaines d’entre elles furent terribles; mais le but des insurgés était ordinairement non de conquérir simplement la liberté, mais bien de devenir maîtres à leur tour et d’asservir leurs anciens maîtres. Durant la seconde des grandes guerres serviles, que la dureté, la rapacité sans bornes des maîtres siciliens suscita dans leur île, le chef de la révolte, Athénion, n’eut pas plus qu’Ennoüs, chef de la première, l’idée d’abolir l’esclavage. L’un et l’autre pillèrent les villes, les villages, les châteaux, puis se parèrent ridiculement des insignes royaux. Le pâtre Athénion se coiffa d’un diadème, revêtit une robe de pourpre et, tenant à la main une canne d’argent en guise de sceptre, il marchait en triomphateur. Le premier soin d’Ennoüs avait été de se faire proclamer roi. Puis ses compagnons de révolte s’étaient réunis en Assemblée publique et avaient condamné à mort tous les hommes libres, sauf les armuriers qui durent travailler, mais enchaînés, à fabriquer des armes pour leurs maîtres improvisés. — Pendant la seconde des guerres serviles siciliennes, Salvius, émule et compagnon d’Athénion, se fit aussi couronner roi sous le nom de Tryphon. Puis, ayant pris une ville, Triocale, il s’installa dans un palais et institua un Conseil qui l’assistait dans ses audiences. Quand il paraissait en public, c’était précédé de licteurs, avec la robe prétexte bordée de pourpre, la laticlave et les emblèmes de la royauté.

C’est que, pour les anciens, l’esclavage était la base même des sociétés. — Toujours il y avait eu des esclaves, toujours il y en aurait. Que l’institution pût disparaître jamais, c’était une idée qui ne venait à personne ; on supportait l’esclavage au besoin, sans même rêver de l’abolir ; on y tombait avec une étrange résignation. C’était un malheur comme un autre. Quand les esclaves essayaient de secouer leur joug, c’était seulement dans l’espoir de le rejeter sur d’autres épaules. Ils étaient las de souffrir, mais dans leur cœur, il n’y avait pas plus d’humanité que dans celui de leurs maîtres. La plupart des esclaves, en réalité, ne songeaient point à la révolte. Ils s’arrangeaient le moins mal possible dans la dure condition que le sort leur avait faite, en s’ingéniant à l’adoucir de leur mieux par les procédés auxquels ont ordinairement recours les faibles opprimés : la ruse, la duplicité, la bassesse. Beaucoup en arrivaient à ne plus même désirer la liberté. Dans sa lutte contre Sylla, Marius, ayant besoin de soldats, essaya vainement de soulever les esclaves en leur promettant la liberté : il ne fit ainsi que trois recrues. C’est que, pour qui n’a pas le caractère exceptionnellement trempé, l’esclavage du corps finit par déteindre sur l’esprit. Comme il arrive aux animaux domestiques, l’esclave perd le goût même de la liberté; moyennant une certaine somme de travail qu’il trouve le moyen de réduire au minimum, il est assuré du vivre et du couvert, jamais le souci du lendemain ne l’inquiète et il peut dire, comme l’esclave de l’une des comédies de Plaule :
 » Si j’étais libre, je vivrais à mes risques, maintenant je vis aux tiens ». Bien plus, un certain nombre d’esclaves non seulement se résignaient comme les autres à la servitude, mais finissaient par avoir le culte du maître et au besoin se sacrifiaient pour lui. Durant les guerres civiles et les atroces proscriptions de Rome, nombre d’esclaves se dévouèrent pour leurs maitres plus volontiers même et plus souvent que les enfants pour leurs pères. La chose se peut encore comprendre, quand il s’agissait de maîtres paternels, ayant, en fait, supprimé dans leur famille tous les côtés odieux de l’esclavage; mais il arriva même à des maîtres durs de bénéficier, dans les mauvais jours, du dévouement de leurs esclaves: tel, par exemple, ce Restion, dont parle Appien, qui fut sauvé par un esclave auquel il avait fait jadis imprimer des stigmates sur le front. — L’histoire vaut la peine d’être racontée. C’était pendant les proscriptions du second triumvirat : Restion, traqué, dut se réfugier dans une grotte, où l’alla rejoindre et servir l’esclave qu’il avait autrefois si sévèrement puni. Puis, comme la retraite de Restion allait être découverte, l’esclave, pour dérouter les sicaires, se jeta sur un passant, le premier venu, le tua et alla porter son cadavre à ceux qui poursuivaient son maître, déclarant qu’il s’était vengé de ce maître féroce et il montrait en témoignage de sa sincérité les stigmates imprimés sur son front.

Autres extraits:

2 Réponses to “Insurrection d’esclaves en Italie (Rappoport, 1912)”

  1. From the archive of struggle « Entdinglichung Says:

    […] Charles Rappoport: Insurrection d’esclaves en Italie (1912, Bataille […]

    J'aime

  2. Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière (1912-1921) « La Bataille socialiste Says:

    […] Extraits: Le réformisme , Le Chartisme, Insurrection d’esclaves en Italie […]

    J'aime

Commentaires fermés


<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :