Les effets de la NEP sur les salaires (Carr, 1952)

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Extrait de La révolution bolchevique, tome 2: L’ordre économique (Éditions de Minuit, 1974).

Les effets de la NEP en matière de politique de la main-d’oeuvre comme d’ailleurs ses répercussions sur l’ensemble de l’industrie, ne se firent pas sentir immédiatement; c’est peu à peu que ces effets se manifestèrent, durant l’été et l’automne 1921, pour prendre définitivement forme au printemps 1922. Pendant la période du communisme de guerre, le travail, comme les autres facteurs de la production, avait été considéré comme un service obligatoire, dont les prestations et la rétribution ne pouvaient obéir à des considérations commerciales. (…) Le retour à un libre marché préconisé par la Nep impliquait le retour à un libre marché du travail. Si cette conséquence n’apparut pas immédiatement, elle déterminera cependant un changement d’attitude à l’égard de la main-d’oeuvre.

De tous les principes du communisme de guerre, le premier abandonné fut celui de la mobilisation obligatoire de la main-d’oeuvre. Un mouvement de réaction s’était déjà produit à la fin de la guerre civile, au moment de la démobilisation des armées, et avait trouvé son expression dans la résolution des syndicats au dixième congrès du parti de mars 1921. (…) Immédiatement après le congrès, un premier décret supprima le Glavkomtrud [Comité central du travail] et ses organismes locaux, dont les attributions étaient transférées au Narkomtrud [Commissariat du peuple au Travail]. Cette mesure démantelait bien l’appareil qui avait régi le service obligatoire, mais elle laissait en place le principe de l’obligation, et elle avait d’ailleurs été préparée avant le congrès. Quelques jours plus tard, un décret très circonstancié réglementait le fonctionnement des « tribunaux disciplinaires de camarades ». Le 6 avril 1921, un autre décret supprimait les principales restrictions au passage des travailleurs d’un emploi à un autre; la voie était désormais ouverte à un retour au libre marché du travail. Cette mesure ne prit effet que lentement; il semble que son retentissement ait été d’abord très imité dans les entreprises d’État. Même es armées du travail, désormais placées sous la juridiction du Narkomtrud, ne furent pas immédiatement dissoutes En juin 1921, un service du travail était encore prévu au cas où il n’y aurait pas eu suffisamment de main-d’oeuvre volontaire. (…) Le décret du 3 novembre 1921 marqua le tournant: il limitait de façon stricte les catégories de personnes mobilisables pour le service du travail (excluant les personnes employées dans es organismes d’État) et les motifs de leur mobilisation (en cas de nécessité majeure et naturelle). Il fallut un autre décret, le 9 février 1922, pour conjurer le spectre du service du travail forcé tel qu’il avait été pratiqué au temps du communisme de guerre. Embauche et licenciement devenaient les moyens normaux de se procurer de la main-d’oeuvre et de la déplacer.

Sa rémunération posait des problèmes plus ardus. Au temps du communisme de guerre, où le travail était un service d’État, il y avait deux façons de concevoir le paiement des salaires: c’était un investissement de fonds publics destinés à maintenir le travailleur dans un bon état physique afin qu’il soit utile (équivalent donc aux rations du soldat); ou bien c’était un droit social du travailleur, une compensation pour son obligation de travailler pour la communauté (« Qui ne travaille pas ne mange pas »), sans lien avec le travail spécifique qui lui était confié. Ces deux conceptions s’accordaient bien avec la pratique de plus en plus répandue du paiement en nature – pratique dictée davantage par l’effondrement de la monnaie que par des considérations théoriques, et qui ne devait être abandonnée qu’à regret. Au quatrième congrès pan-russe des syndicats en mai 1921, Shmidt pensait encore qu’ «on ne peut pas obliger les travailleurs à renoncer à un ravitaillement fourni et garanti par l’État; c’est une idée à laquelle la classe ouvrière s’est habituée ». (…) Cette forme de rétribution, qui pendant la dernière phase du communisme de guerre avait pris l’aspect de distributions gratuites de rations, répondait en outre à une idée d’égalitarisme dans la distribution des ressources, conçu comme un idéal à atteindre. (…) Le congrès des syndicats de mai 1921 préconisait encore les primes en nature, mais était bien obligé de constater que ce système n’était pas applicable dans les conditions de pénurie chronique que connaissait le pays.

Il fallut quelques temps pour que l’application de la Nep à l’industrie produise les effets qu’on pouvait logiquement en attendre. L’application du khozraschet exigeait un retour à une économie monétaire, exigeait qu’on abandonne toute idée de rétribution sous forme de distributions gratuites de rations, toute conception du salaire comme un service social que l’État doit au citoyen. La philosophie du travail qui avait été de mise au temps du communisme de guerre devenait désuète. La conférence du parti de mai 1921 proposa en principe de faire fond sur «l’intéressement du travailleur à la production » et exigea que « la part de salaire payée en nature soit calculée de telle façon qu’elle corresponde bien au prix courant de ces produits ». Cette difficile transformation n’eut d’ailleurs lieu que quelques mois plus tard. Un décret du 10 septembre 1921 allait plus loin encore: il décrivait le système des salaires comme « un facteur fondamental du développement de l’industrie ». Le salaire était désormais avant tout fonction des relations existant entre le travailleur et l’entreprise pour laquelle il travaillait. Le décret prescrivait que l’on « débarrasse l’entreprise de tout ce qui n’a pas trait à la production et présente le caractère d’une aide sociale ».  L’aide sociale était désormais exclusivement du domaine de l’État. Cette réforme devait permettre de rétribuer les différentes formes de travail selon leur valeur. « Il faut bannir toute notion d’égalitarisme ». les salaires devaient être liés à la productivité ; il ne fallait plus employer des ingénieurs, des ouvriers qualifiés à des tâches de manœuvre sous prétexte que le système des salaires ne reconnaissait aucune différenciation. En novembre 1921, la distribution de rations gratuites, ou à un prix fictif, fut remplacée par des distributions de denrées constituant une partie de salaire, mais calculée au prix de marché. Ce système continua pendant plus d’une année. C’est ainsi qu’à partir de l’automne 1921, alors qu’on rétablissait peu à peu le système des salaires et qu’on licenciait la main-d’oeuvre excédentaire au nom du khozraschet, la forme normale de relation entre employeur et employé devint l’embauche par contrat passé librement entre d’une part le travailleur et son syndicat, d’autre part l’employeur. La seule survivance de l’ancien système restait le salaire minimum fixé par l’État. Avec le développement des trusts industriels au cours de l’automne 1921, on en revint aux conventions collectives conclues par le syndicat pour le compte de ses adhérents. Le premier contrat collectif de la période de la Nep fut conclu entre Severoles, premier grand trust d’État, et le syndicat des travailleurs du bois, en novembre 1921.

Le passage de rétributions en nature à un système de salaires en argent était trop impopulaire pour qu’on puisse l’opérer autrement que progressivement. Le travailleur, qui ne s’embarrassait pas de théorie, était sensible en revanche au fait de recevoir, au lieu de rations garanties, un paiement en une monnaie dont le pouvoir d’achat était instable et en diminution constante. L’abolition du service obligatoire du travail, qui pouvait paraître une compensation pour ce dommage matériel, était en fait bien illusoire; car cette forme primitive de discipline fut bien vite remplacée par le  « vieux fouet économique » du capitalisme. Avec la fin de la guerre civile et l’adoption de la Nep, on entra dans une période de chômage généralisé, en raison des très nombreux licenciements dans les services publics ainsi que dans les entreprises industrielles qui se réorganisaient selon le principe du khozraschet. Signe des temps: en automne 1921, un décret venait rappeler la législation à demi oubliée de 1918 sur l’assurance en cas de chômage; un autre décret accorda un demi-mois de salaire aux travailleurs licenciés par une entreprise d’État « sans qu’il y ait eu faute de leur part ». Les licenciements de personnel excédentaire se poursuivirent à un rythme accéléré. Le nombre des cheminots passa de 1.240.000 en été 1921 à 720.000 en été 1922; dans le textile, le nombre d’ouvriers et d’employés pour 1.000 broches fut réduit de 30 en 1920-21 à 14 l’année suivante (la moyenne était de 10,5 avant 1914). Pendant la première moitié de l’année 1918, les ouvriers en chômage avaient regagné les campagnes et s’étaient trouvés facilement réabsorbés dans la vie rurale, de telle sorte que le chômage était apparu comme un simple éclaircissement des rangs du prolétariat. En 1921, les campagnes étaient en proie à la famine et les ouvriers licenciés se trouvèrent concentrés dans les villes, créant pour la première fois un phénomène de chômage analogue à celui que connaissaient les pays industriels occidentaux. Cette « armée de réserve », ce « volant de chômage » de l’économie classique créa une pression suffisamment forte pour que la main-d’oeuvre se déplace spontanément vers les points où elle était utile, sans qu’aucune disposition légale soit nécessaire. Le travail conçu comme obligation légale (qui avait été l’une des notions essentielles de la déclaration des droits des masses laborieuses et exploitées et de la Constitution de la R.S.F.S.R.) fit place au travail conçu comme une nécessité économique; la crainte de sanctions légales fit place à la peur de la faim. Lorsque le décret du 9 février 1922 substitua le procédé « embauche et licenciement » à la mobilisation obligatoire de la main-d’oeuvre, il ne faisait rien d’autre que de consacrer l’abandon d’une armée périmée. (…) En moins d’un an, la Nep avait reproduit les caractéristiques essentielles d’une économie capitaliste.


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