Rapport du S.L.P. au Congrès international (1907)

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Extrait de L’internationale ouvrière & socialiste: rapports soumis au Congrès Socialiste International de Stuttgart (18-24 août 1907), vol I. Ce rapport est disponible en anglais au format pdf ici.

LES ÉTATS-UNIS

Rapport du « Parti Ouvrier Socialiste »

(Socialist Labor Party)

Le rapport du Socialist Labor Party aux camarades des autres pays, rassemblés à Stuttgart, est évidemment la continuation du rapport envoyé au Congrès d’Amsterdam de 1904. Mais malheureusement ce dernier a été omis dans le volume de rapports publiés au lendemain du Congrès d’Amsterdam. Comme la situation d’aujourd’hui s’explique par la situation d’hier, comme à plusieurs reprises il sera fait allusion aux événements dans le rapport de 1904, et enfin, comme le Bureau nous a promis de réparer l’omission commise, le Socialist Labor Party a jugé utile d’insérer à cette place, en matière de préambule, le document d’il y a trois ans.

Il est une autre raison d’agir ainsi : Nous sommes fort occupés aux États-Unis, et nous estimons d’ailleurs que les luttes du mouvement américain doivent être menées sur terre américaine et non dans les journaux ou revues de l’étranger. C’est pourquoi nous nous abstenus d’entrer en polémique avec les écrivains qui nous sont hostiles et adressent aux journaux d’Europe des articles tendancieux sur notre mouvement. La conséquence de tout cela a été que la presse socialiste d’Europe a été imprégnée d’une atmosphère défavorable à a tactique du Socialist Labor Party et les camarades européens sont restés dans une ignorance complète de ce qui se passait ici aux États-Unis. Que le Socialist Labor Party ait tort ou raison, une chose est cependant certaine, c’est que les faits, caractérisant le mouvement, ne manqueront pas d’intérêt aux yeux de celui qui étudie le mouvement international. Nous sommes donc d’avis que pour éclairer ceux-ci, l’esquisse suivante sera de quelque utilité, d’autant plus qu’elle a pour elle l’autorité d’avoir été écrite au nom du Socialist Labor Party lui-même. Le rapport destiné à Amsterdam était libellé comme suit :

Au Congrès international socialiste d’Amsterdam, 14 août 1904.

SALUT !

A en juger d’après l’étonnement fréquemment exprimé par les Européens de ce qu’ils appellent la lenteur du mouvement socialiste en Amérique — lenteur dont ils jugent entièrement par le nombre des suffrages exprimés — nous pouvons conclure avec certitude que l’on ne donne pas le poids qu’il conviendrait de donner à quelques traits essentiels de l’Amérique, ou même qu’on le néglige tout à fait.

Les recensements de notre pays nous fournissent les matériaux pour l’étude des ces caractéristiques et, une fois de plus, le génie immortel de Marx nous fournit le principe pur qui nous guidera dans le choix des catégories nécessaires de faits et la règle qui nous permettra d’évaluer et d’analyser les matériaux que nous aurions ainsi rassemblés.

Dans la monographie du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, l’insurrection prolétarienne de 1848 sert de texte pour la généralisation suivante:

« La République, comme manifestation politique, exprime seulement la forme sous laquelle s’accomplit le bouleversement de la société bourgeoise et non sa forme conservatrice. Ceci est vrai surtout pour les pays de vieille civilisation dont les classes sociales se sont complètement développées au milieu des conditions modernes de production et avec une conscience intellectuelle où le lent travail des siècles a mis en dissolution toutes les idées traditionnelles. » (1)

Ce fait grave est mis en pleine lumière par le contraste entre un pays comme la France et les États-Unis — où, il est vrai, les classes existent déjà, mais où elles n’ont pas acquis de caractère permanent, où elles sont sans cesse en flux et en reflux, changeant sans cesse leurs éléments et les faisant monter et descendre d’une classe à l’autre ; où les moyens modernes de la production, au lieu de coïncider avec une population stagnante, compensent plutôt la rareté relative des têtes et des mains, et finalement où la vie fiévreuse de jeunesse de la production matérielle, qui a à s’approprier un nouveau monde, n’a pas eu le temps ni l’occasion d’abolir les vieilles illusions. »

Cela fut écrit en 1852. Les pas de géant que l’Amérique a fait depuis, sa fabuleuse production de richesses, sa croissance manufacturière et agricole, qui la met pratiquement à la tête de toutes les autres nations à ce point de vue, bref, l’état prodigieux de développement capitaliste, que cette contrée a atteint, semblerait écarter le contraste. Non pas. Ces changements ne sont pas suffisants pour que l’on puisse conclure au développement socialiste qui serait à supposer. Le passage ci-dessus de Marx explique la raison pour laquelle il n’en est pas ainsi ; il indique quel autre facteur il est indispensable de considérer avant que de pouvoir dire qu’une république bourgeoise a laissé derrière elle sa forme conservatrice d’existence et qu’elle est entrée dans la période politique révolutionnaire de son existence, sans lequel on ne peut espérer qu’un mouvement socialiste trouve sa voie. Ces facteurs : 1° Caractère permanent de classe et, en conséquence, la conscience intellectuelle de classe, provenant de ce que les vieilles traditions ont été dissoutes par le travail des siècles ; 2° La maturité de vie de la production matérielle qui, n’ayant plus à s’approprier un nouveau monde, a le temps nécessaire et l’occasion d’abolir les vieilles illusions, etc… — Tous ces facteurs doivent être considérés et on doit s’assurer de leur état. Ils sont essentiels à une conclusion définitive et raisonnable. Une esquisse hâtive des faits, pris en gros, jettera la lumière sur ces facteurs et va rendre la situation plus claire.

Depuis le recensement de 1850, sur lequel s’appuyait Marx, la superficie continentale des États-Unis n’a pas été grandie de moins de 2738656 kilomètres carrés, ou pour ainsi dire est le double de ce qu’elle était en 1850. Comme résultat, le centre de population, qui était, en 1850, à 81°19′ de longitude, ou à 37 kilomètres au sud-ouest de Parkesburg dans l’état actuel de Virginie occidentale, s’est avancé depuis vers l’ouest de 4° degrés pleins de longitude, et est maintenant à six miles à l’ouest de Columbus (Indiana); et, autre résultat —ou plutôt résultat découlant du premier, le centre industriel qui était, en 1850, à 77°25′ de longitude près de Mifflintown (Pensylvanie), s’est dirigé depuis, constamment, vers l’ouest, jusqu’à atteindre aujourd’hui 82°12′ de longitude près de Mansfield dans l’Ohio central ; et le mouvement vers l’ouest ne s’est pas arrêté. Un autre fait, , important dans cet ordre de recherches, suffira pour nous aider à nous faire une idée de l’état météorologique des conditions sociales, si j’ose m’exprimer ainsi. Alors que, jusqu’en 1880 — 30 ans après la monographie de Marx — le recensement accusait 55.404 moteurs hydrauliques et aucun moteur électrique, 10 ans plus trad, les moteurs hydrauliques étaient tombés à 39.008 et les moteurs électriques, alors à leurs débuts, avaient atteint 16.923, et les machines à vapeur avaient augmenté dans les mêmes proportions.

La situation amenée par ces faits peut être résumée à la lumière du rapport curieux d’après lequel les locomotives, qui faisaient jadis le service du Métropolitain élevé de notre cité, ont été abandonnées pour des moteurs électriques : ces locomotives traînent maintenant des trains sur les chemins de fer de Chine. Le machinisme et les méthodes de production abandonnés dans les centres plus avancés réapparaissent constamment dans des localités moins avancées, amenés par le flux de notre population vers l’Ouest. Il va sans dire que, dans de telles conditions, non seulement la population n’est pas stagnante, non seulement il y a un changement perpétuel et un passage de l’une à l’autre des classes, mais de plus on peut voir en Amérique ce phénomène bizarre de familles qui ont des membres dans toutes les classes : depuis la haute classe ploutocratique jusqu’en bas, à travers toutes les différentes gradations de la classe moyenne, jusqu’à l’esclave salarié de l’usine qui possède sa maison, et même, encore plus bas, jusqu’au prolétaire entièrement dépourvu de propriété. Il va sans dire que, dans de telles conditions, il y a encore en Amérique une vie fiévreuse de jeunesse de production matérielle, et, par conséquent les vieilles illusions n’ont pas encore eu le temps d’être balayées. L’immigration venue d’Europe n’a pas arrangé nos affaires. Elle est allée dans la rivière et elle a coulé comme la rivière coulait. C’est faire une évaluation modérée que de dire, par exemple, que si la moitié des Européens, logés actuellement dans Greater New-York et qui se disaient socialistes dans leur pays, restaient de même ici, l’organisation socialiste de cette ville ne compterait pas moins de 25.000 membres inscrits ; cependant, il n’existe pas un tel effectif ou rien d’approchant. Les vieilles illusions indigènes concernant les espérances de bien-être ont entraîné le gros des émigrants dans leur tourbillon.

Il va sans dire que ces conditions montrent que la république bourgeoise existant en Amérique parcourt encore l’orbite où Marx l’observa en 1852, qu’elle en est encore à la forme d’existence conservatrice et qu’elle n’est pas encore à la forme politique révolutionnaire. En un mot, ces conditions expliquent la raison pour laquelle jusqu’à ce jour, malgré le développement prodigieux du capitalisme dans ce pays, il n’existe pas, et il ne peut pas exister, un parti ouvrier socialiste aussi puissant par son nombre qu’un tel développement capitaliste pourrait le faire supposer au premier abord à un observateur superficiel. Ces conditions jettent une lumière utile sur la notion des « mouvements révolutionnaires » qui se produisent périodiquement — dont les vagues discordantes battent rageusement le Parti Ouvrier Socialiste, et dont les orateurs font tant de bruit… — à l’étranger. Ces conditions, expliquent par exemple, le flamboiement du mouvement de la Single Tax avec ses 300.000 votes entre 1888 et 1890 ; elles expliquent le mouvement Populiste, dix ans plus tard, entre 1890 et 1900, avec ses 1.200.000 votes; elles expliquent le dernier de la série en ligne directe de succession, le mouvement soi-disant Socialiste ou Social-Démocratique de cette décade avec ses 250.000 votes.

Les deux premiers ont déjà disparu, et le dernier, après avoir adopté un programme révisionniste et une résolution sur les syndicats que son propre délégué à ce Congrès International, M. Ernst Untermann, admet, dans la Neue Zeit du 28 mai dernier, «être une approbation détournée de l ‘American Federation of Labor, n’être rien d’autre qu’une botte portée à lAmerican Labor Union, laquelle s’est séparée de la première organisation afin de s’émanciper de la domination des réactionnaires et des domestiques des capitalistes. » D’une façon plus énergique l’American Labor Union Journal du 26 mai qui, jusqu’ici, a soutenu le soi-disant Parti Socialiste, flétrit délibérément ce programme et cette résolution sur les syndicats comme amenant le parti à être le berger des scabs (2). On peut dire que cette organisation est nettement entrée dans la période de sa dissolution.

Chacun des mouvements ci-dessus s’est successivement affirmé comme un mouvement socialiste américain ; chacun a mené une guerre violente contre le Socialist Labor Party au cours de son existence vacillante, et ensuite — entraîné et étranglé par le cordon ombilical des illusions nées dans les conditions propres au pays et que nous avons déjà esquissées  — après avoir vécu le vacarme de leur existence d’un jour, chacun entrait régulièrement et fatalement dans sa période de dissolution. Chacun laissait derrière lui un sédiment plus ou moins solide pour le Socialist Labor Party, que, d’autre part, pendant la période de leur montée et de leur croissance, ils purifiaient non moins régulièrement en attirant à eux les éléments mal venus et mal mûris qui, dans l’intervalle, avaient gravité vers le S.L.P.

Ainsi, depuis le vote initial de 13.337 voix en 1890, la première année de sa véritable existence, les annales des votes du Socialist Labor Party présentent le tableau suivant pour les années de campagne présidentielle ou nationale :

En 1892 21.157 votes

En 1896 36.564 votes

En 1900 34.191 votes

En 1902, qui n’était pas une année d’élection présidentielle, mais presque la même chose car c’était une année d’élection dans tous les États, le vote s’éleva à nouveau à 53.763.

Si l’on a donné le poids nécessaire aux conditions sociales déjà esquissées, une autre circonstance de beaucoup de poids va se présenter. A savoir, qu’en Amérique le vote restreint d’une organisation socialiste de bonne foi n’est pas le criterium de sa force, du travail qu’elle fait, ou du sentiment socialiste dans le pays, en un mot qu’il n’est pas le criterium de la proximité ou de l’éloignement, l’événement qui le couronnera, à savoir le détrônement de la classe capitaliste. En Amérique, la moralité capitaliste a envahi les élections.

Les agissements de mauvaise foi de la classe dirigeante dans l’usine, dans le magasin de détail ou dans leur caverne de jeu légal connue sous le nom de Bourse, ces chicaneries ont été introduites par elle sur le terrain électoral où elles gouvernent en maître.

Les lois qu’on a mises en vigueur pour empêcher chaque parti de friponner l’autre fournirait à un Montesquieu un thème sans rival pour un chapitre sans rival de L’Esprit des lois. Naturellement, l’esprit de ces lois contre les fraudes électorales nous est garant que les partis en lutte de la classe dirigeante les ignoreront et même les violeront au détriment d’un parti socialiste de bonne foi.

L’annulation de l’élection d’un député pour fraude électorale n’est pas inconnue, mais elle n’est jamais pratiquée que par la majorité contre la minorité, lorsque la majorité a besoin de ce siège. L’annulation, pour fraude, de l’élection d’un membre de la classe capitaliste au Reichstag, conduisant à une nouvelle élection qui profite à un candidat socialiste, s’est produite en Allemagne. L’annulation, pour des raisons similaires, de l’élection d’un comte Boni de Castellane, qui profite par son mariage des millions de notre capitaliste américain Jay Gould, ainsi que cela s’est produit récemment en France, ces faits semblent à nos capitalistes américains et à tous ceux  qui sont gouvernés par leur mode de pensée, incompréhensible et niais. Ils comprennent cela aussi peu que les occidentaux comprennent le sentiment d’un soldat Japonais qui préfère mourir que se rendre aux Russes. La conséquence de cela pour un vote qui menace en fait la classe dirigeante, est évidente ; donc est évident le fait que le jour des élections socialistes n’est pas venu.

Les corrupteurs capitalistes s’opposent aujourd’hui aux décrets des bulletins de vote. Mais truquer le thermomètre ne change pas la température.

En conséquence le critérium de solidité à la mer du du vaisseau socialiste dans les eaux des conditions américaines est la nature de sa propagande d’agitation, d’éducation et d’organisation, c’est la quantité et la qualité des brochures dont il imprègne le pays ; c’est la stricte discipline qu’il s’impose à lui- même ; c’est la fermeté et l’intrépidité de son attitude. Le Socialist Labor Party a publié depuis quatre ans le seul organe quotidien socialiste de tout le monde de langue anglaise, — le Daily People — Il y a treize ans qu’il publie un journal hebdomadaire le Weekly People. Ces journaux sont des modèles dans le mouvement de langue anglaise. En outre un grand nombre de brochures sont publiées par l’imprimerie du parti, dont les unes sont originales et les autres sont des traductions des meilleurs ouvrages que le mouvement révolutionnaire a produit dans les autres langues. Journaux et brochures respirent l’esprit, pur de toute compromission, que les conditions sociales américaines imposent impérieusement à un mouvement socialiste, à moins que ce mouvement ne soit prêt à se rendre ridicule ou à trahir la classe ouvrière avec la bouillie pour les chats du réformisme.

En conséquence, le Socialist Labor Party ne retiendra  jamais un coup porté à l’erreur parce que ce coup lui ferait un ennemi ou lui aliénerait peut- être un ami. Il ne se laisse détourner par aucun leurre.

Si dans d’autres pays les conditions permettent ou, peut-être, nécessitent une marche différente, il n’en n’est pas de même ici : le Socialist Labor Party d’Amérique dirige sa hache le long de la ligne qu’il s’est marquée.

Dans la guerre contre la classe capitaliste le parti ne se laisse pas employer comme soutien de cette classe. Soit que la formation capitaliste se présente sous la forme d’un trust ou sur la forme du replâtrage d’une corporation bourgeoise de l’ancien régime naviguant sous le pavillon du syndicalisme, le parti la démasque sous ces deux formes — même quand des ouvriers deviennent des actionnaires dans le trust, comme c’est le cas du soi-disant syndicat Amalgamated Iron and Steel Worker dans la United States Steel Corporation de Carnegie; et même si ce sont des ouvriers qui constituent les troupes des corporations bourgeoises ressuscitées, naviguant sous le pavillon syndical, qui divisent la classe ouvrière par le mur de Chine de cotisation et de droit d’entrée prohibitifs, ou par d’autres pratiques des corporations de l’ancien régime, ainsi que cela se pratique dans beaucoup de soi-disant syndicats.

L’attitude pure de toute compromission, qui est nécessaire en Amérique pour un parti socialiste de bonne foi, est incompréhensible pour les vagues successifs des soi-disant mouvements révolutionnaires et pour les réformateurs américains en général qui se lèvent et qui s’effondrent sur la scène politique du pays avec la ténacité d’une maladie. Comme il ne peut pas être compris par eux, le Socialist Labor Party est l’objet de leur violente animosité, et il est annoncé comme mort successivement par chacun d’eux… sur le papier. Les socialistes d’Europe comprendront ce phénomène quand on leur dira que les mêmes épithètes dont est gratifié le Parti Socialiste de France par les réformistes Millerand-Jaurès « intraitable », « étroit », « intolérant », etc., etc. —ont été décernés et continuent à l’être avec une régularité monotone par ces réformistes américains au Socialist Labor Party.

C’est ce caractère intraitable, étroit et intolérant qui hâte le jour du détrônement de la classe capitaliste américaine. Au moment de l’assassinat de Mac-Kinley en 1901, par exemple, quand la classe capitaliste essaya de profiter de cet événement pour arracher, jusqu’à la racine, tout mouvement dirigé contre elle, toutes les voix, sauf une, qui semblaient en opposition au gouvernement de classe furent réduites au silence et n’osèrent pas se faire entendre. Cette voix solitaire était celle du Socialist Labor Party. Quantité de ses orateurs furent maltraités et persécutés de toutes façons. Cependant ils tinrent bon et triomphèrent de toutes ces tentatives faites pour étouffer la voix du prolétariat.

Le développement capitaliste en Amérique est en train d’atteindre et de surmonter rapidement les obstacles, que Marx énuméra et qui s’opposent à la transformation de la forme conservatrice de la république bourgeoise américaine en sa forme politique révolutionnaire. Les choses mûrissent rapidement. Quand le jour du vote viendra pour le mouvement Socialiste en Amérique, ses suffrages seront comptés — ou bien les hommes, que le Socialist Labor Party rassemble et exerce, en connaîtront les raisons. La lenteur du mouvement socialiste en Amérique est seulement de surface. Quel que soit l’indication que donne le thermomètre du vote socialiste, qui est truqué par la corruption capitaliste, la température est en train de s’élever.

Le programme du S.L.P. demande, — et chaque acte du Parti est d’accord avec cette demande — la capitulation sans condition de la classe capitaliste. Le parti est guidé exclusivement par l’étoile polaire de ce principe, que l’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. Le Parti n’en retranche rien, parce qu’il sait qu’en retrancher quelque chose conduit au réformisme.

Daniel de Léon, New-York, 15 Juillet 1904.

Par ordre du Comité Exécutif National S.L.P.

Henri Kuhn,

Secrétaire national.

Note jointe au Rapport

Le passage de l’article ci-dessus de l’American Labor Union Journal vaut la peine d’être reproduit en entier parce qu’il éclaire une bonne partie du cordon ombilical, qui entraîne et étrangle fatalement tous ces prétendus mouvements de « Socialisme américain » qui se dressent périodiquement contre le Socialist Labor Party.

« Les hommes qui parlèrent en faveur de la motion (substituée à la conclusion de la Commission) depuis Ben Hanford jusqu’à Hilquit, n’essayèrent pas de répondre à ces arguments. Ils répétèrent constamment l’accusation que ceux qui étaient opposés aux conclusions de la Commission sont des adversaires des syndicats, ce qui est à mille lieues de la vérité. En fait, nous n’étions pas opposés à une approbation du syndicalisme, mais seulement à l’espèce de syndicalisme que l’on voulait faire approuver. Tel qu’il est, le Socialist Party devient le berger des scabs, il est amené à organiser des syndicats doubles, à égarer la classe ouvrière, à dépenser les ressources syndicales pour battre les candidats socialistes, à diviser la classe ouvrière en unités de métier qui sont impuissantes pour rien accomplir, et il a été amené à cela, parce qu’un petit nombre de camarades ambitieux des États de l’Est désirent se faire la vie agréable dans les syndicats purs et simples. »

Dans un article postérieur du 2 juin, le même journal explique en quoi consiste « se faire la vie agréable » pour les membres des États de l’Est, qui constituent l’élément prépondérant de son parti. Il dit :

« La masse des membres n’a pas de hache à émousser. Elle n’a aucun motif pour ramper comme des toutous que l’on fouette, aux pieds d’un fakir (3) national. La masse des membres ne cherche pas de l’avancement dans les syndicats purs et simples. Elle ne cherche pas à se faire nommer comme délégué à l’étranger, et elle ne court pas après l’apostille d’un organisateur pour se faire acheter. Elle n’a pas à se faire le colporteur de journaux à vendre. » En un mot, les intérêts personnels et les intérêts de métiers de ces membres des États de l’Est, qui sont l’élément prépondérant dans le soi-disant parti socialiste, alias Social-Démocrate, sont le cordon ombilical qui doit évidemment trahir la classe ouvrière, et, par conséquent, qui doit étrangler ce parti comme il a étranglé les ancêtres en ligne directe de ce parti. [»] [*]

*

Il résulte de ce qui précède que le mouvement ouvrier américain est traversé par l’effort de fractions militantes hostiles, L’impression produite suggère l’idée du chaos ou d’une perte d’énergie. Le résultat des élections semble confirmer cette idée. Quelques exemples apparaissent comme illustration de cette constatation. Je les choisirai principalement dans l’État de New-York, où est né la querelle entre les deux partis socialistes. Aux élections de gouverneur pour l’État de New-York en 1898, justement avant la scission du Socialist Labor Party et la création du Socialist Party dans cet état, le Parti recueillit 22.301 voix. L’année dernière, c’est à dire, huit années plus tard et sept années après la scission, les deux partis ne recueillirent ensemble que 26.375 voix, soit une augmentation de 4000 voix. Mais cette petite augmentation ne doit pas induire en erreur. La véritable situation se révélera quand on compare les votes pour le poste de gouverneur des deux partis pour 1904 et pour l’année dernière. En 1904, les deux partis recueillirent 45233 voix et en 1906, 26375. Soit une perte de 18858, dont 4624 pour le Socialist Labor Party et 14506 pour le Socialist Party.

En 1896, avant la scission, le Socialisl Labor Party obtint pour les élections au Congrès, dans le 9e district de New- York (un district de la « cité » de New-York), 4371 voix. L’année dernière, soit dix années plus tard, et sept années après la scission, le SLP laissa le champ libre au candidat du Socialist Party qui ne recueillit que 3586 votes, soit 785 de moins. Le nombre total des électeurs de ce district avait, il est vrai, diminué depuis 1896, mais néanmoins, malgré dix années d’agitation et des occasions extraordinaires, sept années de conflit produisirent une perte de 785 voix. Un troisième exemple est celui des « Assembly districts » dans la cité de New-York. Dans ce district, connu anciennement sous le nom de « Seizième Assemblée » aujourd’hui incorporé dans la sixième, le Socialist Labor Party obtenait, pour l’assemblée législative en 1899 exactement 2141 voix. L’année dernière, soit sept années plus tard et après la scission, es votes socialistes combinés des deux partis ne donnèrent que 471 voix. En d’autres termes, il y a une forte perte relative et une perte absolue s’élevant à 1670 voix.

Quand on considère le pays tout entier, on obtient des résultats identiques, là où la comparaison peut se faire. L’élection dans le Colorado, où Wm D. Haywood, maintenant emprisonné dans l’Idaho, était placé en tête du bulletin de vote socialiste l’année dernière et donna à ce bulletin une valeur factice, — confirme et accentue la règle par son exception apparente. Le conflit latent entre les deux partis a agi d’une manière défavorable sur l’émission des votes en général. Le S.P. qui, il y a deux ans, avait réuni 400.000 voix, n’a cessé de reculer un peu partout. Il en a été de même du S.L.P. avec ses 34.172 voix de 1904. Ces faits et ces chiffres sembleraient prouver que le conflit politique existant conduit à une dépense inutile, peut être à une perte stérile d’énergie socialiste. Et cependant, il n’en est pas ainsi. Ce conflit lui-même a créé la base d’un fort mouvement socialiste — mouvement économique et politique. Tandis que les animosités personnelles se développaient et semblaient jouer un rôle principal, elles n’étaient cependant pas la cause des événements. La cause du conflit, c’est l’opposition de deux principes. Nous reconnaissons que les les voix et l’effort ont été perdus avec profit pour l’affirmation de ce qui est juste.

Les deux grands principes qui se trouvent à la base de la lutte entre le mouvement socialiste et ouvrier en Amérique sont les suivants :

1° Le mouvement politique du socialisme ne peut, même s’il le voulait, et ne devrait pas, même s’il le pouvait, ignorer le mouvement économique. Un mouvement politique pur socialiste, sain ou prospère, n’est possible que s’il est fondé, assis et  basé sur un mouvement économique ou syndicalement sain. Ce principe, en un mot, affirme qu’en Amérique un mouvement politique « bona fide » du socialisme ne peut être que le reflet d’un mouvement économique révolutionnaire, également « bona fide ».

2° L’autre principe est que le mouvement politique du socialisme ne devrait pas, s’il le pouvait, s’il le voulait, avoir quelque chose de commun avec le mouvement économique. Il prêche la neutralité à l’égard des trade-unions, et il considère l’Unionisme comme une manifestation transitoire. Toutes les dissensions, parfois même sanglantes, qui ont marqué le mouvement ouvrier d’Amérique, remontent à la collision de ces deux principes. Le S.L.P., — comprenant la profondeur de la pensée marxiste que seul le syndicat peut donner naissance à un véritable parti politique du Travail, et reconnaissant comme conséquence, l’organisation économique comme l’embryon de la société future, et l’idée que la Force doit s’appuyer sur le Droit, consécration de vote, — accepte le premier de ces principes. C’est pourquoi il fait tous ses efforts pour créer des syndicats « bona fide » dans le Pays. Le mouvement politique trouva le terrain du syndicalisme occupé par le trade-unionisme pur et simple. Ce système organise les syndicats non seulement comme des unités, mais comme des corps autonomes et souverains. Ce système stérilisait tout mouvement économique. En effet, si les satires des syndiqués étaient supérieurs à ceux des non-syndiqués, le prix payé par les syndicats pour ces salaires supérieurs divisait sans espérance la classe ouvrière. Tout d’abord, ces unions excluaient de leur participation la majorité des membres par la réglementation de l’apprentissage, par de lourdes cotisations, par des droits d’initiation élevés et d’autres défauts. En deuxième lieu, chacune de ces unions pouvait toucher son denier de Judas en s’alliant avec la classe des employeurs. Il est superflu d’énumérer la longue série des actes délibérés de trahison commis à l’égard de la classe ouvrière américaine et étrangère, et la corruption choquante que cet unionisme a engendrée. Il suffira de dire que les syndicats sont alliés à une organisation de capitalistes, appelée Civic Federation, dont le but est d’établir des relations d’harmonie entre le capital et le travail. Ces unions appartiennent pour la plupart à l’American Federation of Labor. Un mouvement politique du travail — et qu’est-ce donc un parti socialiste si ce n’est un mouvement politique du travail — ne peut recruter ses forces principales que dans le camp de la classe, ouvrière.  Il est inévitable que la querelle, engendrée par le trade-unionisme pur et simple dans le mouvement ouvrier, se répercute sur le mouvement politique. Dans de pareilles circonstances, non seulement la classe ouvrière se divise politiquement en se rangeant sous la bannière des divers partis politiques du capitalisme, mais ses divisions se reflètent finalement dans deux des partis frères ennemis du socialisme, — l’un le S.L.P., lequel, tout en reconnaissant les sphères différentes dans lesquelles doivent s’étendre les ailes politique et économique du mouvement, s’appuie néanmoins étroitement sur la tendance économique; l’autre, le S.P., proclamant la neutralité en unionisme comme une conséquence de la théorie sur la nature transitoire de l’union professionnelle. Le cours des événements depuis Amsterdam a été caractérisé dans le domaine socialiste et ouvrier et et comme une conséquence du conflit susdit, par deux faits: la création des « Industrial Workers of the World » et la « Conférence de l’unité de New-Jersey ».

En 1905 naquirent les Industrial Workers of the World, une organisation économique révolutionnaire qui, se basant sur le principe de la lutte des classes, lequel n’avait été accepté jusqu’alors que par le Socialist Trade and Labor Alliance, poursuit sa route sur le chemin de l’évolution et rejette le système professionnel d’organisation pour lui substituer le système nommé industriel. Cette attitude était une proclamation très haute de la mission permanente du syndicalisme. Elle posait les fondements de corps constituants destinés à gouverner une république socialiste. C’était la première préparation pratique en Amérique à la révolution qui doit conduire la société de la tempête économique au port de la république coopérative.

Le second événement a été la réunion de la Conférence de New- Jersey pour l’unité socialiste, tenue dans l’état de New-Jersey par un nombre égal de représentants du S.L.P., et du S.P., de cet état, pendant les mois de décembre 1905, janvier, février et mars 1906: La résolution du congrès d’Amsterdam, faisant un appel aux partis politiques rivaux, dans tous les pays, de s’unir et de constituer un seul parti socialiste contre les partis du capitalisme, a contribué à faire naître cette conférence. Mais le courant existait déjà avant Amsterdam. On en trouvera la trace dans le rapport du S.L.P., au congrès d’Amsterdam, dans les passages reproduisant des citations lit[t]érales des publications ouvrières qui jusqu’à ce jour ont fraternisé avec le parti socialiste. La théorie de la neutralité dans le syndicalisme s’est révélée comme une erreur condamnée à aboutir au népotisme le plus pervers. Pendant les six années précédentes, — depuis le temps où il fut élevé à la hauteur d’un dogme du socialisme politique, opposé à la doctrine du S.L.P. — le principe neutraliste s’est révélé en pratique, -comme il devait se révéler incessamment, comme un masque destiné à cacher l’unionisme, comme une enseigne de cette politique criminelle responsable de la naissance d’anarchistes, qui, en fait, ne sont que les avocats de la violence. Indignés de la mauvaise conduite des politiciens qui méritent cette appellation, aussitôt qu’ils ne fondent pas leur socialisme sur l’organisation économique du travail, des hommes, aveuglés par la colère, jettent la baignoire avec l’enfant et repoussent l’agitation politique parce qu’ils en condamnent les actes. l’écroulement de la théorie de la neutralité permettait d’apprécier pleinement la mission historique de l’unionisme et il conduisait ainsi directement à l’écroulement de la compagne fidèle de la « neutralité », la théorie du caractère transitoire de l’Unionisme. Avant le vote de la résolution sur l’unité à Amsterdam, quelques temps avant l’Assemblée du congrès de Chicago qui créa les I.W. of the W., certains des meilleurs éléments du S.P. s’étaient rapprochés du S.L.P. La résolution sur l’Unité d’Amsterdam, suivie immédiatement de la fondation des I.W.  of the W., brisa la glace. Le résultat immédiat fut une invitation, lancée en 1905 par le congrès annuel du S.P. de New-Jersey au S.L.P. du même état, d’examiner la possibilité de constituer l’unité politique aux États-Unis. Les résolutions de la Conférence unitaire de New- Jersey, qui ont été publiées en volume, sont un point lumineux dans le mouvement américain. Le manifeste, adressé par la conférence à ses membres de New-Jersey avec une unanimité virtuelle — elle fut votée par les 12 délégués du S.P. et par 11 délégués du S.P. sur 12, — contenait le passage suivant :

« La conférence estime… que si le mouvement politique n’est pas basé sur une organisation économique de classe, consciente, convenablement construite, prête à prendre, tenir et conserver les puissances productrices du pays et en outre, prête et capable de renforcer si et quand nécessaire, le résultat du vote socialiste de la classe ouvrière, — que si pareil corps n’existe pas, le mouvement politique socialiste ne sera qu’un éclair passager et consistera simplement à donner quelque promotion politique à des intellectuels intrigants, et, par là même, seulement capable d’attirer de pareils éléments. Sur ce point spécial la conférence estime qu’un parti politique socialiste, qui marche à l’élection sans être armé d’une pareille organisation économique convenablement échafaudée, ne fait que provoquer une catastrophe sur le pays dans la mesure où il recherche le succès politique et dans la mesure où il l’obtient. Tous les observateurs sérieux comprendront que le jour de succès de pareil parti en Amérique, serait aussi le jour de sa défaite, suivi immédiatement d’une crise industrielle et financière dont personne ne souffrirait plus que la classe ouvrière elle-même.

 » La conférence estime que le mouvement politique socialiste qui favorise l’ American Fédération of Labor tend à nier tout simplement le principe et le but socialistes. Qu’importe que l’AF of L. crie vigoureusement à l’organisation. En fait, elle repousse hors de l’organisation l’immense majorité de la classe ouvrière. Les faits constitueront une preuve suffisante pour les gens les plus candides. Les droits d’initiation élevés, la limitation des apprentis, l’action de réserver le travail aux seuls ouvriers que l’on admet dans l’organisation,ne sont que quelques exemples de la méthode tendante à décourager l’organisation, résultats non seulement du manque d’organisation, mais encore de la forme d’organisation, système d’isolement des ouvriers en groupes qui luttent pour eux- mêmes en période de conflit et deviennent ainsi une proie facile des capitalistes. D’autre part, l’insistance avec laquelle certains éléments de la classe exploitante obligent leurs victimes de s’affilier à l’A.F. of L. est une condamnation suffisante de l’organisation elle-même.

» Par ses propres actes et déclarations, l’A.F. of L. montre qu’elle accepte l’esclavage du salariat comme finalité.

» En affirmant qu’il y a identité d’intérêts entre l’employeur et l’employé, l’A.F. of L. complète son attitude en acceptant pour son président Gompers la vice-présidence de la Civic Federation de Belmont, et s’allie ainsi avec une organisation soutenue par la classe capitaliste dans le but de masquer la lutte des classes et prolonger le système actuel qui est basé sur l’exploitation du travail. 

» Pour ces raisons, la Conférence conclut que le parti politique socialiste a pour devoir de provoquer l’organisation d’une Union convenablement construite, en mettant en lumière les avantages de pareille Union et en exposant les vices de l’ancien système. Par conséquent, et en manière de conclusion sur ce point, elle rejette comme impraticable, vicieuse et corruptrice la théorie de la neutralité en matière économique. La présente Conférence, fidèle à ces idées, condamne l’A.F. of L. comme un obstacle à l’émancipation de la classe ouvrière.

» Estimant que le pouvoir politique découle et est un résultat de la force économique, que l’entrée du capitalisme dans le gouvernement est le résultat de sa puissance économique, la Conférence recommande comme utile à l’émancipation de la classe ouvrière les Industrial Workers of the World qui, au lieu d’éviter la lutte des classes, se basent carrément sur ce principe, et mettent en avant courageusement et correctement le principe socialiste que la classe ouvrière et la classe des employeurs n’ont rien de commun, et que la classe ouvrière doit s’unir tant sur le terrain politique que sur le terrain économique, pour prendre et garder ce qu’elle produit par son travail. »

Ce manifeste fut soumis par les représentants des deux partis à un référendum de leurs groupes respectifs de New-Jersey, appartenant au S.L.P., mais il fut rejeté par la majorité des membres du S.P. du même État.

Cependant, l’affaire n’en finit pas là. Elle ne le pouvait. Le travail accompli par la Conférence de New- Jersey a eu une répercussion au delà des limites de cet État, et a frappé de nombreux camarades du S.P. dans d’autres États. Le résultat en a été une variété de propositions, dont la plus caractéristique nous est parvenue de la Nouvelle Orléans, le centre du Socialist Party. Cette proposition prie le Comité Exécutif national du S.P. à soumettre à un referendum de tous les affiliés la question d’inviter le S.L.P. à élire un Comité National analogue qui aurait pour but de discuter l’unification nationale des deux partis. La proposition des socialistes de la Nouvelle Orléans a reçu l’adhésion du S.P. d’autres villes, et sera peut-être soumise dans le  courant de l’année, à un vote général de ce parti. Dans l’entretemps, de nombreux membres et groupes du S.P., trop impatients pour attendre la procédure lente du referendum, et considérant que leur parti est lié d’une manière désespérante à la tactique de l’A.F. of L., se sont retirés du S.P. et ont adhéré au S.L.P. en expliquant les raisons de leur agissement. Ce  fait s’est produit dans le Minnesota, dans l’Ohio, dans l’État de Washington, et dans plusieurs villes du pays. Si le développement de la propagande est, malgré sa lenteur, continu et sain, le capitalisme américain accomplit son œuvre à la perfection. Il crée les conditions d’atmosphère qui feront mûrir le fruit révolutionnaire. La preuve, nous la trouvons dans deux déclarations émanant de capitalistes. S’adressant à un banquet de capitalistes, en décembre dernier, M. Leslie M. Shaw, à cette époque secrétaire du trésor dans le cabinet du Président Roosevelt, dit :

« A genoux et priez Dieu de nous sauver de notre prospérité ». Un mois plus tard, le 28 décembre dernier, le Sun de New-York, un organe vigilant de la classe capitaliste toujours prêt à recommander les actes de férocité à l’égard des grévistes, publia la note suivante : « Nous avons eu de telles années de prospérité et de progrès que l’on n’en a jamais eu de pareilles dans l’histoire de la nation, mais il y a une plus grande inquiétude et un plus grand malaise dans l’État qu’avant l’attaque de Sumter pendant la guerre civile ».

Il est un âge dans la vie

Où chaque rêve doit finir,

Un âge où l’âme recueillie

A besoin de se souvenir.

Le rêve qui a bercé si longtemps notre peuple, que les institutions capitalistes d’Amérique sont excellentes et stables, s’évapore. Le rêve sur l’efficacité de l’Unionisme pur et simple, basé sur les relations fraternelles du capital et du travail, le rêve du socialisme pur et simple, c’est-à-dire du socialisme qui marche à la bataille sans pouvoir compter sur la puissance de l’organisation économique du prolétariat, disparaissent tous deux de mentalité publique. Pour ces raisons combinées le S.L.P. considère comme supérieurement importante son adhésion la plus stricte à la sociologie déterminée par la philosophie de Marx et de Morgan. De cette conception découle également l’attitude du S.L.P. à l’égard de la résolution Kautsky, votée à Paris en 1900. Eu égard au fait que la résolution [**], relative à cette question et déposée par Daniel De Léon, délégué au Congrès international d’Amsterdam, n’a pas été publiée dans le compte rendu officiel du Congrès, et comme documentation sur l’attitude prise par le S.L.P. en Amérique et à l’étranger, nous en reproduisons ici le texte intégral :

« Attendu que la lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste est un conflit continu et irrépressible, un conflit qui tend chaque jour à s’intensifier plutôt que de s’adoucir ;

» Attendu que les gouvernements existants sont les comités de la classe possédante, chargés de maintenir le joug de l’exploitation capitaliste oppressant la classe ouvrière ;

» Attendu que le dernier congrès international de de Paris (1900) a adopté une résolution, généralement connue sous le nom de résolution Kautsky [***], dont les propositions finales considèrent l’éventualité de la classe ouvrière acceptant des fonctions des mains de pareils gouvernements capitalistes, et présuppose ainsi, spécialement, la possibilité que les gouvernants de la classe dominante pourraient être impartiaux dans les conflits entre la classe ouvrière et la classe capitaliste; et

» Attendu que les dites propositions — peut-être applicables dans des contrées délivrées complètement d’institutions féodales — ont été adoptées dans des conditions, dominantes en France et au congrès lui-même, justifient des conclusions erronées sur la nature de la lutte des classes, sur le caractère de gouvernements capitalistes et les tactiques qui sont impératives pour le prolétariat poursuivant sa campagne de jeter bas le système capitaliste dans les pays qui, » comme les États-Unis d’Amérique, sont complètement délivrés d’institutions féodales ;

» Pour ces motifs, tout d’abord, le congrès déclare que la résolution Kautsky est repoussée, comme elle est rejetée par la présente, en tant que principe d’une tactique socialiste générale.

» En deuxième lieu, que dans des pays à grand développement capitaliste comme l’Amérique, la classe ouvrière ne peut, sans trahir la cause du prolétariat remplir des fonctions politiques » qu’elle n’aurait su conquérir pour et par elle-même. »

Telle est, brièvement esquissé, la situation générale et particulière des États-Unis. Des diagnoses diverses peuvent et seront encore indiquées à des points de vue différents, résultat d’une diversité de méthode. Mais les méthodes, dictées par une diagnose différente de celle du S.L.P. ont, chacune à son tour et malgré les promesses des débuts, chaviré et échoué. Le S.L.P. est toujours prêt à réexaminer et réviser ses théories. Il les réexamine et il les révise et il poursuit sa route droite, n’ayant en vue que le but à atteindre, l’émancipation du prolétariat.

Tandis que nous combattons, les rêveurs qui nous contemplent pendant que nous luttons avec les vagues, peuvent nous voir dans le soleil ou l’obscurité ; mais fidèles à notre cause, même quand notre ombre s’assombrit, nous orientons nos voiles comme auparavant, nous restons près du gouvernail qui dirige le bateau, et nous nous préoccupons fort peu de la question de savoir sous quel aspect l’on nous voit de la côté.

Daniel De Leon

Par ordre du Comité National du S.L.P.

Frank Bohn (secrétaire).

Notes

(1) Nous nous conformons dans le texte de cette citation à la traduction de l’œuvre de Marx par Bd.Fortin.

(2) Scab est la dénomination injurieuse Américaine des ouvriers non-syndiqués qui travaillent en temps de grève.

(3) Dénomination injurieuse des fonctionnaires de syndicats ouvriers qui se laissent corrompre par des capitalistes patrons.

Notes de la BS:

[*] New-York, 15 juillet 1904. Fin du rapport de 1904 cité in extenso.

[**] Le texte de la résolution De Leon est aussi disponible en anglais dans l’article Millerandism Repudiated (Daily People, 28 août 1904).

[***] La résolution Kautsky de 1900 dont il est question disait: « L’entrée d’un socialiste isolé dans un gouvernement bourgeois ne peut être considérée comme le commencement normal de la conquête politique, mais seulement comme un expédient forcé, transitoire et exceptionnel »

Délégués au Congrès de Stuttgart (1907)

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Une Réponse to “Rapport du S.L.P. au Congrès international (1907)”

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    […] de Constantinople aux Prolétaires de l’Internationale (1914) – Socialist Labor Party: Rapport du S.L.P. au Congrès international (1907) – Rosa Luxemburg: Intervention au Congrès de Copenhague (1910) – Les « Bons de confiance […]

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