Les « Bons de confiance » dans la Commune hongroise de 1919

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Document 1

Extrait de La Commune hongroise et les anarchistes, 21 mars 1919-7 août 1919, Librairie internationale, Paris, 1926 (rééd. SIA Caen).

Dans un monde communiste où tous les consommateurs produiront et où les transactions commerciales s’effectueront directement entre les magasins d’approvisionnement et les centres de production, l’usage d’un numéraire quelconque sera superflu. Les anarcho-syndicalistes avaient compris cette vérité. [Eugène] Varga se mit en demeure de la réaliser. Il sentit avec justesse que la dévalorisation de l’argent devait s’effectuer dans un temps assez bref pour détruire la puissance acquisitive et corruptrice des sommes détenues par la bourgeoisie et assez long pour supprimer l’aveugle confiance des masses dans la valeur d’usage ou pouvoir et la valeur d’échange ou utilité de la monnaie. Il fallait rééduquer économiquement le peuple et l’inciter à venir de lui-même au troc. On recourut, dans ce but, à la dévalorisation de la monnaie, à l’emploi des cartes syndicales et des bons de confiance.

Des billets bleus imprimés à Vienne et jetés dans la circulation, par la Banque d’Autriche-Hongrie se trouvaient en mouvement au début du régime, et cotaient sur les marchés étrangers. Les presses étaient à Vienne, hors du contrôle révolutionnaire. Depuis novembre 1918, les envois de numéraire à Budapest avaient été suspendus. La valeur de cette monnaie bleue restait donc semblable ; on n’en pouvait amener la diminution par une émission extraordinaire, puisqu’on ne possédait pas les presses. Les Conseils décidèrent de retirer le cours légal du papier bleu et de le confisquer au bénéfice de l’Office du Commerce extérieur, afin de conserver néanmoins un instrument de transaction avec l’Etranger. Le gouvernement de Karolyi, pour se donner une monnaie propre, non assujettie aux fluctuations de l’ancienne couronne, avait de son côté émis des billets imprimés d’une seule face, les billets blancs. Les machines étant installées à Budapest, les communistes par une émission continue, parvinrent à dévaloriser promptement ces billets. Ils ne répondirent plus aux besoins du commerce d’ailleurs monopolisé. Une ancienne Banque de Crédit socialisée, la Caisse d’Epargne Postale, émit alors pour compte de l’Etat, afin de satisfaire la demande des producteurs, des billets postaux. On en jeta tant sur le marché qu’ils subirent le sort des précédents. Durant la Commune, pour dévaloriser le numéraire, on émit huit milliards de couronnes en monnaie fiduciaire.

« billet blanc »

« billet blanc »

Vérifiant la loi de Gresham qui veut que dans une nation qui use en même temps de plusieurs monnaies légales, la plus mauvaise d’entre elles chasse les autres, les métaux précieux avaient fui devant le papier-monnaie et les billets bleus et blancs devant les bons postaux qui, subsistaient seuls, inutilisés et inutilisables. Le numéraire ne présentait plus aucun attrait commercial un mois après l’avènement du régime des Conseils.

On prit alors une mesure plus énergique et démonstrative. Varga, soutenu par les anarcho-syndicalistes qui reconnaissaient là l’entière application de leur théorie monétaire, voulut prouver aux travailleurs que si l’argent, base du système capitaliste, ne possède pas de mérite original, seul, dans un monde communiste, le travail représente une force. Il désirait même instaurer la pratique du bon de travail ; mais il ne put, en Hongrie, réaliser cette expérience dont Kropotkine a théoriquement démontré l’erreur.

On décida de ne fournir d’objets de consommation que sur présentation de la carte syndicale. On s’imaginait amener de la sorte les individus à accomplir un travail social déterminé par eux et réglementé dans l’intérêt collectif.

Bela Kun le reconnut quand il dit, le 14 mai : «Maintenant tout reflue vers les Syndicats, non pour faire carrière, mais pour vivre. Le régime communiste est celui de la société organisée. Celui qui veut vivre et réussir doit adhérer à une organisation, aussi les Syndicats ne doivent-ils pas faire de difficultés aux admissions. Qui se présente doit être accepté.» Malheureusement, on commit la faute de fonder des Syndicats de métiers inutiles ou d’intérêt secondaire. Les anciens bourgeois y affluèrent et donnèrent une telle importance numérique à ces nouvelles institutions que la base du système — le travail social effectué par chacun en vue du bénéfice de tous — s’en trouva gravement atteinte. La production industrielle, loin d’augmenter ainsi qu’on l’espérait, diminua. Et les cartes syndicales, à l’instar des billets, se dévalorisèrent.

On rechercha donc un système, qui tout en éliminant l’idée de numéraire susceptible d’être accumulé pour sa valeur intrinsèque ou fiduciaire, servit provisoirement aux transactions. On avait reconnu l’impossibilité de l’établir sur la puissance du labeur socialement organisé ; on le basa sur un élément purement idéologique, la confiance. Le bon de confiance, cette monnaie que condamnèrent les économistes bourgeois pour son absence d’homogénéité, se révéla la seule monnaie stable du régime communiste.

Dans chaque maison, dans chaque Syndicat, dans chaque usine, dans chaque Coopérative rurale, les individus, par appartements, sections, ateliers ou fermes, élisaient au suffrage universel et secret un homme de confiance révocable. Lorsqu’une personne ressentait le besoin d’un objet quelconque, d’un instrument ou d’une paire de bottes, elle exposait sa situation à l’homme de confiance qui lui délivrait, après enquête rapide et sous sa responsabilité, un bon. Munie de ce bon, elle, se présentait dans les entrepôts communaux où l’on satisfaisait à sa demande. Le bon de confiance avait des qualités politiques et économiques. L’enquête à laquelle se livrait l’homme de confiance responsable lui permettait de s’assurer si la demande correspondait exactement aux nécessités. Les ouvriers se voyaient ainsi contentés ; et les anciens propriétaires ne pouvaient réclamer, comme avec la carte syndicale, des produits dont ils possédaient l’équivalence, grâce aux vestiges de leur fortune, mais qu’ils voulaient recéder contre d’autres dont ils manquaient. La supériorité économique de la bourgeoisie se trouvait inéluctablement ruinée. En outre, même dévalorisés, les billets restaient encore du numéraire. Ils n’avaient plus de puissance d’achat mais indiquaient qu’ils en avaient eu et restaient capables d’en recouvrer, «si les Conseils suivaient une sage politique monétaire». Par contre, les bons de confiance, strictement personnels et concédés en vue d’un but déterminé, ne contenaient aucune des vertus essentielles d’une monnaie quelconque. Ils ne jouaient pas le rôle de capital-nature puisqu’ils ne pouvaient satisfaire à de multiples besoins, à la fois, ils manifestaient la disparition radicale du numéraire et l‘avènement d’un monde où, dans la mesure humainement possible, chacun se voit rétribué, non selon son travail (bons de travail ou cartes syndicales), mais selon ses exigences.

Le Conseil révolutionnaire de gouvernement.

Document 2

Extrait de la revue Communisme N°32 (1990).

Nous relatons ici quelques unes des mesures prises sous la dénommée Commune de Budapest, pour exemplifier l’impossibilité de détruire la Valeur à partir d’une action sur la distribution, et plus particulièrement sur l’argent comme moyen d’échange, –et en faisant abstraction ici également du fait que la destruction de la Valeur ne se fera jamais dans le cadre d’un gouvernement de gestion capitaliste, tel celui du Parti Socialiste Unifié en Hongrie! Ce n’est pas par décret que l’Argent et l’échange marchand peuvent être abolis, et les propositions du gouvernement social-démocrate ne peuvent être comprises comme de sincères et naïves tentatives pour s’attaquer à l’argent, mais bien au contraire, comme les ultimes ressorts pour maintenir en vie l’échange et la gestion capitaliste de l’Economie, malade de sa propre limite. Il s’agit donc ici de donner quelques exemples des mesures économiques prises dans le cadre de la défense de l’Etat bourgeois en Hongrie.

La première proposition d’action sur l’Economie consista, au début de la Commune en Hongrie, à dévaloriser les billets existants. Il existait d’abord une première monnaie datant d’avant même la prise de pouvoir de Károlyi en novembre 1918 et la sécession de la Hongrie par rapport à l’Autriche: cette monnaie était imprimée à Vienne ce qui faisait que les gouvernants hongrois n’avaient pu en imprimer de nouveaux; Károlyi avait alors mis en circulation des billets blancs imprimés d’un seul côté, ce qui constituait une deuxième monnaie. La Commune décida de retirer la première monnaie de la circulation et s’en servit pour conserver un moyen de transaction et de pression avec les autres pays. Pour lutter contre la deuxième monnaie émise par Károlyi, les commissaires du peuple –les ministres!– la dévalorisèrent très rapidement par une émission continue de billets. Pour satisfaire la demande des producteurs, une ancienne banque émit alors des billets postaux… que l’on se mit directement à dévaloriser en en inondant le marché; cette troisième monnaie subit donc le sort des deux précédentes et bientôt, un mois après l’avènement de la République, le numéraire ne représentait plus aucun attrait commercial.

A la suite de cela, les nouveaux économistes « rouges » proposèrent de ne plus fournir d’objets de consommation qu’aux seuls détenteurs de cartes syndicales, et cela afin de contrôler la présence de tout le monde au travail. Ils espéraient ainsi amener les individus à accomplir un travail social déterminé par eux et réglementé par les syndicats. Les Syndicats se devant d’accepter tout le monde, la réaction fut qu’on se précipita massivement sur ces institutions et les cartes syndicales qui donnaient accès aux objets de consommation furent rapidement dévalorisées. Les bourgeois qui possédaient encore des biens en grand nombre commencèrent à échanger leur surplus (c’est-à-dire, les objets de consommation auxquels leur donnait droit leur carte syndicale, et dont ils n’avaient pas besoin) et de nouvelles monnaies apparurent en même temps que la carte syndicale perdait complètement sa valeur. Les ouvriers qui avaient droit à un costume tous les 15 jours échangeaient leurs vêtements contre d’autres objets dont ils avaient besoin: la monnaie se transformait en tissus et en chaussures, mais n’était pas détruite. La Valeur continuait bien entendu d’imposer sa dictature.

Alors la Commune décida d’établir les bons de confiance: ceux-ci étaient strictement personnels et n’étaient concédés qu’en vue d’un but déterminé. Dans chaque endroit de travail était désigné, par les personnes y travaillant, un « homme de confiance » qui avait pour tâche de mener une enquête afin de vérifier le besoin de tel ou tel bien de consommation. Les bons n’étaient donc pas capitalisables, mais les « hommes de confiance » devenaient dès lors, l’objet de toutes les corruptions pour l’obtention des marchandises. De plus, il est clair que cela n’arrêta jamais le développement d’un marché noir.

Même comme moyen de circulation l’argent n’est pas détruit: il prend la forme de différentes nouvelles monnaies avant de se transformer en cartes syndicales et de passer par l’échange de toutes sortes de marchandises accumulées, pour circuler ensuite autour des « hommes de confiance » et des bons qu’ils octroient, objets de toutes les convoitises.

Budapest, 1er Mai 1919.

Document 3

Extrait de 1919, La Commune de Budapest (Roland Bardy, 1972, réédition Spartacus en 1979. Roland Bardy était un pseudonyme pour Roland Biard, militant libertaire).

Ouvrir le syndicat à tous était le meilleur moyen de liquider la prépondérance du prolétariat en son sein et à long terme permettre le rétablissement « démocratique » de la société de classe. Dans la pratique, le système de Bela Kun fit faillite, car la tendance à la syndicalisation des éléments bourgeois, que rien n’entravait, allant donc en s’accélérant, la carte syndicale elle-même fut victime de l’inflation !

Pour enrayer cette nouvelle tendance, probablement unique dans l’histoire des monnaies, il fallait donc l’assortir de nouvelles mesures de contrôle et de régulation.

A cet effet fut créé le « Bon de confiance ». Le billet de banque, la carte syndicale ne pouvaient être des modes de distribution appréhendables directement, puisqu’ils donnaient accès à n’importe quel type de marchandise, permettant ainsi de provoquer (volontairement ou non) la pléthore ou la rareté de tel ou tel produit. Il importait de mettre en place un système où production et demande auraient tendance à s’équilibrer. L’arme, en principe absolue, pour arriver à ce résultat réside essentiellement dans le contrôle révolutionnaire de la consommation.

Les Conseils, Syndicats, Coopératives, sont dans la République des Conseils les organes combattants. C’est donc à eux que revient le privilège d’éditer et de distribuer les bons de confiance. Le système précédent avait permis des abus et entraîné un  » marché noir » intense reposant sur une double opération : Les anciens possédants, qui bénéficiaient de numéraires prisés, et qui possédaient de surcroît une carte syndicale pouvaient ainsi bénéficier dans les magasins d’État d’un pouvoir d’achat important. D’où leur empressement à se procurer des vêtements, chaussures, petit matériel, pour, à un deuxième niveau, procéder à des échanges avec la paysannerie, dont les magasins ruraux étaient nettement moins bien fournis.

Les denrées alimentaires fournies par ceux-ci se trouvaient alors mises en circulation sur le marché parallèle. Celui-ci au fur et à mesure des difficultés prit une importance de plus en plus grande et brisa le difficile équilibre que les Conseils avaient tenté d’introduire. La classe ouvrière et les ouvriers agricoles se trouvaient ainsi doublement lésés. Ne disposant d’aucune avance monétaire, et de surcroît dans l’incapacité physique d’accomplir ces transactions (mobilisation), il leur devenait de plus en plus difficile de se procurer le minimum. L’immense avantage du « Bon de confiance » se trouvait donc dans le fait qu’il était personnalisé et remis sous la responsabilité et le contrôle d’un organe de la Révolution. Quiconque a besoin d’un objet figurant dans les stocks des magasins ou coopératives s’adresse donc à son organisation où un responsable dûment mandaté à cet effet lui délivre un bon de prise. Comme en principe, chacun ne peut relever que d’une seule et unique organisation le contrôle est immédiat; et le cumul du capital-nature s’avère impossible. Seulement il fallut décentraliser ce système au niveau de petites unités pour le rendre viable et applicable. En effet pour que le contrôle soit effectif, il doit porter tout à la fois sur l’opportunité de la demande, mais aussi, permettre de déceler les fraudes. En fait il ne s’avéra efficace que quelques jours. Très vite des abus et des malversations le rendirent illusoire. Le plus souvent les bureaux des Conseils ou des syndicats se déchargeaient sur un individu de se travail ingrat et sans originalité. Les meilleurs éléments de la classe ouvrière répugnaient même à ce genre de tâche. La fonction « d’homme de confiance » échut donc à des individus dont la conscience révolutionnaire était douteuse, et qui virent là d’excellentes occasions de trafics. C’était une épine dans le pied de la Révolution. La République des Conseils n’eut pas le temps de remédier à cet état de fait. On ne peut douter, en effet, que dans l’hypothèse d’un apaisement de la situation militaire, les militants révolutionnaires eussent su faire cesser les marchandages sordides et établir un nouveau système plus adéquat à la situation et au socialisme. Dans l’esprit des révolutionnaires hongrois, de toute façon cette solution ne pouvait être que provisoire. L’essentiel pour eux était d’atteindre le plus vite possible le stade d’une société ou chacun serait à même de satisfaire ses besoins, sans qu’un intermédiaire quelconque — – numéraire ou bon — ne vienne entraver l’harmonieux développement de l’individu.

La décision d’émettre des « Bons de confiance » avait été dictée par le souci d’éviter que l’ancienne classe possédante puisse disposer de son capital (en numéraire ou en nature). Cette perspective, en effet, mettait en péril l’équilibre précaire de la production et de la consommation. Les Conseils s’attaquèrent aussi à la racine du mal par une réglementation en matière bancaire. Le 21 mars, les banques, Caisses d’Epargne et autres établissements financiers furent socialisés. Ce transfert d’autorité ne résolvant en rien le problème des dépôts et de leur emploi, on assortit donc cette mesure du gel des capitaux. En effet, il fut interdit de prélever plus de 2.000 couronnes. Ce qui au regard des immenses fortunes entassées dans les coffres était évidemment ridicule. Néanmoins cette concession fut lourde de conséquences. Le salaire maximum dans la Hongrie des Conseils était de 3.000 couronnes, avec un éventail de 1 à 3. Donc la bourgeoisie se trouvait en position de dépasser en ressources (salaire + retraits) la moyenne générale. Ce fut par ce biais que prit naissance e marché noir que nous évoquions plus haut. Des mesures incomplètes et timorées, un système de distribution permettant la spéculation, telles furent les réalisations de la République des Conseils en matière financière. Si le bilan semble négatif, il ne faut pas oublier l’extrême impréparation des militants révolutionnaires à ces problèmes. L’absence de modèle historique directement exploitable, l’isolement et la précarité de la situation économique rendait l’expérience encore plus difficile.

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