De l’amour et des bombes (Emma Goldman)

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Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne N°776 (mars 2012).

De l’amour et des bombes – Emma Goldman (316 pages, André Versailles, 2011).

Il s’agit d’une réédition d’une autobiographie de la célèbre anarchiste américaine Emma Goldman, de son arrivée aux États-Unis en 1889 à son départ, déçue, de Russie soviétique en 1921. Comme avec presque tous les reprints, le confort de lecture laisse à désirer. Mais le texte même est formidable. Emma Goldman a une façon de parler très directe qui nous touche à toutes les pages.

Sa première conférence publique, à Rochester, est ainsi délicieuse :

« Je ne parvenais pas à me rappeler une seule de mes notes. Je dus fermer les yeux un instant et c’est alors que ce produisit une chose étrange. En un éclair, je revis les années vécues à Rochester, dans les moindre détails : l’usine Garson qui m’avait exploitée et humiliée, l’échec de mon mariage, les assassinats de Chicago (…) Je me mis à parler. Des mots qu’auparavant je n’aurais pas même osé murmurer coulaient de plus en plus vite de mes lèvres (…) Le public semblait évanoui, la salle elle-même avait disparu : seule me restait la conscience de mes paroles, de mon chant d’extase.

Je m’arrêtai. Un tumulte d’applaudissements fondit sur moi (…) Puis quelqu’un glissa : « C’était un discours inspiré. Mais la lutte pour la journée de huit heures ? Vous n’en avez rien dit ! » »

Le charme d’Emma Goldman est dans sa combativité, sa franchise et sa simplicité. Infatigable conférencière, que ce soit pour la libération de militants emprisonnés ou l’information sur les méthodes contraceptives, Emma Goldman fut au nombre des anarchistes qui, lors de la Première guerre mondiale, se désolidarisèrent de Kropotkine (et de quelques autres ayant pris le parti des Alliés) pour rester fidèles à l’internationalisme.

« L’entrée en guerre des États-Unis consternait les pacifistes. Certains parlaient d’abandonner toute campagne antimilitariste. La gauche américaine s’effondrait. Nous n’étions plus qu’un petit groupe à défendre nos positions contre la guerre. »

La persévérance se conjugue parfois avec le doute : « Je fêtai mes cinquante ans au pénitencier du Missouri. (…) cinquante ans ! Dont trente en première ligne ? Avaient-ils porté leur fruit ou m’étais-je conduite en Don Quichotte ? Etais-je poussée par ma propre turbulence ou par un véritable idéal ? »

Le gouvernement américain devait pour sa part estimer qu’il y avait des « fruits » : elle est expulsée des États-Unis avec son ami Alexandre Berkman. Elle y vivait et militait depuis 30 ans, elle doit en partir pour délit d’opinion.

Dans la Russie qu’elle retrouve en pleine guerre civile, ses sentiments sont partagés.

« La réalité de la révolution s’était révélée si différente de ce que j’avais professé que je ne savais plus faire la part du bien et du mal. Mes anciennes valeurs avaient fait naufrage : il ne me restait plus qu’à nager ou à couler. Tout ce que je pouvais faire, c’était garder la tête hors de l’eau en confiant au temps le soin de me mener sur des rives sûres. »

L’antisémitisme ajoute ses ravages à ceux de la guerre civile. Aux survivants d’un pogrom à Fastov qui, délivrés des hordes de Denikine, priaient pour Lénine, elle leur demande « Pourquoi Lénine seulement ? Et Trotski, et Zinoviev ? » :

« Eh bien Trotski et Zinoviev sont des Yehudim, (…) méritent-ils d’être loués pour avoir aidé les leurs ? Par contre Lénine est un goy. C’est pourquoi nous le remercions. »

Dégoûtés par la répression de Cronstadt, Emma Goldman et Alexandre Berkman repartent de Russie le 1er décembre 1921.

Le récit est traduit de Living My Life, écrit en 1931. On se demande donc où est passée la décennie 1921-1931. La postface donne une explication qui laisse supposer que l’ensemble du texte a dû être comprimé :

« Malgré son succès outre-Atlantique, quel éditeur français pouvait prendre le risque de publier ce monument à la gloire d’une femme presque inconnue en France ? Aucun ne voulut entendre parler des plus de 1 20 pages qu’une version française intégrale aurait comptée (…) Nous avons opté pour le compromis, la presque-trahison, dans la plus totale irrévérence. »

Ce n’est pas qu’il faille connaître Emma Goldman, comme le serait un chapitre supplémentaire d’un morne manuel d’histoire militante, c’est qu’elle mérite d’être lue. Espérons qu’un jour un éditeur français la publiera sans jouer des ciseaux.

S. J.

En lire plus sur internet :

– Des extraits en ligne du livre peuvent en donner l’avant-goût ici : http://books.google.fr/books?id=5ovvhShmm9AC.

 Ma désillusion en Russie complète les derniers chapitres : http://fr.calameo.com/read/0000868666f95250853ef.

Une Réponse to “De l’amour et des bombes (Emma Goldman)”

  1. Renaud Romagnan Says:

    Il me semble qu’il n’existe pas non plus d’édition complète dans la version originale.
    Celle que j’ai (ed. Penguin Classics) est aussi une version abrégée.

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