Le legs précieux de Paul Mattick

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Note de lecture publiée dans Critique sociale N°20 et La Révolution prolétarienne N° 776 (mars 2012).

Paul Mattick – Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Entremonde, 2011, 20 €).

Paul Mattick était un ouvrier allemand « gauchiste » (militant du Parti communiste ouvrier d’Allemagne, le KAPD), fils d’ouvriers socialistes, émigré aux États-Unis en 1926 où il continua de militer (aux Industrial workers of the world notamment). Trente ans après sa mort, il est aujourd’hui un auteur marxiste incontournable, avec notamment son analyse des crises capitalistes, sa critique du keynésianisme et plus largement des courants soi-disant marxistes qui ont perdu de vue les objectifs d’émancipation politique et économique de la classe ouvrière.

Ce livre est inachevé, c’est son dernier. Son fils homonyme l’a édité en 1983, une traduction française d’un chapitre était sortie chez Ab irato en 1998 sous le titre « De la pauvreté et de la nature fétichiste de l’économie », le reste est inédit sauf le chapitre final ajouté par P. Mattick Jr en guise de conclusion. Si l’on fait abstraction de l’objet livre, cher pour un semi-poche et mal corrigé [*], le texte mérite toute notre attention.

Le titre est délibérément provocateur, et la réponse est bien évidemment « Non », en tout cas pour qui fait l’effort de se (re)plonger dans le marxisme authentique, dans une perspective prolétarienne, incompatible avec une domestication bourgeoise, au lieu de suivre ses aménagement modernes, les tentatives de l’adapter « par incorporation d’idées venues de l’économie bourgeoise », ses emprunts dépolitisés comme moyen substitutif de palier à l’incapacité de la bourgeoisie à comprendre sa propre économie, ou usurpés comme vernis d’un keynésianisme non assumé ou comme drapeau de nouvelles oppressions.

Sa première partie, « Marxisme et économie bourgeoise », expose les fondements de l’analyse marxienne. Elle n’est pas toujours d’une grande facilité en première lecture lorsqu’elle développe la loi de la valeur, qui n’est pas « un phénomène concret » , et insiste notamment sur l’instabilité permanente de la société capitaliste :

« L’accumulation du capital est un processus dynamique qui sous-entend un déséquilibre continuel. L’appropriation de la plus-value et son expansion supposent des changements constants de la productivité du travail, donc des relations de valeur et d’échange en général, aussi bien pour le travail que pour le capital. Ce n’est que conceptuellement que l’on peut considérer le système comme stationnaire, pour essayer de comprendre ses mouvements. En fait il n’y a pas de situation statique, le système s’étend ou se contracte, il n’est en équilibre à aucun moment. »

Le mythe de l’équilibre du marché par la loi de l’offre et de la demande ne tient plus depuis longtemps, mais on nous le ressert inlassablement. Quand l’économie bourgeoise s’intéresse avant tout à l’échange des marchandises, aux prix, à la concurrence sur le marché, Marx préfère se pencher sur la production : la division entre temps de travail nécessaire et surtravail est dans toute marchandise. La « science de notre propre malheur » est là, dans la compréhension du mécanisme de l’exploitation salariale au profit d’une classe dominante, mécanisme «  masqué » par la forme prix de la valeur. Les capitalistes eux-mêmes ont « oublié les rapports réels de production et d’échange pour se cramponner à leur apparence extérieure sur le marché ». L’expérience des bulles spéculatives de la fin des années 90 le confirmera.

Il ne s’agit plus comme à l’époque pré-capitaliste d’ une aristocratie foncière vivant d’un surproduit agricole relativement stable et limité par la nature mais d’une bourgeoisie « accumulant le surtravail sous forme de plus-value et de capital ». Si cette accumulation « n’a plus de limite, alors la bourgeoisie a raison: l’Histoire est arrivée à sa fin ».

La deuxième partie, « Révolution et réforme », se lit très facilement. Elle inscrit cette dynamique complexe du capitalisme dans l’histoire, et avant tout dans l’histoire des luttes et de la théorie émancipatrice. D’ailleurs « l’histoire du capitalisme est aussi celle du marxisme ». Revisiter l’histoire du mouvement ouvrier est d’autant plus nécessaire qu’«  en l’absence d’action révolutionnaire le marxisme n’est plus qu’une théorie permettant de comprendre le capitalisme ». Trois exemples:

– les syndicats y sont épinglés pour mettre la classe ouvrière « sous contrôle, en un effort à double face pour confiner la lutte de classes dans les limites de la société capitaliste »;

– on y revient sur une conception, héritée de la vieille social-démocratie (et pas des révisionnistes mais de l’« orthodoxie » kautskyenne), du socialisme comme collectivisation sans changement de la relation travail salarié/capital, des rapports de production, sans abolition du salariat : « un tel « socialisme » ne se distingue du capitalisme organisé qu’en ce qu’il permettrait une distribution plus équitable ». Le chapitre « Capitalisme et socialisme  » est ainsi particulièrement remarquable; 

– le nationalisme, idéologie remplaçant la religion comme force de cohésion, ne révélant pas ses intérêts et son contrôle aux mains de la bourgeoisie, est difficilement combattu par un internationalisme «  présenté comme un but final, mais lointain ». D’autant plus que « Le capital opère à l’échelle internationale mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation de la plus-value  » .

De façon générale, la classe ouvrière est soumise à la pression idéologique dominante face à laquelle son projet d’émancipation fait appel à un avenir, à des « conditions qui n’existent pas encore », et subit inévitablement des doutes, voire même des reculs en position forte par peur de prendre le pouvoir (comme avec la grève générale anglaise de 1926). La bourgeoisie n’est d’ailleurs pas incapable de faire des concessions, des compromis, tant que son pouvoir et ses profits sont sauvegardés:

«  Aussi réformable que puisse se montrer le capitalisme, une chose ne peut être altérée: les rapports de salaire et de profit, sans que ce système soit éliminé du même coup ».

Le chapitre sur la révolution russe ressemble de près à un matériel déjà publié par Autogestion & socialisme en 1977. Il explique que Lénine, comme il le reconnaissait lui-même dans les Thèses d’avril, ne visait pas l’instauration du socialisme avec abolition du travail salarié mais le « contrôle de la production sociale », lequel contrôle ne devait pas rester longtemps ouvrier: «  on assista à une sorte de renversement du contrôle ouvrier, qui devint le contrôle sur les ouvriers et leur production. Il était essentiel d’accroître la production et, parce qu’il ne pouvait compter sur la simple exhortation pour pousser les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes plus qu’à l’ordinaire, l’État bolchevique étendit sa compétence à la sphère économique (…) ».

Paul Mattick répond enfin avec optimisme aux sempiternelles lamentations sur l’insuffisante conscience de classe et les mauvaises conditions subjectives : « les révolutions doivent toujours se déclencher avec une préparation idéologique insuffisante ».

On l’a déjà dit, ce livre c’est aussi du manque (le titre même évoque ce qui n’y est que peu), c’est ce que Mattick n’aura pas eu le temps d’écrire. Mattick Jr signale dans son avant-propos qu’une troisième partie, non écrite, aurait dû aborder les tentatives d’emprunts partiels au marxisme par les économistes de la période récente, parler des « post-keynésiens » et « néo-ricardiens ». Le livre aurait dû se conclure sur l’action révolutionnaire aujourd’hui. Cette conclusion impossible est remplacée par la reprise d’un texte publié par Spartacus en 1983 : « Le marxisme, hier, aujourd’hui et demain » [**].

On notera que dans sa notice biographique en fin de volume, Charles Reeve se risque à une intéressante évocation de la crise actuelle comme « épuisement du projet keynésien » (cela n’est pas sans rappeler un autre livre posthume, celui de Pierre Souyri: La dynamique du capitalisme au XX° siècle).

Un livre donc important, attendu depuis longtemps, et bienvenu. Il est vraiment nécessaire dans la bibliothèque de tout-e militant-e qui n’a pas renoncé au projet d’émancipation sociale, au socialisme. Car c’est aussi ça le drame de notre époque : nombre de camarades restent au quotidien dans un travail militant honnête sur le terrain de la lutte de classe, mais de façon mécaniquement défensive. Ils ne savent plus ce que peut être un véritable projet communiste. La période de crise dans laquelle nous sommes installe des possibilités nouvelles de contestation du capitalisme. Le legs de la pensée de P. Mattick est précieux pour nous réoutiller face à cette porte ré-entrouverte.

Stéphane Julien

Notes:

[*] Le nombre de coquilles est exaspérant (ex : souvent « ne » à la place de « se », des mots manquants, des choses comme « latitude » au lieu de « l’attitude », bref tout ce qui est typique de ce qui est oublié par les correcteurs automatiques).

[**] Toujours disponible à http://atheles.org/spartacus/livres/lemarxismehieraujourdhuietdemain/.


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