Préface à « Jeunesse du socialisme libertaire » (Guérin, 1959)

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C’est à toi, jeunesse d’aujourd’hui, que je dédie ces essais. Je sais que tu te détournes des idéologies et des mots en « isme », que la carence de tes aînés a fini par rendre creux. Je sais que tu nourris une méfiance tenace (et combien justifiée, hélas) à l’égard de tout ce qui touche à la « politique ». Je sais que les grands bonshommes qui pensèrent le problème social au XIX° siècle (et qui sont souvent cités dans le présent recueil) font figures pour toi de vieilles barbes. Je sais que le « socialisme », si souvent trahi et si effrontément galvaudé par ceux qui s’en réclament, suscite ton juste scepticisme. Dans tes réponses à l’enquête sur la Nouvelle Vague, tu ne le lui as pas envoyé dire : « Un avenir socialiste n’est pas souhaitable à cause de cette subordination absolue de l’individu à une idée politique, à l’Etat. »

Mais ce qui te détourne du socialisme, nous dis-tu, ce n’est pas la perspective de mettre fin à l’oppression de l’homme par l’homme, ce sont « les bureaucrates et les purges ».

Autrement dit, tu souhaiterais le socialisme, s’il était authentique. Dans ta majorité tu as un sentiment très vif de l’injustice sociale, et, dans tes rangs, nombreux sont ceux qui ont conscience que « le capitalisme est condamné ».

Par ailleurs, tu es passionnément attachée à la liberté et l’un de tes porte-parole écrit que « la jeunesse française est de plus en plus anarchiste » .

Comme M. Jourdain faisait de la prose, tu es SOCIALISTE LIBERTAIRE sans le savoir. Le socialisme libertaire, face à cette vieillerie banqueroutière qu’est le socialisme jacobin, autoritaire et totalitaire, est marqué du signe de la jeunesse. Non pas seulement parce qu’il est le secret de l’avenir, le seul substitut possible, à la fois rationnel et humain, à un régime économique historiquement condamné, mais aussi parce qu’il correspond aux aspirations profondes, bien qu’encore confuses, de la jeunesse d’aujourd’hui, sans la participation et l’accord de laquelle il serait vain de prétendre reconstruire le monde. « Je pense, écrit un de ces jeunes, que je verrai, de mon vivant, s’écrouler cette civilisation. » Pour ma modeste part, je souhaite vivre assez longtemps pour être, avec toi, témoin et acteur de ce gigantesque coup de balai, Jeunesse. Et puisse le procès du faux socialisme qui est l’objet du présent recueil te suggérer quelques-uns des matériaux avec lesquels tu bâtiras, dans un enthousiasme où le scepticisme n’aura plus sa place, une société plus juste et plus libre.

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2 Réponses to “Préface à « Jeunesse du socialisme libertaire » (Guérin, 1959)”

  1. The Weekly Archive Worker: Kein AKW in Hörnum, und auch nicht anderswo! « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Préface à « Jeunesse du socialisme libertaire » (Guérin, 1959)C’est à toi, jeunesse d’aujourd’hui, que je dédie ces essais. Je sais que tu te […]

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  2. The hammer strikes « Poumista Says:

    […] * Rosa Luxemburg: Quelles sont les origines du 1er mai ? (1894) * Cristiano Camporesi: Marxisme et syndicalisme chez Daniel De Leon (1976) * Daniel Guérin: Préface à « Jeunesse du socialisme libertaire » (1959) […]

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