Le syndicalisme en Russie: interview de Sapronov (1922)

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Paru dans L’Humanité du 4 mai 1922.

(De notre envoyé spécial)

Gênes, 30 avril. – La salle à manger de l’Hôtel impérial. Elle est digne de la III° Internationale, qui n’a pas toujours été à pareille fête. Éclairée de tous côtés, blanche, propre, elle veut être luxueuse. Mais il lui manque l’intimité. Nos camarades, plus que tous autres, ne s’y plaisent point. Le lunch rapidement expédié, par petites tables, sous le contrôle d’un maître d’hôtel dont l’obséquiosité finira bien par m’impressionner, les pensionnaires improvisés de cet établissement ordinairement réservé à l’usage des charcutiers enrichis de Chicago se hâtent vers le salon, ou vers le travail.

Nous, nous sommes bravement restés, coudes sur la table, autour de Sapronov.

Bien sûr, ce n’était pas pour lui parler température ! Il n’est pas plus inquiet de météorologie que nous de savoir si le petit Barthou souffre de sa dent de lait. Sapronov, avec Roudzoutak, représente à la délégation russe le syndicalisme. Il est qualifié pour, comme on dit. Fils de paysans, originaire de la province de Toula, ce jeune militant – il est chargé de trente-cinq printemps – est un gars du bâtiment. Solide, râblé, le cheveu rebelle sur un front large, il a, dans une face âpre, par instants douloureuse, à la mâchoire forte, des yeux de rêve, des yeux d’une inexprimable douceur, presque tristes. Installé bien en face, sa main de prolo posée sur la nappe, il vous regarde, là, droit, fixe, et il vous tient sans répit sous son regard. J’avoue que ça ne m’a pas précisément intimidé car j’avais aperçu déjà l’affectueux clin d’œil qu’il nous lançait.

Membre du bureau de la C.G.T. russe, membre du Comité central exécutif, l’ancien berger Sapronov – car il ne lui manque rien à cet homme, pas même d’avoir été pâtre, d’avoir gardé les moutons en apprenant à lire – s’intéresse passionnément au mouvement ouvrier mondial. Rien de ce qui touche aux grandeur[s] et servitudes des travailleurs ne lui est étranger. Et, durant que nous parlons, c’est toujours en posant des questions préalables sur le syndicalisme français ou italien qu’il me documente sur le syndicalisme russe.

Celui-ci, antérieurement, était influencé par les anarchistes. Les temps ont changé. Le mouvement, d’abord purement professionnel, a pris un caractère plus général. Les organisations professionnelles ont rassemblé, rassemblent actuellement plus de six millions d’ouvriers. Chaque syndicat professionnel est lié par un Comité central, et tous les Comités centraux professionnels réunis dans le bureau de la C.G.T.

Une question, depuis cette fin de repas, me préoccupait, l’influence des partis politiques dans ces organisations professionnelles, dans la C.G.T. Sapronov m’a devancé:

— Dans certaines professions, a-t-il dit, on pouvait noter une grande influence de mencheviks, notamment chez les chimistes et les typographes. Mais l’an passé, les communistes ont eu la prépondérance. Aujourd’hui, le communisme a la majorité. Les sans-partis, les socialistes révolutionnaires ont à peu près totalement perdu leur influence. Ces derniers étaient cependant fortement organisés. En deux ans, en Sibérie, ils avaient pu obtenir de sérieux résultats, particulièrement chez les paysans. Mais l’évolution de la politique économique des Soviets a causé un véritable désarroi chez eux. Puissants en 1919, ils ne sont plus autorisés en 1922 à parler au nom du syndicalisme, dont ils ne sont les représentants ni de près ni de loin.

Sapronov sait l’agitation plus apparente qu’effective entretenue par nos anarchistes. Ceux de Russie, il les connaît bien:

— Ils n’ont absolument aucune influence dans les masses. Ils forment de petits groupes, recueillent parfois dans les assemblées quelques applaudissements, mais ils n’obtiennent pas plus.

J’aborde tout de suite le problème, si ardemment controversé, de la subordination. Existe-t-elle, et quelle est-elle en Russie ?

— Le syndicalisme, répond nettement Sapronov, n’est pas sous la tutelle du gouvernement, pas plus qu’il n’est sous la coupe de la III° Internationale. Il va sans dire qu’ayant à sa tête des communistes, il reflète souvent les directives du Parti. L’obligation pour l’ouvrier de s’inscrire à un syndicat a été supprimée. Le nombre des inscrits, depuis, n’a pas diminué. Au contraire. Il y a, parmi les syndiqués, une vive émulation pour amener à nous les membres des autres partis, et surtout les sans-partis. Ils y réussissent.

Notre camarade n’a pas toujours eu la possibilité de s’intéresser au mouvement professionnel mondial. Mais il est, je l’ai dit, du bâtiment. Sa Fédération est liée aux autres Fédérations d’Europe. Par cela même, il peut apporter, avec une documentation serrée, des arguments sérieux pour l’adhésion à l’Internationale Rouge.

La Fédération russe dans laquelle se trouve un assez grand nombre de [mot manquant], sans que la terre ingrate pousse vers la maçonnerie ou la « terrasse », était représentée, il y a dix-huit mois, au Congrès International du bâtiment. Dans sa grande majorité, le Congrès a adhéré à l’Internationale Rouge.

Voici quelques chiffres:

Les ouvriers du Bâtiment adhérant à Moscou sont au nombre de 900.000. Ceux qui restent à Amsterdam sont 602.000. En considération des forces en présence, [les] « Rouges » ont réclamé d’Amsterdam la convocation d’un Congrès International des deux fractions, ce qui fut refusé.

— Le Bâtiment français, dit Sapronov, faisait partie de l’Internationale d’Amsterdam. Puis, dans sa majorité, il est venu à nous. Il a, aujourd’hui, une existence amphibie. Il est des deux. Mais nous ne lui demandons pas de se prononcer.

 « A la conférence de Hambourg, convoquée par Amsterdam, le représentant du Bâtiment italien demanda que l’on admît les délégués de l’Internationale syndicale Rouge. L’admission fut refusée. Cependant, nous sommes la majorité. Le 7 mai, à notre Congrès, nous réclamerons à nouveau la convocation d’un Congrès International. Qu’il soit, et tout le Bâtiment nous apportera son adhésion !

Interagissant la conversation, Sapronov me prie de consigner, sur le mouvement syndicaliste en Europe, ses impressions.

— Dans les pays où la situation est confuse comme, par exemple, en France et aux États-Unis, il faudra que les communistes obtiennent la prépondérance. C’est en me basant sur ce principe que je préfère voir les syndicats rouges, lorsqu’ils ne sont pas exclus, rester dans les organisations ouvrières. En Allemagne, à Chemnitz, on a exclu des syndicats, mais leur influence a grandi.

« La situation générale doit s’affermir. La crise actuelle durera sans doute quelque temps encore. Elle s’aggravera peut-être. Tant qu’elle durera, il n’y aura pas de possibilité de réalisations. Il peut y avoir diminution des effectifs, mais elle disparaîtra au fur et à mesure que l’on se dirigera vers la Révolution.

« J’insiste sur ce point. Les communistes doivent rester, aussi longtemps qu’il leur est possible, dans l’unité ouvrière, et même dans l’Internationale jaune, et même dans les syndicats chrétiens ou fascistes, à la condition, d’agir en communistes, et de travailler, clandestinement s’il le faut, pour le communisme.

Nous en avons fini avec le mouvement européen. J’interroge maintenant Sapronov sur l’opposition démocratique contre le centralisme bureaucratique. La Russie révolutionnaire souffrait de la bureaucratie. Le 8° Congrès pan-russe a adopté la thèse de Sapronov. Il n’a donc plus de raison de rester dans l’opposition.

Pour conclure, Sapronov n’oublie pas qu’il est délégué de la République Fédérale des Soviets à la Conférence de Gênes:

— Les ouvriers et les paysans de Russie, affirme-t-il avec gravité, ne renonceront pas à la nationalisation, à la réquisition des biens. Ils ne pardonneront jamais aux gouvernants et aux capitalistes étrangers les interventions meurtrières, le blocus. Ils savent la responsabilité du syndicalisme jaune.

Fièrement, Sapronov termine:

— Malgré la lassitude, la famine, les pertes de toutes natures, la classe ouvrière et paysanne tiendra. Elle déclare considérer Gênes comme l’endroit où l’on traitera avec les capitalistes, mais non pas où l’on renoncera à toutes les conquêtes de la Révolution. Elle se déclare prête à combattre à nouveau pour empêcher qu’on leur porte atteinte.

Et Sapronov prend un regard dur, tragique…

Bernard LECACHE.

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3 Réponses to “Le syndicalisme en Russie: interview de Sapronov (1922)”

  1. Clément Says:

    « Les communistes doivent rester, aussi longtemps qu’il leur est possible, dans l’unité ouvrière, et même dans l’Internationale jaune, et même dans les syndicats chrétiens ou fascistes, à la condition, d’agir en communistes, et de travailler, clandestinement s’il le faut, pour le communisme. »

    Voilà qui susciterait bien des débats aujourd’hui (et à l’époque également d’ailleurs)

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  2. The Weekly Archive Worker: Révision « Entdinglichung Says:

    […] L’Humanité: Le syndicalisme en Russie: interview de Sapronov (1922) * Kommunistische Arbeiter – Zeitung (Essener Richtung): Lignes Directrices de la K.A.I. […]

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  3. The hammer strikes « Poumista Says:

    […] * L’Humanité: Le syndicalisme en Russie: interview de Sapronov (1922) * Kommunistische Arbeiter – Zeitung (Essener Richtung): Lignes Directrices de la K.A.I. (1922, Auszug) * Anton Pannekoek: Lettre à Erich Mühsam (1920) * Serge Bricianer: Introduction à Pannekoek (1969, Auszug aus Pannekoek et les conseils ouvrie […]

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