Tombé à un carrefour: Salvador Ségui (Nin, 1923)

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Article d’Andreu Nin dans l’Humanité du 18 avril 1923.

Segui, le militant syndicaliste assassiné à Barcelone, le 11 mars dernier, avait occupé plusieurs postes importants dans le mouvement ouvrier espagnol.

Il avait été secrétaire de la Fédération locale du Bâtiment de Barcelone, avant la constitution des syndicats d’industrie, puis secrétaire général de la Confédération Régionale du Travail de Catalogne, section de la Confédération nationale du Travail.

Il militait dans le mouvement ouvrier depuis plus de quinze ans. Pas un mouvement d’une certaine importance ne s’est déroulé en Catalogne pendant ces quinze années, sans la participation de Segui. La grève générale révolutionnaire de 1909, celles de 1911, 1913, 1917 et 1919 l’ont vu toujours aux postes de responsabilités et de combat. Il joua surtout un grand rôle pendant la grève générale révolutionnaire de 1917, qui dura toute une semaine et fit chanceler le régime, ainsi que pendant les années 1918, 1919 et au commencement de 1920, – années qui marquent l’apogée du syndicalisme espagnol.

A la fin de 1919 et au commencement de 1920, la classe bourgeoise commença son offensive en Catalogne par un lock-out qui dura trois mois et demi. Segui, dans ces circonstances extrêmement graves, – plus de 500.000 ouvriers étaient sur la pavé –  fit preuve d’un sang-froid extraordinaire et d’une vision très claire des rapports de forces existantes. Tandis que les éléments anarchistes poussaient à la violence et à la grève générale à tout prix, Segui estimait qu’il fallait surtout tenir le coup en maintenant intactes les forces syndicales. Il n’était pas opposé à une action offensive de la classe ouvrière, mais il estimait, avec raison, qu’elle n’avait plus assez d’entrain pour se lancer dans une grève générale unanime et imposante comme elle l’avait fait en 1919.

Nous nous souvenons de l’activité débordante et de l’énergie inlassable de notre camarade à cette époque. Nous avons encore présent à l’esprit le souvenir d’une orageuse réunion ouvrière où les éléments anarchistes intransigeants menacèrent Segui et ses amis coupable, à leur avis, de mollesse, voire de trahison. Segui tint tête à tous et dans un discours de trois heures, très calme, très mesuré, très réfléchi, réussit à convaincre les délégués des syndicats et des usines de la justesse de la tactique adoptée. Sa conduite et celle du Comité Condéféral fut approuvée à l’unanimité. Les événements ultérieurs démontrèrent que Segui avait vu juste.

Segui était un ouvrier peintre. A  quinze ou seize ans, il était un anarchiste individualiste. On pouvait le trouver au café espagnol, un des plus populaires de Barcelone, dissertant avec ardeur, parmi des militants révolutionnaires sur les doctrines de Nietzsche et de Max Stirner. Il arriva même, en ces temps lointains, à constituer un groupe farouchement individualiste qui reniait bruyamment toutes les conventions sociales. Mais Segui qui, comme nous l’avons dit, était profondément ouvrier, ne tarda pas à rectifier son chemin. Il commença à intervenir activement dans le mouvement syndical, devint bientôt syndicaliste révolutionnaire, s’adonna entièrement à la propagande et à l’organisation des masses.

C’était un puissant orateur, un entraîneur des foules, correct dans la forme, mais d’une grande véhémence. Sa haute taille, sa voix timbrée, produisaient une impression profonde sur les masses. C’était aussi un organisateur extraordinaire.

Il a été l’un des premiers à se rendre compte de l’insuffisance de l’organisation syndicale par métiers pour faire face aux puissantes organisations centralisées de la bourgeoisie. C’est surtout sous son influence que la Confédération régionale décidait, en 1918, de transformer les syndicats de métiers en syndicats d’industrie et que ce système d’organisation était appliqué plus tard à tous les syndicats appartenant à la Confédération nationale.

Segui, devenu syndicaliste révolutionnaire, continuait cependant à se qualifier d’anarchiste. Les « purs » anarchistes ne s’y trompaient pas et faisaient de notre camarade la constante cible de leurs attaques. Nous nous souvenons de la tempête d’injures et d’attaques violentes qui se déclencha contre lui lorsqu’en 1919 il parla de « prise de pouvoir par le prolétariat ». Un anarchiste parler de prise de pouvoir ? Les sectaires en frémissaient d’indignation. Ils semèrent la méfiance autour de notre camarade, s’efforçant de le discréditer. Ils réussirent, en juin 1920, à l’écarter du secrétariat général de la Confédération régionale. Mais cette décision, prise à un moment où l’organisation était illégale et où un grand nombre de militants étaient emprisonnés, n’eut pas une grande influence. Le prestige de Segui n’en fut pas amoindri.

Segui, comme tous les militants révolutionnaires espagnols, a été longtemps persécuté. Pendant des années, il a été soumis au régime de haute surveillance policière. Il a connu le boycottage systématique du patronat et la misère. Il a connu aussi la prison. Il avait été arrêté une vingtaine de fois. Pendant le lock-out de 1920, la mère de Segui mourait d’une maladie de cœur que lui valait la constante anxiété du sort de son fils.

Sa dernière arrestation date de novembre 1920, du moment où la terrible répression qui, jusqu’à présent, a sévi contre le prolétariat espagnol. Avec une vingtaine d’autres camarades, il fut déporté dans une forteresse militaire de Minorque, aux îles Baléares, d’où on le transféra, quelques mois plus tard, à Barcelone pour répondre devant les juges de quelques vieux procès. Il resta sous les verrous plus de dix-huit mois. Le rétablissement des garanties constitutionnelles entraina sa libération.

La terreur blanche avait déterminé au sein du mouvement syndicaliste une réaction contre la violence. Segui, qui avait été toujours un ennemi de la tactique terroriste employée pendant quelques années par le syndicalisme espagnol, se laissa entraîner plus que tout autre par ce courant pacifiste. Un peu désorienté, il prêcha, lui aussi, la préparation de la conscience des masses ouvrières par l’éducation, par la culture intellectuelle avant l’action révolutionnaire. Nous avons dénoncé en son temps la déviation de Segui et de quelques uns de ses camarades, vers une sorte de libéralisme bourgeois. Segui hésitait, il était au carrefour, il cherchait sa voie et, sans doute, il aurait fini par la trouver.

A la conférence de la Confédération Nationale du Travail, à Saragosse (juin 1922), il s’était rangé du côté des adversaires de l’I.S.R. et de la révolution russe, mais il semble n’avoir adopté cette position que pour se séparer de ses anciens camarades et ne pas s’attirer encore plus l’inimitié des anarchistes. Il fut le dernier à intervenir dans le débat, et loin d’user de l’insulte et de la diffamation, justifia sa position par des raisons purement théoriques.

Au cours des deux derniers mois, notre camarade commençait à voir clair; il comprenait que sa position était tout à fait fausse; il avait manifesté à plusieurs amis le désir de se rendre en Russie et de travailler fermement, après son retour, au redressement du mouvement ouvrier révolutionnaire espagnol en l’orientant vers Moscou. Nous avons la ferme conviction que Salvador Segui eût été bientôt complètement des nôtres.

Sa disparition tragique porte un coup terrible au mouvement ouvrier révolutionnaire espagnol, dont il a été malgré ses erreurs, graves quelquefois, un des militants les plus dévoués.

André NIN.

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