Plateforme politique de Pouvoir ouvrier (1968)

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Le groupe Pouvoir ouvrier était une scission de Socialisme ou barbarie. Cette plateforme est probablement antérieure à 1968, nous l’avons extraite de Pouvoir ouvrier N°90

1 – L’évolution du capitalisme moderne montre que la classe dominante n’arrive pas à maîtriser le développement des forces de production et qu’elle ne peut pas parvenir graduellement à une unification et à une planification mondiales.

Le capitalisme monopoliste d’État, pas plus que le capitalisme concurrentiel ou que le capitalisme des monopoles, n’est capable de surmonter le conflit entre le développement des forces productives et les rapports de production capitalistes, c’est-à-dire les rapports qui fondent la nature de classe de la société moderne.

Dans la phase du capitalisme monopoliste d’État, ce conflit se manifeste au niveau de la classe dominante, au niveau de la production et dans les rapports entre pays développés et Tiers Monde. Ces contradictions tendent objectivement à provoquer une intensification de la lutte de classe du prolétariat et de la lutte des masses exploitées du Tiers Monde ; ces luttes seront un des facteurs déterminants des nouveaux déséquilibres vers lesquels s’achemine la société capitaliste.

a) L’intensification de l’exploitation du travail, condition de la poursuite de l’expansion, suscite et suscitera encore davantage dans les années à venir des luttes de classe s’opposant à cette intensification et tendant à la freiner. Dans le cadre de la concurrence, la seule réponse pour les capitalistes est d’accélérer encore le processus de rationalisation, de concentration, d’accroissement de la productivité du travail – et donc d’augmentation du capital fixe – processus dont les conséquences sociales ne pourront que renforcer la résistance des travailleurs.

Les revendications sur les salaires expriment la tendance du prolétariat à s’opposer à l’exploitation. En période d’expansion, le capitalisme peut faire des concessions sur les salaires, mais, dans les conditions de la concurrence, l’augmentation du niveau de vie ne peut être uniforme ni continue ; de toutes façons, les capitalistes sont forcés de compenser les augmentations de salaires par un accroissement de la productivité du travail qui, dans l’ensemble, se traduit par une détérioration du sort des travailleurs au cours du processus productif : conditions de travail, horaires, déclassements, transferts, licenciements, etc. C’est ainsi que l’expansion crée elle-même les conditions mêmes de l’activité productive. A mesure que les contradictions du capitalisme dans sa nouvelle phase revêtiront une plus grande intensité, à mesure que se développeront leurs conséquences sociales au niveau de la production, les revendications sur le salaire et les revendications sur le travail tendront à former un tout portant sur tous les aspects de la domination capitaliste ; les revendications se heurteront de façon encore plus nette aux besoins de la classe dominante et de l’État. Ces luttes revendicatives, qui constitueront un des éléments déterminants de l’aggravation des déséquilibres vers lesquels s’achemine le capitalisme mondial, poseront alors, si elles s’approfondissent, le problème des structures économiques et sociales et, par là même, celui du rôle de l’État. C’est au cours de ces luttes que les conditions ap­paraîtront pour la formation du parti révolutionnaire, car la pratique des travailleurs se heurtera sur une large échelle aux partis et aux organisations traditionnels.

b) Le développement de l’intervention de l’État dans l’économie entraînerait à la longue sa transformation en un « capitaliste collectif idéal », Cela signifierait une transformation radicale de la classe dominante actuelle. Or, l’État est organiquement lié à cette classe. Une telle transformation ne pourrait avoir lieu qu’au prix de crises sociales et politiques génératrices de graves déséquilibres dans l’économie. Mais la poursuite de l’expansion sans cette intervention de plus en plus importante de l’État apparaît également comme étant impossible. et d’autant plus impossible que les antagonismes concurrentiels entre les différents pays avancés subsistent et semblent même se renforcer.

c) La politique impérialiste des grandes puissances a pour effet d’augmenter l’écart entre le Tiers Monde et les pays avancés. L’exploitation des masses du Tiers Monde par l’impéria­lisme fournit aux nations industrialisées une partie de la plus-value nécessaire à la pour­suite de l’expansion. Mais la résistance que, sous des formes diverses, les masses exploitées opposent à l’impérialisme tend à rétrécir cette source de plus-value. Dans la mesure où elle suscite ou renforce la résistance et même la révolte des masses, la politique impérialiste crée objectivement des obstacles à l’expansion des pays avancés.

Dans les principaux pays sous-développés du monde — y compris la Chine — les luttes de classes entrent progressivement dans une nouvelle phase. Dans les pays qui ont accédé à l’indépendance politique au cours des dernières décades, les contradictions des classes que la lutte pour l’indépendance avait masquées se découvrent peu à peu.

Les masses ouvrières et pay­sannes font l’expérience aussi bien de régimes de type bourgeois ou pseudo-bourgeois plus ou moins dominés par l’impérialisme que de régimes bureau­cratiques dits anti-impérialis­tes. Dans les uns comme dans les autres, elles sont soumises à une intense exploitation par les classes dirigeantes locales — déjà constituées ou en voie de consolidation. C’est ainsi que mûrissent les conditions d’une nouvelle étape au cours de la­quelle les mouvements et l’or­ganisation des masses exploi­tées des principaux pays du Tiers Monde se situeront à un niveau qui leur permettra — si le prolétariat des pays avancés s’est à son tour engagé dans un processus de reconstitution du mouvement politique révolu­tionnaire — d’être reconnus par les travailleurs des zones déve­loppées et de s’intégrer à la lut­te mondiale pour le socialisme.

2. — Le prolétariat reste la seule classe révolutionnaire de la société capitaliste. Les changements de structure qu’il subit dans les pays avancés ne con­duisent nullement à sa transformation en une «  catégorie » sociale hybride. La tendance à la réduction relative du nombre d’ouvriers manuels s’accom­pagne d’un accroissement ra­pide de couches d’employés et de techniciens dont la position dans la production ne diffère pas fondamentalement de cel­le des ouvriers manuels. Ces nouvelles couches sont partie intégrante du prolétariat mo­derne, comme leur participation de plus en plus active aux luttes revendicatives le prouve quotidiennement.

3. — Les syndicats ne sont ni « des rouages de l’État » ni « des compagnies d’assurances » ni des simples « organisations de défense des travailleurs ».

La tendance de la bureaucra­tie syndicale à s’intégrer à l’ap­pareil d’État est constamment freinée par la nécessité pour el­le — et pour la classe dominan­te elle-même — de contrôler et de canaliser les revendica­tions et les luttes ouvrières. L’intégration des syndicats à l’Etat signifierait que la bu­reaucratie syndicale et le pa­tronat se sont résignés à ad­mettre une dangereuse exten­sion des grèves sauvages.

A l’étape présente, dans la plupart de pays capitalistes, les syndicats exercent objectivement une double fonction :

 – défendre contre le patro­nat les intérêts immédiats des salariés ,

 – défendre la société capi­taliste, dont ils acceptent les bases, contre tout mouvement des travailleurs qui pourrait la mettre en difficulté.

La bureaucratie qui dirige les syndicats tire sa force à la fois du fait qu’elle « représente » les travailleurs et du fait qu’el­le s’efforce constamment de faire collaborer les salariés au fonctionnement du système.

La bureaucratie syndicale, in­contrôlable et inamovible, n’est pas un « accident », mais le ré­sultat de l’évolution même du système capitaliste et du mou­vement ouvrier. La bureaucra­tisation des syndicats est dé­sormais irréversible.

4. — Les partis « socialistes » et « communistes » ont cessé d’être des partis ouvriers au sens où l’on pouvait l’entendre autrefois.

Même s’ils regroupent une partie de la classe ouvrière — dont ils reflètent les aspirations à une amélioration du sort du travailleur et même, dans le cas du P.C., à un changement dans la société — ces partis ont cessé d’être ouvriers dans la mesure où leur réformisme ne s’appuie plus sur une opposition de classe au capitalisme en tant que système social. Leur réfor­misme n’a plus pour but, mê­me lointain, d’opérer graduel­lement une transformation qui aboutirait pacifiquement à l’avènement d’une société socia­liste. En effet, la transforma­tion graduelle qu’ils envisagent avec plus ou moins de fermeté selon les circonstances, abouti­rait, si elle se réalisait, à une simple substitution de la bourgeoisie classique par une bu­reaucratisation économique et politique exerçant des fonctions dirigeantes. Dans la mesure où ils proposent encore un autre type de société — ce qui, en fait, concerne de moins en moins les partis « socialistes » — le mo­dèle qu’ils conçoivent : proprié­té étatique, planification, di­rection des entreprises et de l’économie confiée à des spécialistes, hiérarchie sociale fondée sur « la compétence », adapta­tion du producteur aux exigen­ces de la production, prise en charge par l’État de toutes les activités sociales et culturelles, reste un modèle de société d’ex­ploitation fondée sur des rap­ports de production de type ca­pitaliste. Leur politique quoti­dienne d’alliance avec les par­tis de gauche bourgeois et « technocratiques », de colla­boration des classes dans le ca­dre de l’appareil d’État et des institutions légales à tous les niveaux, correspond aux inté­rêts de la bureaucratie « ré­formiste » en général — partis et syndicats — et reflète la mentalité démocratique petite bourgeoise de larges couches d’intellectuels, d’ouvriers quali­fiés et de fonctionnaires.

Ces partis se situent désor­mais dans le camp des forces politiques qui défendent la so­ciété d’exploitation.

5. — Le socialisme n’est pas l’étatisation de l’économie et de la vie sociale, mais avant tout la transformation des rapports de production capitalistes en rapports de production socia­listes. Seule la gestion des en­treprises et de l’économie par les travailleurs organisés en conseils peut assurer cette transformation.

La gestion de la production et de l’économie ne peut être assumée par le prolétariat que s’il détruit en même temps le pouvoir de la classe dirigeante —l’Etat — et exerce son propre pouvoir en remplaçant les or­ganismes de direction politique de la classe exploiteuse par ses propres organisme politiques : les soviets ou conseils des tra­vailleurs.

6. — Le socialisme est impos­sible dans un seul pays, et d’au­tant plus impossible si ce pays est un territoire économique­ment arriéré. La seule classe révolutionnaire est le proléta­riat. En l’absence d’une acti­vité créatrice du prolétariat, d’une participation croissante des plus larges masses à l’activité politique, économique et sociale, le processus d’édifica­tion du socialisme ne peut pas se développer. La construction du socialisme exige l’extension de la révolution prolétarienne au moins à plusieurs pays avan­cés comme première étape de la révolution mondiale.

7. — La société russe actuelle est un capitalisme bureaucrati­que d’Etat. Le socialisme ne pourra être instauré en U.R.S.S. que par la lutte révolutionnaire du prolétariat. La nouvelle ré­volution russe sera une révolu­tion sociale, car elle brisera les rapports de production de type capitaliste sur lesquels se fonde l’exploitation du prolétariat par la bureaucratie, et les rempla­cer par des rapports de produc­tion socialistes, en même temps que la dictature exercée par la classe dirigeante actuelle au travers de l’Etat et du parti se­ra remplacée par une nouvelle organisation soviétique s’ap­puyant sur les masses.

Les régimes bureaucratiques, soumis à la pression de l’impé­rialisme d’une part, à celle du prolétariat et de la paysanne­rie d’autre part, se trouvent dans une situation d’instabilité politique qui reflète l’ampleur des difficultés économiques et • sociales auxquelles ils ont à faire face. Les réformes écono­miques en cours, qui visent essentiellement à relever la pro­ductivité du travail, auront pour effet de renforcer les an­tagonismes des classes.

En même temps que les ten­dances centrifuges se dévelop­pent au sein du «  bloc bureau­cratique », le stalinisme, en tant que mouvement international, est en train de se décomposer. Les partis « communistes » de­viennent des partis réformistes et se détachent peu à peu de Moscou. Les conséquences d’une telle transformation par rap­port aux luttes dans les pays avancés et par rapport aux mouvements des masses du Tiers Monde, se feront sentir de tout leur poids à mesure que se manifesteront les conséquences économiques et sociales des contradictions du capitalisme monopoliste d’État.

8. – Entre le capitalisme et le communisme, il ne peut pas y avoir plusieurs régimes de transition dont les structures économiques, sociales et politi­ques seraient différentes parce que fondées sur des rapports différents entre les classes.

La destruction de l’État capi­taliste par le prolétariat, l’ins­tauration du pouvoir politique des conseils et de la gestion de la production et de l’économie par les travailleurs ouvre la phase de transition entre capi­talisme et communisme en sup­primant l’exploitation et le sa­lariat dans le secteur socialisé. Aucune autre classe que le pro­létariat ne peut assurer cette transition. Les sociétés dites de transition du type «  État ouvrier dégénéré », « démocratie populaire », « État ouvrier et pay­san », etc., ne sont en réalité que des variantes du capitalis­me bureaucratique d’Etat.

9. – La dictature du proléta­riat — nécessaire dans la phase de transition du capitalisme au communisme — n’est pas la dictature du parti révolution­naire , mais celle que le prolé­tariat organisé en conseils exer­ce sur les autres classes et grou­pes sociaux conservateurs.

Le parti révolutionnaire ne peut pas se substituer au prolé­tariat. Il n’est pas la classe ré­volutionnaire, mais seulement une fraction de cette classe. Il ne peut donc pas accomplir des tâches que seul le prolétariat, placé au cœur de l’activité pro­ductive, est capable de réaliser. Mais le parti, creuset où fusion­nent les expériences et les ap­ports des différentes catégories de travailleurs manuels et intellectuels, organe d’orientation, de coordination et de lutte dans la période pré-révolutionnaire est l’instrument indispensable pour que la lutte du prolétariat aboutisse, au cours de la révolu­tion à l’instauration du pouvoir des travailleurs.

Le parti bolchévik est mort. Il a représenté une étape de la lutte du prolétariat pour son émancipation. Le programme du nouveau parti révolutionnai­re ne sera pas la simple réédi­tion — même améliorée — des conceptions bolchéviques. Sans l’expérience de la révolution russe, du bolchévisme et de la IIIème Internationale — et la critique de cette expérience — ce programme ne pourrait jamais voir le jour. Mais l’histoire du prolétariat — et du capitalisme — ne s’est pas arrê­tée en 17, ni en 23, ni en 38. Le programme du nouveau parti révolutionnaire ne pourra être formulé qu’à partir de l’expé­rience du prolétariat dans le monde actuel, sous le capitalis­me monopoliste d’Etat et sous le capitalisme bureaucratique d’Etat, et qu’à partir de l’ana­lyse des sociétés d’exploitation d’aujourd’hui.

La nécessité d’une organisa­tion marxiste d’avant-garde et l’importance décisive de son in­tervention avant et après la ré­volution sont un des enseigne­ments fondamentaux de la ré­volution d’Octobre 1917 et de tous les mouvements révolu­tionnaires qui ont eu lieu de­puis lors : Allemagne, Europe centrale, Italie, Chine, Espagne, Allemagne de l’Est, Pologne, Hongrie.

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Une Réponse to “Plateforme politique de Pouvoir ouvrier (1968)”

  1. The Weekly Archive Worker: Emancipació « Entdinglichung Says:

    […] Plateforme politique de Pouvoir ouvrier (1968) * Rosa Luxemburg: Démocratie industrielle et démocratie politique (1899) * D. Authier: […]

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