Rosa Luxembourg et le militarisme (Bigot, 1921)

by

Article paru dans l’Humanité du 17 janvier 1921.

Pour la deuxième fois, la pensée de tous les camarades se reporte sur Rosa Luxembourg et sur Karl Liebknecht, victimes de leur dévouement à la Révolution, victimes de ce militarisme que tous deux avaient si inlassablement combattu.

Je relisais, ces temps derniers, le compte rendu du Congrès de Stuttgart (1907), et j’ai été frappée de la clairvoyance et du sens politique de Rosa Luxembourg dans la question de la lutte contre le militarisme prussien.

L’Internationale avait mis cette question capitale à l’ordre du jour de ses travaux. Les débats furent importants et certainement ardents.

L’ignoble Hervé – qui, depuis… – préconisait, dans une courte et tapageuse motion, la grève générale et l’insurrection en cas de guerre ; Bebel déclarait au nom de la social-démocratie ne pouvoir s’engager jusque-là ; dans une résolution du juste milieu, Vaillant et Jaurès s’efforçaient de rejoindre Hervé, tout en essayant de faire admettre que les possibilités d’action variaient avec chaque pays.

La motion Bebel servit de base pour une rédaction nouvelle ; on y incorpora tant bien que mal des paragraphes de la motion Jaurès-Vaillant, et surtout on y ajouta, presque tels quels, plusieurs amendements émanant de Rosa Luxembourg, Lénine et Martov.

L’un concernait la nécessaire propagande auprès de la jeunesse, un autre, le dernier, a fait couler beaucoup d’encre. Le voici :

« Si une guerre menace d’éclater, c’est un devoir de la classe ouvrière dans les pays intéressés, c’est un devoir, pour leurs représentants dans les parlements, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent appropriés et qui varient et qui se développent selon l’acuité de la lutte de classes et la situation politique générale.

Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »

Ainsi avec la perspicacité qui caractérise le génie et aussi avec l’expérience que leur donnait leur lutte en Russie, Rosa Luxembourg et ses compagnons se rendaient compte de la faillite possible et sans doute probable de l’action prolétarienne, mais marquaient dans la catastrophe le chemin à suivre : d’abord faire cesser la guerre et ensuite exploiter contre le capitalisme la crise économique qui suit fatalement la guerre.

On ne peut rien conjecturer de ce qu’aurait fait Jaurès s’il avait vécu la guerre. Peut-être son génie éclairé eût-il tiré le parti socialiste de l’ornière où il s’était engagé. Mais il est curieux de voir ce que sont devenus dans la tourmente et depuis, les Hervé, les Branting, les Vandervelde, et hélas ! Aussi, les Vaillant et les Guesde.

Pourquoi ces hommes, dont plusieurs sont honnêtes, ont-ils été si pitoyables aux jours d’épreuve, alors que Rosa Luxembourg fut si simplement, si noblement ce qu’elle avait promis d’être ?

Probablement parce qu’au fond ils ont accepté le texte qu’on leur présentait non pas de toute leur intelligence et de tout leur cœur, mais pour des raisons de politique. Il ne leur eût pas semblé habile devant la classe bourgeoise que le Congrès de l’Internationale se divisât. Ils ont voulu l’unité d’abord. Ils ont voté leur motion d’unité, mais au jour de l’action leur manifestation, toute verbale, n’avait pas jeté en eux de racines assez profondes pour les aider à résister aux courants malsains qui les entraînaient. Seuls ceux pour qui la motion était autre chose que des mots ont su lutter avec force et courage.

Au reste Rosa Luxembourg n’avait pas attendu les sombres jours d’août 1914 pour mener le combat contre le militarisme ennemi. En février 1914, elle avait été condamnée à un an de prison pour avoir dit dans un meeting que si les ouvriers recevaient l’ordre de tirer contre leurs frères français ou autres ils devaient refuser d’obéir.

Le militarisme n’est pas mort, loin de là, et la lutte sera âpre pour l’abattre.

En terminant, je voudrais, comme conclusion, mettre sous les yeux des camarades quelques paroles de Rosa Luxembourg à ce même Congrès de Stuttgart, pour que tous nous les méditions à l’occasion :

« A la suite de la grande Révolution russe, Vandervelde, avec l’éloquence qui le distingue, a, dès l’ouverture du Congrès, rendu hommage aux martyrs de ce grand mouvement, et nous nous sommes souvenus de tous les combattants et de toutes les victimes qui ont participé à cette lutte héroïque. Mais je dois déclarer ouvertement qu’en entendant maints discours et surtout la parole du camarade Vollmar, l’idée me vint que si les ombres des révolutionnaires avaient été présentes, elles auraient dit : « Nous vous remercions de vos hommages, mais que notre exemple vous soit utile ! »

L’ombre de Rosa Luxembourg ne nous redirait-elle pas, dans les circonstances présentes, les paroles qu’elle prononçait au sujet des camarades qui l’ont précédée dans la voie du sacrifice à la cause révolutionnaire ?

Marthe BIGOT.

Publicités

Une Réponse to “Rosa Luxembourg et le militarisme (Bigot, 1921)”

  1. The Weekly Archive Worker – Quickborn: Maulkorb für die demokratische Jugend? « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Rosa Luxembourg et le militarisme (Bigot, 1921)Article paru dans l’Humanité du 17 janvier 1921. Pour la deuxième fois, la pensée de tous […]

    J'aime

Commentaires fermés


%d blogueurs aiment cette page :