Marcel Martinet (Monatte, 1936)

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Paru dans la Révolution prolétarienne du 10 mars 1936.

Les Humbles viennent de publier un numéro spécial consacré à notre ami Marcel Martinet. De cette gerbe d’hommages, nous reproduisons ci-dessous celui de Pierre Monatte.

Au moment où il semble que nous soyons en train de revivre des heures sombres, nos camarades ne liront pas sans émotion cette page où Monatte évoque ses souvenirs d’août 1914, alors que, dans un Paris fanatisé par le nationalisme, seule une petite poignée d’hommes tenait bon, contre le courant.

Au moins avons-nous le réconfort de retrouver autour de nous, en 1936, ceux qui surent, à ce moment-là, sauver l’honneur du mouvement ouvrier français.

*

Quand je regarde à vingt ans en arrière, vingt années remplies d’événements, si je vois un certain nombre d’écrivains et d’artistes témoigner de la sympathie pour le mouvement révolutionnaire, j’en vois peu se mêler à lui et participer à sa vie. Durant les années de guerre, pendant celles qui suivirent, marquées par les révolutions russe et allemande, plus près de nous encore, on peut compter sur les doigts ceux qui vinrent lutter contre la guerre et pour la révolution. Dans notre courant du syndicalisme révolutionnaire, je n’en ai vu qu’un seul. Il a tenu bon pendant vingt ans. Il a partagé les bons et les mauvais jours. Les mauvais, de beaucoup plus nombreux.

Il n’a pas jugé indignes de lui les mille petites misères, la foule de pénibles efforts dont est faite la vie journalière d’un mouvement. C’est Martinet.

Dire que très peu d’écrivains et d’artistes se sont mêlés vraiment au mouvement révolutionnaire peut sembler bizarre, surtout en cette année 1935, où ils affluent, parait-il, dans les rangs communistes.

Y aurait-il quelque chose de changé?

J’attendrai pour le croire. Lors de l’affaire Dreyfus, l’afflux ne fut pas moins important. Le lendemain, qu’en restait-il? De l’afflux que connut l’anarchisme à une autre période, qu’est-il demeuré? Paul Adam, frappant à la porte de l’Académie, ne se souvenait probablement plus d’avoir écrit à propos de Ravachol qu’un nouveau saint nous était né.

Dans le dernier flux, les jeunes sont évidemment le grand nombre. Mais leurs têtes de file sont des plus de quarante ans. Ils avaient vingt ans en 1914.

Peut-on savoir ce qu’ils faisaient et ce qu’ils pensaient pendant la guerre. En mars et octobre 1917, à la nouvelle de la Révolution russe et pendant les années où elle a été en danger? Ont-ils participé à l’espérance révolutionnaire d’après la Révolution allemande? Et quand cette espérance est tombée, vers 1923-1924, ont-ils gardé en eux-nlêmes la confiance que la vague révolutionnaire reviendrait sur le monde? Ou bien dormaient-ils? Mais alors, qu’est-ce qui les a tirés de leur sommeil?

Ils sont là maintenant, c’est l’essentiel, dira-t-on.

Non, ce n’est pas l’essentiel. Ils risquent de partir aussi vite qu’ils sont venus, s’ils viennent au secours de la victoire qu’ils croient, sinon acquise, au moins certaine; s’ils ne sont attirés vers le communisme et la Russie, qu’ils découvrent en 1935, que par tout ce qui en a éloigné les amis de 1917; si la Révolution est pour eux un tas de choses plus ou moins obscures et non, en premier lieu, l’émancipation de la classe ouvrière.

Daniel Halévy pensant probablement à ce qu’avaient ressenti ses amis dreyfusards et lui-même, a écrit quelque part, avant-guerre déjà, que l’esprit révolutionnaire est un état fiévreux de l’âme, une irritation et un délire. Les jeunes intellectuels communistes de 1935 peuvent réfléchir avec profit sur cette définition. Passée la fièvre, éteint l’esprit révolutionnaire ! Pour combien s’éteindra-t-il ? Pour tous ceux qui n’arriveront pas à identifier, sans fièvre, sans irritation, sans délire, l’esprit révolutionnaire avec la mission historique de la classe ouvrière. Espérons qu’il en restera tout de même quelques-uns. Les autres, cette variété de gourme jetée, deviendront de francs bourgeois, peut-être les pires bourgeois.

Martinet n’a jamais séparé le socialisme de la classe ouvrière. Au temps où il cherchait, socialiste dégoûté par l’électoralisme aussi bien que par le socialisme des professeurs, il venait bavarder à notre local de la Vie ouvrière d’avant-guerre, au Quai Jemmapes. Mais nous ne nous sommes bien connus, nous ne nous sommes liés que plus tard, aux premiers jours d’août 1914.

J’ai cru longtemps que ça remontait aux obsèques de Jaurès. Ce n’était pas exact. Nous nous y sommes rencontrés, mais Martinet dit nous avoir trouvés sur la réserve. Nous, c’est-à-dire l’infime poignee que nous étions : Rosmer, Tourette, Brisson. (Dumoulin avait rejoint le dépôt l’avant-veille; Merrheim était dans un autre groupe, avec ses camarades des Métaux.) Réservés, comme en boule, nous avions des raisons de l’être. Nous n’étions pas encore des pestiférés, mais nous allions le devenir.

Nous ne participions pas à l’atmosphère générale.

Quelques jours après, sous la porte de la Vie Ouvrière, se trouvait un mot glissé par Martinet : « Est-ce que je suis fou? Je continue à penser ce que je pensais il y a huit jours. » Le lendemain, nous allions chez lui, Rosmer et moi. Nous étions aux aguets de tous les signes de résistance. Les signes étaient rares: ils ne confirmaient pas toujours les espérances éveillées en nous. Cette fois, notre espérance fut comblée. C’est de ce jour que date notre amitié. Il y a de cela vingt et un ans.

Il est impossible à ceux qui n’ont pas vécu ces jours d’août 1914 de se les représenter. Nous-mêmes, nous avons de la peine à les reconstituer. Un coup trop dur sans doute. Tout s’est écroulé sur notre tète.

La guerre, nous étions de ceux qui l’avaient vue s’approcher, mais nous ne pouvions croire que nos bras, nos volontés, nos organisations ne lui barreraient pas la route. Elle est là. Plus de barrages devant elle. Elle emporte tout. Envolées les promesses de résistance; arrachées les idées de la veille; comme si un tourbillon dépouillait les hommes de leurs vêtements de pensées. Le sentiment de la lutte de classe, l’internationalisme n’étaient-ils donc qu’une simple pelure et non pas notre chair même? Des troupes de brutes et de fanatiques dans les rues de Paris saccagent les boutiques Maggi et les maisons allemandes.

Les gares regorgent d’hommes qui partent. Les maîtres de l’heure leur claironnent qu’ils s’en vont défendre le pays et la liberté, détruire le militarisme C’est le rôle des maîtres de chaque côté de la frontière, de cacher leurs desseins sous de belles paroles. Mais qui
peut les croire? Personne.. Tout le monde. Les porte-parole du socialisme, du syndicalisme, de l’anarchisme compris.

Ce n’est pas possible! C’est la réalité pourtant. Tout est fini. Tout est perdu. C’en est fait du socialisme et de la civilisation. Il nous faut des semaines pour cuver notre désespoir. Quoi qu’il arrive, nous ne hurlerons pas avec les loups.

La petite poignée d’août 1914 tient parole. Pour résister à tous les vents, on se serre plus étroitement les uns contre les autres. Une première lueur brille.

Nous ne sommes pas seuls. Les partis socialistes russes se sont tous prononcés contre la guerre. Peu après, la grande voix de Romain Rolland. Ensuite, la venue de Trotsky : a Tout fini, tout perdu? Allons donc ! Derrière la guerre se profile la révolution. La guerre enfantera la révolution. » En attendant, quelques mois plus tard, c’est Zimmerwald.

Si les Russes ont été capables en 1917 de faire leur révolution, c’est peut-être parce qu’ils avaient été capables de se dresser contre la guerre, de s’en désolidariser, en 1914.

*

Arrive la paix, la démobilisation. La petite poignée de 1914, ceux qui restent renforcés par ceux qui les ont rejoints, reprend la publication de la Vie Ouvrière.

Naturellement, Martinet en est. Il va s’agir de tirer la leçon de la défaite de 1914, de la capitulation devant la guerre; de refaire un mouvement ouvrier révolutionnaire.

Pour cela, rassembler le plus de forces possible.

Pour rassembler, est-il sage de raviver les questions du début de la guerre? N’est-il pas préférable de regarder seulement le présent et l’avenir? Nous sommes si faibles et si peu nombreux. La minorité de guerre s’est brisée au congrès confédéral de juillet 1918. Merrheim et Bourderon ont rejoint Jouhaux.

Dumoulin aussi, puis Million un peu plus tard. Que pouvons-nous faire? On fera ce qu’on pourra. Avec les moyens que l’on aura. Nos moyens étaient réduits. Pour économiser les frais d’hôtel, lors du Congrès confédéral de Lyon, en septembre 1919, le premier d’après-guerre, avec Rosmer et Martinet, nous avions demandé l’hospitalité à ce brave Lac, un camarade cordonnier de Montchat qui vivait seul dans son échoppe; il étendait par terre, pour nous trois, ses matelas. Il nous arrivait souvent d’arriver au congrès la séance commencée, comme le matin où l’on me dit à l’entrée : « Dépêche-toi, c’est à ton tour de parler. »

1919, les dirigeants de la C. G. T. promettent à Lyon un grand coup de barre à gauche. Une fois revenus, ils donnent un grand coup de barre à droite sur Washington. Deux ans après, c’était la scission.

Impuissant à se redresser, le mouvement syndical se brisait. Le parti socialiste avait déjà effectué sa rupture; mais ce qui est logique sur le terrain des partis ne l’est pas sur le terrain syndical. Il peut y avoir autant de partis qu’il y a d’opinions politiques. Le mouvement syndical ne peut être qu’un, puisqu’il doit grouper tous les salariés, en tant que salariés, en face du patronat. La scission syndicale complète la défaite subie par la grève générale de 1920. Partout d’ailleurs, la classe ouvrière reculait. Le fascisme allait faire sa marche sur Rome. Le deuxième bond de la Révolution allemande allait être raté. Les possibilités révolutionnaires créées par la guerre étaient épuisées. C’en était fait de la révolution mondiale. Il ne restait que la Révolution russe. Pourrait-elle venir jusqu’au retour de la grande vague révolutionnaire? Pour qu’elle tienne jusque-là, nous étions prêts à tout pour la défendre.

Martinet avait été déjà appelé à l’Humanité quand j’y montai à mon tour en 1922, quoique non-membre du parti communiste. Il devait en partir le premier. Pour des raisons de santé. Nous avons pesté un peu contre lui à l’époque. Nous pensions qu’il « s’écoutait ». Il y avait tant à faire si l’on voulait faire un journal neuf, un journal uniquement dévoué à la classe ouvrière. Déjà les bonnes volontés soulevées un temps retombaient sur elles-mêmes; les préoccupations électorales revenaient, tandis que pointaient le sectarisme et le jésuitisme de la bolchévisation. Il y avait trop à faire, et nous étions trop peu pour le faire. Martinet était parti. Hélas! il ne s’était pas écouté assez ; le mal était là. Il ne devait plus reprendre une part active.

Mais il suivait de loin le mouvement. C’était quelque chose pour nous de pouvoir éprouver si nous étions toujours dans la bonne route. De même que nous avions réagi de la même façon devant la guerre, devant la Révolution russe de 1918 à 1923, nous avons réagi pareillement devant la crise du parti communiste en 1924, crise française et contre-coup de la crise russe consécutive à la mort de Lénine conjugués; devant le trotskysme, en 1929, recommençant l’expérience d’un parti politique révolutionnaire; de la même façon aujourd’hui devant la Russie, devant les menaces de guerre.

La meilleure boussole, c’est de n’avoir pas d’autre intérêt que celui de ses idées, pas d’autre désir que d’être utile à sa classe, pas d’autre ambition que d’avancer avec ses idées, de reculer avec elles, de tomber même, s’il faut tomber.

Martinet aime dire qu’il est un vaincu, que nous sommes des vaincus. On nous retrouve souvent seuls en effet? On dirait que nous aimons nous singulariser. L’esprit de contradiction ? Fichtre non ! Le plaisir d’aller contre le courant? Ce n’est pas si folâtre. Alors, quoi? Le goût du malheur? Non, le besoin de ne pas se duper soi-même pour ne pas duper les autres.

Si les Russes disaient : « Nous avons fait ce que nous avons pu. Ce n’est pas le socialisme évidemment », nous les comprendrions. Nous ne les comprenons pas quand ils veulent faire prendre leur capitalisme d’Etat forcené pour du socialisme. Nous ne comprenons pas davantage ceux qui grognaient contre la Révolution Russe il y a quinze ans et qui bâillent d’admiration devant la Russie d’aujourd’hui, même quand ils s’appellent Romain Rolland.

Nous préférons Martinet. Il ne crie pas au triomphe quand c’est encore la défaite. Il n’accepte pas de s’asseoir à la table des puissants pour chanter leur gloire. Il reste fidèle à ses Temps Maudits. C’est le meilleur moyen, et peut-être le seul, de préparer le triomphe véritable de nos idées et de notre classe.

Pierre MONATTE.


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