Intervention de Rosa Luxemburg à l’A.G. de l’U.S.P.D. du Grand-Berlin (15 décembre 1918)

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Révolution allemande de novembre 1918. Depuis quelques jours, trois socialistes de l’USPD (« Socialistes Indépendants », scission de gauche d’une social-démocratie allemande passée à l’union sacrée et à la participation gouvernementale pendant la guerre) ont rejoint le gouvernement Ebert, dont son président Hugo Haase (Liebknecht, pressenti le 9 novembre, a refusé). Les spartakistes quitteront bientôt l’USPD, dont les 3 ministres se retireront le gouvernement. La version allemande de ce texte est disponible ici et ici.

Le camarade Haase vient de prononcer un réquisitoire contre sa propre politique et un plaidoyer en faveur de la politique des Ebert-Scheidemann. Il a dit que Liebknecht était prêt à participer au gouvernement, mais il a omis de préciser la condition fixée par Liebknecht. Cette condition, c’était que le nouveau gouvernement fasse une politique socialiste de principe. A cette condition, aujourd’hui encore, nous sommes tout prêts à participer au gouvernement. En ce qui concerne les événements à Schwartzkopff que nous signale un camarade, il ne s’agit que d’un changement d’humeur d’une unité.

Cinq semaines se sont écoulées depuis le 9 novembre. La situation s’est entre-temps radicalement modifiée. Aujourd’hui la réaction est bien plus puissante que le premier jour. Et Haase de nous dire:  voyez l’ampleur de tout ce que nous avons réalisé. Il eût été de son devoir de nous montrer les progrès de la contre-révolution, qui a été favorisée par le gouvernement où Haase siège. Au lieu d’empêcher la contre-révolution le gouvernement a renforcé la bourgeoisie et la réaction. Vraiment, la bourgeoisie ne pouvait souhaiter gouvernement qui lui soit plus favorable: il est la feuille de vigne masquant ses objectifs contre-révolutionnaires.

Le gouvernement actuel n’a même pas pris les mesures les plus élémentaires. A-t-il annulé les dettes de guerre ? A-t-il armé le peuple pour la défense de la Révolution ? Il a interdit la Garde rouge, et reconnu par contre la Garde blanche de Wels. Lors du putsch du 6 décembre, tous les fils de la contre-révolution aboutissaient à Ebert et Wels. Tous les officiers et tous les généraux, Lequis comme Hindenburg, approuvent la plate-forme choisie par le gouvernement et Haase vient nous dire que ce gouvernement est un gouvernement socialiste. Ce sont de telles méthodes qui sèment la confusion dans les rangs du prolétariat. Au lendemain du 6 décembre les Indépendants devaient quitter le gouvernement, refuser de prendre la responsabilité des événements pour secouer les masses, pour leur dire: « La Révolution est en danger ! » On ne l’a pas fait: on endort les masses, et le discours de Haase tout à l’heure n’a été que la continuation de cette politique.

Haase a énuméré les hauts faits du nouveau gouvernement: il s’agit uniquement de réformes bourgeoises qui nous prouvent à quel stade rétrograde se trouvait l’Allemagne. Ce sont là les vieilles dettes de la bourgeoisie et non pas les conquêtes révolutionnaires du prolétariat que nous attendions.

Haase a dit ensuite que nous ne devions pas copier servilement la tactique des Russes, car, sur le plan économique, l’Allemagne est plus avancée. Mais nous devons apprendre des Russes. Les bolcheviks ont dû commencer par faire moisson d’expériences. Nous pouvons nous approprier les fruits de cette expérience.

Le socialisme n’est pas une question d’élections parlementaires, mais une question de force. Les prolétaires doivent affronter la bourgeoisie dans une lutte de classe sans merci, poitrine contre poitrine et face à face. Pour ce combat, il faut armer le prolétariat. Les discussions et résolutions adoptées à la majorité n’ont plus d’importance. Hasse a plaidé pour l’ajournement de l’Assemblée nationale mais il n’en considère pas moins l’Assemblée nationale comme l’arène de la lutte politique. La direction du parti des Indépendants avait choisi avril comme date pour l’Assemblée nationale. Les représentants des Indépendants au gouvernement ont tourné casaque et fixé les élections au 16 février.

Haase a célébré le principe de la démocratie. Eh bien si ce principe est valable, qu’on commence donc par l’appliquer dans notre parti. Mais alors il faut convoquer immédiatement le Congrès de notre parti, pour que les masses puissent dire si elles veulent encore de ce gouvernement.

Si l’U.S.P. vient de subir à Berlin une défaite à l’occasion des élections [au premier Congrès des conseils de travailleurs et de soldats, 14-12-1918], la cause véritable en est la politique que mène Haase au sein du gouvernement. (interruptions). Quelle erreur d’en rendre les spartakistes responsables, alors que c’est nous qui en avons appelé à la conscience socialiste des masses ! Haase et ses amis ont combattu quatre années durant les sociaux-patriotes pour finir par faire la paix avec eux. Voilà pourquoi ils sont les vrais responsables.

Haase a voulu nous faire grief de nous soumettre à l’opinion de la masse, sous prétexte que nous refusons de prendre le pouvoir sans l’accord des masses. Nous ne nous soumettons pas aux masses et ne pratiquons pas l’attentisme, mais nous entendons dénoncer vos demi-vérités et vos faiblesses. Si Haase et ses amis quittent le gouvernement, ce geste secouera les masses, leur ouvrira les yeux. Mais si vous persistez à couvrir les actes du gouvernement, les masses se soulèveront et vous balaieront. A présent, en période révolutionnaire, ce ne sont pas des discours, des brochures, qui peuvent constituer le travail d’explication nécessaire. Ce qui importe à présent c’est l’explication par les actes.

C’est vrai, la situation au sein de l’U.S.P. est intenable car y sont réunis des éléments qui ne vont pas ensemble. Soit on est décidé à faire cause commune avec les sociaux-patriotes, soit il faut marcher avec la Ligue Spartacus. C’est le Congrès qui devrait trancher. Mais quand nous réclamons la convocation du Congrès, Haase se bouche les oreilles, tout comme Scheidemann se bouchait les oreilles pour ne pas nous entendre pendant la guerre, quand nous formulions la même revendication.

Je soumets à l’assemblée la résolution suivante:

L’Assemblée extraordinaire des adhérents de l’U.S.P. du Grand-Berlin réunie le 15-12-1918:

1. exige le retrait immédiat des représentants de l’U.S.P. dans le gouvernement Ebert-Scheidemann;

2. repousse la convocation de l’Assemblée nationale qui ne saurait aboutir qu’à renforcer la contre-révolution et empêcher la réalisation des objectifs socialistes de la Révolution;

3. demande le transfert immédiat de tous les pouvoirs vers les Conseils d’ouvriers et de soldats, le désarmement de la contre-révolution, l’armement de la population ouvrière, la constitution d’une Garde rouge pour défendre la Révolution, la dissolution du Conseil des commissaires du peuple d’Ebert, la remise du pouvoir d’Etat au Comité exécutif des Conseils d’ouvriers et de soldats.

4. demande la convocation immédiate du Congrès de l’U.S.P.

Nous sommes à un moment d’importance historique,  peu de temps avant la réunion du Conseil central [Congrès des conseils d’ouvriers et de soldats]. La révolution est presque au bord du gouffre. Le prolétariat doit la tirer d’une poigne de fer. Le gouvernement a tout fait pour enlever par avance tout pouvoir au Conseil central des conseils, il a désarmé la population civile et le prolétariat, a pris des mesures dirigées contre la révolution qui sèment la confusion dans les masses. C’est contre cette politique qu’il s’agit de mener une lutte implacable. (Vifs applaudissements).

[Reste un court discours de clôture à traduire]

Marins de la Division de la Marine du Peuple en décembre 1918 à Berlin

Haase parlant aux funérailles des victimes de la Révolution de novembre 1918.

Une Réponse to “Intervention de Rosa Luxemburg à l’A.G. de l’U.S.P.D. du Grand-Berlin (15 décembre 1918)”

  1. The Weekly Archive Worker: The Free Voice of Labour – The Jewish Anarchists « Entdinglichung Says:

    […] Bataille socialiste Intervention de Rosa Luxemburg à l’A.G. de l’U.S.P.D. du Grand-Berlin (15 décembre 1918)Révolution allemande de novembre 1918. Depuis quelques jours, trois socialistes de l’USPD […]

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