L’individuel, le social et la physique moderne (Pivert, 1952)

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Paru dans la Revue socialiste (janvier 1952).

La discussion entre Maximilien Rubel et Gustave Kars sur la pensée marxienne a donné lieu à une mise au point de ce dernier qui se termine par une question très intéressante : « Peut-on introduire les postulats indéterministes de la physique moderne dans la philosophie de l’histoire ? » Ce qui entraîne Gustave Kars à écrire : « Cette méthode réaffirmerait, contre Marx, une distinction réelle entre l’homme individuel et l’homme social (1). »

C’est sans doute dans une mauvaise définition des termes que se trouve l’origine de la discussion — comme cela se produit très souvent entre philosophes. Qu’est-ce que l’homme individuel si on l’oppose à l’homme social ? Qu’est-ce que l’homme social si on l’oppose à l’homme individuel ? Où commence l’un ? Où finit l’autre ? Pour analyser la réalité, on est bien obligé, certes, de décomposer l’observation : d’extraire telle catégorie de faits — et puis telle autre. Mais si l’on oublie l’intégration finale, on reste incapable de dominer l’ensemble du phénomène. Quel sera le comportement d’une molécule libre isolée ? Cela dépendra des conditions dans lesquelles elle sera placée, des rapports qu’elle pourra avoir avec d’autres molécules isolées situées dans son voisinage, de leur mouvement, de leur « action ».

Le physicien moderne réunit en un seul système d’équations les données fournies par l’observation de la position d’un corpuscule et par la connaissance de l’instant: et le langage se perfectionne par l’acquisition de la notion d’espace-temps, qui enveloppe les notions séparées par les géomètres et par les mécaniciens du XIX° siècle. Est-ce qu’on va en déduire que Minkowski se prononce « contre Newton » ? Si on trouvait cette affirmation sous la plume d’un philosophe, on serait en droit de craindre que ledit philosophe n’ait pas très exactement assimilé le « pas en avant » effectué par les physiciens relativistes — en appliquant, prolongeant et affinant la même méthode que Newton.

Certes, à partir de la mécanique de Galilée, et à partir de celle d’Einstein ou de de Broglie, on peut aborder l’observation d’un phénomène et conclure à des résultats opposés : dans ce cas, c’est, l’expérimentation qui tranche. Ce qu’on voyait mal, ce qu’on ignorait même lorsqu’on utilisait un instrument d’investigation du 16° siècle, on peut aujourd’hui le comprendre mieux et le maîtriser plus aisément. La même aventure peut et doit arriver à ceux qui se contenteraient d’étudier les phénomènes sociaux à la lumière des structures  et des rapports de classes (ou de puissances) d’il y a un siècle. Mais cela serait très exactement trahir la méthode marxiste — qui n’a jamais été présentée comme un dogme valable une fois pour toutes et pour l’étude de toutes les époques, de toutes les sociétés, et qui est née elle-même dans des circonstances et à une époque bien caractérisées.

Il y a d’autre part plusieurs éléments équivoques dans la question posée, car les postulats indéterministes de la physique moderne sont encore très discutés. Sans entrer dans les détails, ni utiliser le langage des spécialistes, nous pouvons bien dire que le « déterminisme » des phénomènes naturels a toujours été battu en brèche par des théoriciens, disons « conservateurs », ce qui n’a pas empêché tous les hommes de science, tous les ingénieurs, et le moindre des artisans d’agir efficacement sur la nature en postulant ce déterminisme qui est à la base de tous les progrès de la science et de la technique.

Cependant, il est exact que beaucoup de phénomènes sont encore inexpliqués parce qu’on n’a pas découvert l’enchaînement des déterminismes auxquels ils obéissent : il y a pour eux des hypothèses provisoires, des conjectures, et non des lois établies, vérifiées. Il y a même toute une série de phénomènes qu’on ne peut observer qu’au prix d’une modification fondamentale qui « fausse » — ou qui « trouble » — la mesure: tels, les comportements de corpuscules éclairés. Si on les éclaire, on les « bouscule » avec les photons — si on ne les éclaire pas, on ne sait pas bien où ils sont. Nous sommes là à une limite où l’observation dépend de l’observateur — et beaucoup trop pour qu’on puisse affirmer une loi.

De là à parler d’ ‘indéterminisme il n’y a qu’un pas, qui fut effectivement franchi par Heisenberg ( le seul physicien allemand qui, comme par hasard, demeura fidèle au führer jusqu’au bout !) Si l’on veut dire par là que le comportement du corpuscule ne peut pas, en l’état actuel de nos connaissances, être déterminé par quelque méthode que ce soit, admettons-le. Mais si l’on veut en déduire que ce déterminisme n’existe pas, beaucoup d’excellents physiciens s’y refusent.

Voici maintenant où se trouve la plus grave confusion dans cette tentative « d’introduire les postulats indéterministes de la physique moderne dans la philosophie de l’histoire » : non seulement la distinction classique entre « individuel » et « social » devrait d’abord franchir l’étape parcourue par les physiciens (un coirpuscule n’est jamais seul: c’est un « nœud » d’un système d’ondes: on ne connaît bien l’individuel que si l’on connaît l’ensemble du système vibratoire, et inversement, on ne définit exactement l’ensemble que si on peut étudier le mouvement du corpuscule). Mais surtout, les sociétés humaines et les individus qui les composent sont des organismes vivants et agissants capables de modifier à la fois leur milieu, leur entourage immédiat, leur équilibre intérieur. Les déterminismes naturels qui commandent l’attitude de tel ou tel individu sont combinés avec les déterminismes sociaux QUI LES MODIFIENT et qu’ils modifient constamment. Individus, collectivités nationales, classes, communautés religieuses, obéissent à des déterminismes complexes mais peuvent se connaître et les connaître. De même que la connaissance du déterminisme d’un phénomène naturel permet de le faire passer au service de l’homme (individuel et social), la connaissance du déterminisme économique, politique ou social, autant que celle de la psycho-physiologie de l’individu permettent de les mettre au service de l’homme (individuel et social). Marx et Engels n’ont pas fait autre chose qu’adapter à leur temps cette méthode générale de la science appliquée aux phénomènes économiques, politiques et sociaux ; pas autre chose non plus que la mise en application de ce postulat marxiste fondamental : les hommes peuvent faire leur histoire. Les concdeptions actuelles de la physique (y compris les franges d’incertitude qui se découvrent en raison même du perfectionnement constant des techniques d’investigation) peuvent-elles aider à éclairer l’interprétation du du passé de nos sociétés ? C’est probable ; il est fréquent que les progrès d’une science retentissent sur les compartiments voisins. Mais la pensée marxienne est autre chose qu’une philosophie de l’histoire : c’est avant tout une philosophie de l’action. Et l’action d’une classe exploitée et opprimée, qui représente à notre époque le réservoir naturel des forces révolutionnaires destinées à porter l’humanité vers un niveau supérieur de conscience, de connaissance et de civilisation, n’est certainement pas abandonnée au hasard, à l’écart des grands déterminismes collectifs qui ont joué à des étapes antérieures de transformation. Ni la croyance à une fatalité désespérante, ni l’illusion d’une « malléabilité sociale » indéterminée ne correspondent à l’héritage de la pensée marxienne. S’il est exact que Marx croit qu’un changement sur le plan social peut effectuer une « transformation » ou une « régénération » de l’homme individuel, il est encore plus exact qu’il appelle les individus les plus « déshumanisés », les salariés, à commencer cette « régénération » par l’organisation et le combat pour un ordre social plus juste et plus humain. Cela demeure valable et il est exact, en même temps, que Dostoïevski, comme bien d’autres, compte sur le mouvement de l’âme individuelle pour transformer la société. Mais il ne s’ensuit pas que le « socialisme scientifique » soit pour cela « indésirable » et « nuisible ». cette manière de poser les problèmes rappelle les controverses du XIX° siècle entre les physiciens des corpuscules et les physiciens des ondes. Passons au XX° siècle ! à la seconde moitié du XX° siècle ! Et hâtons-nous de comprendre que l’individu peut beaucoup pour son salut individuel… mais à la condition de connaître avec une précision scientifique, les conditions de l’efficacité de son action sur l’univers physique comme sur la société. Ce qui revient à dire que la meilleure manière de protéger ce qu’il y a d’individuel, d’original, d’unique dans chaque personne, c’est encore, pour elle, de s’associer librement et fraternellement à l’effort commun d’organisation collective et de construction d’un monde nouveau auquel Marx nous a appelés — et auquel demeurent fidèles les militants socialistes.

(1) Revue socialiste n° 48,page 92.

- 'La Revue socialiste' N°15_11-1947


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