Lettre à Carl Moor (Rosa Luxemburg, 1914)

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Extrait de J’étais, je suis, je serai! (1977). Carl Moor (1852-1932) était un socialiste suisse, membre du BSI. Il fut à Zimmerwald.

A Carl Moor [1]

12.X.[19]14.

Cher Carl,

Je profite de l’occasion pour t’envoyer ces quelques lignes par une voie détournée. Avant tout, merci pour le journal [2] que je reçois maintenant à la maison. C’est si réconfortant de voir à présent dans un journal social-démocrate où on écrit comme avant; ici, la presse du parti donne la nausée.

Je n’ai pas reçu la moindre réponse de ta part à mes deux cartes postales; je suppose que tu as écrit, mais que ta réponse ne m’est pas parvenue. A l’heure actuelle, le moindre signe de vie d’un étranger qui pense comme nous est précieux à double titre. Ici, nous nous sentons coupés du monde par un double mur : celui de l’état de siège et celui de l’attitude officielle du parti [3]. Il faut te dire à toi et aux autres amis (ce n’est pas destiné à l’information du public) que ce serait une grave erreur que de penser que la position officielle du groupe parlementaire, du Comité directeur et des rédacteurs du parti correspond aux sentiments et aux aspirations de tout le parti. Au contraire, on peut constater partout une irritation croissante. On ne peut prévoir pour le moment les proportions qu’atteindra par la suite ce mécontentement, de quel côté se rangera la majorité dans la mesure où, pour le moment, les opposants à la tactique officielle du parti sont muselés et dans la mesure où la vie politique des masses est complètement étouffée. L’état d’esprit aussi se modifie tout le temps, certains de ceux qui étaient pour le vote des crédits [4] ont été pris d’une crainte salutaire devant les changements qui se produisent, et aujourd’hui ils sont opposés à cette politique ou le seront demain. En même temps, une autre partie des camarades glisse chaque jour davantage vers le lit de la plus pure politique national-patriotique du gouvernement. C’est ainsi que le développement interne du parti en temps de guerre produit insensiblement un processus irréversible de décantation entre les éléments qui appartiennent à proprement parler au camp de la bourgeoisie et constituent tout au plus un parti prolétarien réformiste fortement teinté de nationalisme, dévoué à l’armée, et ceux qui ne veulent pas renoncer au noyau de la lutte de classe révolutionnaire et de l’internationalisme. La lutte interne tacite a déjà commencé, bien qu’en fait nous ne souhaitions pas la poursuivre dans des conditions aussi défavorables. Mais il est à peine possible de masquer la méfiance et la haine réciproques dont les premières étincelles viennent déjà se briser à la surface. Tout le monde se rend bien compte que, lorsque la guerre s’achèvera et que sera levé l’état de siège, la lutte interne revêtira une violence incommensurable: il est tout aussi vain d’espérer qu’avec l’acuité des dissensions internes il sera possible de préserver l’unité autrefois tant vantée du parti. Seuls la guerre et l’état de siège maintiennent articifiellement notre unité. Il n’y a aucun doute là-dessus: le socialisme allemand et international est dans un état de crise comme jamais auparavant dans l’histoire, et cette guerre lui pose la question de son destin. Si après la guerre on ne parvient pas à marquer une distinction absolue, authentique et sérieuse, même pour les temps de guerre, entre le socialisme international et l’impérialisme et le militarisme dans tous leurs subterfuges, alors le socialisme peut se faire enterrer, ou plutôt il aura déjà été son propre fossoyeur. C’est de cela, de la position qui sera adoptée après la guerre, que dépendra l’existence ou la non-existence du socialisme. Et, dans la mesure où ce choix revêt une importance immense à l’échelle historique mondiale, il devra être arrêté de manière concrète, honnête et réfléchie. C’est pourquoi il serait important que du côté de l’Internationale on n’entreprenne pas de démarches hâtives et irréfléchies, par exemple pour convoquer aussi vite que possible une réunion du Bureau international ou une conférence. Pour l’instant, il n’y a que deux issues possibles : ou bien les représentants des différentes nations se brouilleront et refuseront de se justifier les uns les autres, ce qui serait en tout cas une confirmation regrettable de la faillite de l’Internationale, ou bien les partis belligérants se présenteront — peut-être avec la bénédiction des neutres — des excuses pour leur parfaite ignominie et, se montrant tolérants les uns envers les autres, ils déclareront que chaque parti comprend que l’autre ne pouvait agir autrement, mais alors ce serait pire encore, car cela signifierait qu’ils enterrent en fait le socialisme international en préservant l’illusion hypocrite de l’existence de l’Internationale. Par conséquent, il vaut mieux ne pas tenter de rafistoler l’Internationale avant que soit recréée une base saine et solide, et cela n’est possible que par la définition claire des positions à l’intérieur de chacun des partis nationaux. Dès que nous pourrons préciser quel est l’état d’esprit de la majorité du parti en Allemagne et quelle est la position qu’elle adopte face à la guerre, et dès que les Françsis, les Anglais, les Italiens vpourront faire de même, l’Internationale saura où elle en est et comment elle peut se recréer. A l’heure actuelle, toutes les tentatives convulsives pour ravauder le plus rapidement possible les fils de l’Int.[ernationale] ne peuvent être qu’un semblant de rafistolage, si toutefois elles ne sont pas animées d’un esprit encore plus répréhensible semblable à celui des missions dans les pays neutres parties de Berlin ou de Vienne et qui poursuivent l’objectif avéré de renforcer la « neutralité » dans l’intérêt de la stratégie militaire germano-autrichienne et de disposer l’étranger en sa faveur [5].

En somme, notre position à l’intérieur du parti est fort fâcheuse: il nous faut constamment concentrer toutes nos forces et faire preuve d’un grand courage pour traverser ce marais à gué. Par exemple, la résignation du Vorwärts [6] a été pour beaucoup d’entre nous un rude choc et nous avons parfois carrément honte d’avoir « presque s à participer à tout cela. Crois bien que nous nous efforçons à chaque occasion de lutter contre ce courant de débandade. Malheureusement, dans toutes les instances centrales du parti qui disposent actuellement du pouvoir extérieur, ce sont les éléments opportunistes qui dominent, toute opposition se brise, car les masses, en grande partie dispersées sur les champs de bataille, ne peuvent y opposer de résistance.

N.B.

J’ai été très contente de lire mon article dans ton journal du 30 septembre [7]. Mehring et moi-même continuons en effet à publier notre Correspondance [8] et il y a toujours un ou deux journaux qui la reproduisent (« La comédie » du 28 septembre était de Mehring [9]).

Maintenant, plusieurs demandes:

1) Sois gentil et fais publier la déclaration ci-jointe dans ton journal et dans le Volksrecht [10].

2) Ecris aux gens du Volksrecht pour leur demander de m’envoyer désormais un exemplaire du journal chaque jour (donne-leur mon adresse) et aussi les numéros anciens à partir du 1.9.

3) Ecris à Angelica Balabanoff [11] que je lui envoie en même temps une lettre par la même voie, qu’elle me confirme par carte postale (donne-lui mon adresse) qu’elle a reçu la lettre. En effet, Clara Zetkin lui a écrit il y a un mois à l’adresse de Mussolini [12] mais n’a pas reçu la moindre réponse.

4) Confirme toi-même par retour la réception de cette lettre par une carte postale anodine et dis-moi si tu vas satisfaire à mes demandes.

5) Ecris à la rédaction de l’Avanti! [13]: pour leur demander de m’envoyer aussi de suite un exemplaire de leur journal.

6) Envoie aussi la « déclaration » à l’Avanti!, car on ne peut savoir s’il la recevra par une autre voie.

Et maintenant, salutations et poignées de main cordiales à toi et à tous les amis de ma part et de la part des autres camarades qui sont restés de tout leur cœur fidèles à l’Internationale. Ecris- moi bien vite en donnant plus de détails, mais aussi en faisant plus attention, à l’adresse suivante: Monsieur Hugo Eberlein [14], Berlin-Mariendorf, Ringstrasse 82. Rien d’autre. Ainsi, je recevrai la lettre.

R. L.

Transmets mes salutations particulièrement cordiales à Otto Lang [15].

Notes:

1. Original IML, Moscou. Publié dans Niedersächsische Arbeiterzeitung n°182 du 7 août 1926.

2. La Berner Tagwacht, dont le rédacteur en chef était Robert Grimm, était en fait dirigée par Carl Moor. Ce journal allait d’ailleurs servir d’organe officieux de l’opposition de la gauche socialiste en Allemagne. Ainsi, en novembre 1914, Karl Radek se rend en Suisse « pour s’efforcer de faire jouer à la Berner Tagwacht le rôle d’organe à l’étranger de l’opposition allemande ». Clara Zetkin écrit à ce propos à Robert Grimm le 3 décembre 1914: « La Tagwacht est une joie pour nous. Nous nous jetons dessus chaque fois. Qui écrit les articles de  » Berlin  » ? ».

3. C’est-à-dire l’Union sacrée (Burgfriede).

4. Le 3 août 1914, le groupe parlementaire social-démocrate au Reichstag, le groupe vota à l’unanimité pour les crédits de guerre, la minorité se conformant à la décision de la majorité au nom de la « discipline » du parti.

5. Rosa I.uxemburg se réfère aux missions déjà entreprises par l’Autrichien W. Ellenbogen à Rome, Südekum à Stockholm et à Rome, Philipp Scheidemann en Hollande, ou bien par Wilhelm Janssen qui se rend également à Stockholm et compte aussi informer les paretis danois et norvégien. Au moment où elle écrit cette lettre, Rosa Luxemburg ne sait pas encore que Südekum a entrepris entre le 1er et le 16 octobre une nouvelle mission secrète en Roumanie. Elle en a eu vent à la mi-novembre (cf. lettre n° 239, note 78). Devenue publique, la mission de Südekum provoque des affrontements à l’intérieur du parti. A la réunion du 22 décembre 1914 de la direction du groupe parlementaire et du Comité directeur du SPD, G. Ledebour réclame la convocation du groupe parlementaire pour examiner le cas Sudekum qui « à l’insu du Comité directeur du parti s’est rendu en Roumanie envoyé par le gouvernement » et demande son exclusion du parti et du groupe parlementaire. La motion de Ledebour est rejetée.

6. Après le 4 août 1914, la rédaction de l’organe central du parti chercha à garder une certaine indépendance vis-à-vis de la direction du parti. Ph. Scheidemann affirme même que « la Commission de presse berlinoise, qui partageait à égalité avec le Comité directeur la responsabilité du Vorwärts. était entièrement contrôlée par Rosa Luxemburg ». L’aile droite à la direction du parti attendait le moment opportun pour frapper les rédacteurs rebelles au nombre de neuf qui avaient adressé dès le 3 août une protestation à la direction du parti et à la Commission de presse contre le vote des crédits de guerre. Le Vorwärts fut interdit une première fois pour trois jours le 21 septembre 1914 pour avoir publié une lettre du front. Or, le 28 septembre, le Vorwärts publiait un éditorial de Siegfried Nestriepke, vraisemblablement approuvé par le Comité directeur et intitulé « Deutschland und das Ausland » (L’Allemagne et l’étranger). Le numéro fut saisi par la censure et la parution du Vorwärts suspendue. Il reparut le 30 septembre avec une déclaration de Hugo Haase et de Richard Fischer s’engageant à ne plus aborder en temps de guerre les thèmes « de la guerre et de la lutte des classes ». La rédaction s’inclina, et c’est à cet épisode que se réfère R.L. Il faut noter toutefois qu’elle ne fut pas matée. Le Vorwärts, dont le rédacteur en chef était Hilferding, continua à garder une ligne politique indépendante, provoquant les attaques de l’aile droite du parti, et les majoritaires ne purent exercer leur contrôle exclusif et absolu sur le Vorwärts qu’à partir d’octobre 1916.

7. Cf. lettre à Mehring du 13 septembre 1914, note 29.

8. Sozialdemokratische Korrespondenz (cf. lettre à Mehring du 8 septembre 1914, note 13).

9. Il s’agit de l’article « Komodienspiele », repris de la Bremer Bürgerzeitung et paru dans la Berner Tagwacht du 28 septembre 1914.

10. Cf. lettre n° 234. Le texte de la déclaration était joint à la lettre. Elle paraîtra en effet, outre dans la Berner Tagwacht, dans le Volksrecht de Zurich, n° 254 du 31 octobre 1914, et dans la Schwäbische Tagwacht de Stuttgart du 11 novembre 1914.

11. Angelica Balabanova (1877-1965), originaire de Russie, fut l’une des dirigeantes de l’aile gauche du Parti socialiste italien qu’elle représenta à partir de 1912 au BSI. Secrétaire de la Commission permanente du mouvement de Zimmerwald fondée en 1915, elle fut l’une des fondatrices du Komintern qu’elle quitta en 1924.

12. Benito Mussolini était à l’époque directeur de l’Avanti! et considéré depuis le Congrès de Reggio Emilia du PSI (1912) comme le principal leader de la tendance révolutionnaire du PSI. Partisan de la neutralité lors du déclenchement des hostilités — l’Italie n’entrera en guerre qu’en 1915 — , il évolua assez rapidement vers l’ « interventionnisme de gauche » et fut démis de ses fonctions à la tête de l’Avanti! quelques jours après la date de cette lettre.

13. L’Avanti!, organe central du PSI depuis décembre 1896.

14. Hugo Eberlein (1887-1944) ; dessinateur, il fit partie du groupe t Internationale ». Arrêté à deux reprises pendant la guerre, il fut envoyé au front en 1916. Elu membre de la Centrale de la Ligue Spartacus en novembre 1918, il fut chargé de la diffusion de la Rote Fahne. Membre du CC du PCA, puis émissaire du Komintern, il fut arrêté en 1937 et mourut vraisemblablement en déportation en Union soviétique.

15. Otto Lang (1863-1936), dirigeant social-démocrate suisse, juriste. Rosa Luxemburg l’avait pressenti pour l’assister dans son divorce d’avec Gustav Lübeck.


Luxemburg - correspondance II


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