Notes bibliographiques sur Mattick (Rubel, 1970)

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Paru dans Économies et sociétés – Cahiers de l’I.S.E.A. (Etudes de marxologie N° 14, Le communisme : réalité et utopie).

Mattick, Paul, Marx and Keynes. The limits of the mixed economy. Boston, Porter Sargent, 1969, 364 p., index. (Extending Horizons Books.)

Plusieurs chapitres du présent ouvrage sont connus du lecteur français de ces Cahiers (cf. Paul Mattick : « Marx and Keynes », Etudes de Marxologie, 5 janvier 1962, pp. 113-215; «Valeur et socialisme», ibid.; 9, août 1965, pp. 139-172). Selon la thèse soutenue par l’auteur — qui se réclame des théories économiques de Marx — les solutions proposées par Keynes pour résoudre les problèmes économiques qui assaillent le monde capitaliste depuis la Première Guerre mondiale ne pouvaient avoir qu’une validité temporaire; en fait, les conditions qui ont permis aux réformes keynesiennes de révéler leur efficacité sont en train de disparaître, en sorte que l’analyse critique de Marx — prématurément considérée comme caduque — redevient actuelle, tant pour l’économie « ancienne » que pour l’économie « nouvelle ». Si Keynes, dont la connaissance du Capital paraît assez superficielle, s’est cru autorisé à taxer d’illogisme les théories marxiennes, à les tenir pour scientifiquement erronées et inapplicables à l’économie du monde moderne, il est facile de démontrer que dans la mesure où les conclusions keynesiennes paraissent « révolutionnaires », elles ne font que reprendre certaines thèses fondamentales de l’analyse marxienne que Keynes identifie trop vite à la théorie classique. Mattick démontre la « modernité » de la théorie marxienne de l’accumulation et de la baisse tendancielle du taux de profit en insistant particulièrement sur les aspects originaux de la méthode d’abstraction employée par Marx dans ses analyses des phénomènes de crises.

Ce n’est pas le moindre mérite d’un ouvrage dont les conclusions frappent par leur esprit peu orthodoxe quant à l’évaluation des perspectives du mouvement ouvrier: Mattick se garde bien de parler le langage de la « nécessité historique » du socialisme ou de la « mission historique du prolétariat ». Il tient pour probable que la classe ouvrière finira par refuser d’endurer indéfiniment les conséquences catastrophiques du système capitaliste dans ses diverses formes, allant du capitalisme privé traditionnel des pays développés au capitaliste « planifié » d’Etat des pays se disant socialistes.

M.R.

Mattick, Paul, Arbeitslosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den U.S.A. 1929-1935. Frankfurt, Verlag Neue Kritik, 1969, 118 p. (Archiv sozialistischer Literalur 15)

Mattick, Paul, « Marxismus und ‘Monopolkapital’ », in Monopol- kapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baran und Paul M. Sweezy. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, Wien, Europa Verlag, 1969, pp 31-59

Mattick, Paul, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, 1969. 68 p. (Provokativ)

Mattick, Paul, « Der Leninismus und die Arbeiterbewegung des Westens », in Lenin. Revolution und Politik. Aufsätze von Paul Mattick, Bernd Rabehl, Juri Tynjanow und Ernest Mandel. Suhrkamp Verlag, 1970, p. 206

Mattick, Paul, « Worker’s Control » in The New Left. A Collection of Essays, Boston, Porter Sargent Publisher, 1969, p. 475, bibliogr., index (Extending Horizon Books)

Les écrits de Paul Mattick se distinguent par le souci constant d’interpréter les problèmes économiques du temps présent au moyen de la clef méthodologique fournie par l’auteur du Capital. Toutefois, le « marxisme » de Mattick ne se reconnaît aucune affinité avec un courant quelconque se réclamant de la même école de pensée. C’est dire qu’il se ramène essentiellement à deux postulats: 1°) la validité de la théorie marxienne de l’accumulation du capital, fondement de la «loi du mouvement économique de la société moderne»; 2° la vocation libératrice du prolétariat moderne.

Les travaux ci-dessus, récemment publiés ou réédités, témoignent dès lors d’une double préoccupation: 1° Démontrer que le développement peu harmonieux de l’économie mondiale au XX° siècle ne cesse d’obéir aux impératifs découlant de la loi de valeur telle qu’ele préside aux échanges économiques sous le règne du capital; 2° envisager la probabilité d’une intervention révolutionnaire des classes ouvrières inévitablement placées, à un moment crucial de cette évolution, devant un choix dont l’évidence s’impose de plus en plus brutalement: socialisme ou barbarie.

L’enquête sur le chômage et le mouvement des chômeurs aux U.S. A. fut faite par Mattick en 1936 pour une revue sociologique, mais des circonstances extérieures en empêchèrent la publication. Dans leur avant-propos, les éditeurs précisent les raisons qui les ont décidés à faire imprimer ce travail : « L’enquête de Mattick est tout d’abord une analyse concrète, du point de vue prolétarien, du comportement de la classe bourgeoise à l’égard du chômage dans une phase décisive du développement capitaliste. En outre, l’auteur a réussi (…) à interpréter les résultats de son analyse dans le cadre de la théorie marxiste des crises et des tendances catastrophiques du système capitaliste ».

L’essai critique consacré par Mattick à l’ouvrage de Herbert Marcuse, l’Homme unidimensionnel (en français, aux Editions de Minuit, Paris, 1968) reprend, pour l’essentiel, les thèses exposées par l’auteur dans l’article que nous avons publié dans ces Cahiers sous le titre: « Les limites de l’intégration » (Cahiers de l’I.S.E.A., N°176, août 1966, pp. 173-200). Le texte de la brochure allemande se termine par quelques remarques à propos des chances que la classe ouvrière possède de « briser avec l’idéologie unidimensionnelle de la domination capitaliste »: « Mais cela non plus ne saurait être prédit avec certitude. Comme Marcuse le fait remarquer dans un autre ordre d’idées — une seule chance subsiste. Toutefois, ce n’est pas parce qu’une partie du prolétariat échappe au processus capitaliste d’intégration, mais parce que le capitalisme pourrait détruire le monde avant qu’il ne soit possible de l’arrêter. L’intégration dans la mort est la seule dont la possibilité réelle s’offre au capitalisme. Si le capitalisme ne prend pas ce chemin, l’homme unidimensionnel n’existera pas longtemps. Il disparaîtra au premier effondrement de l’économie capitaliste — dans les hécatombes que le capitalisme est en voie de préparer. Parvenu à l’apogée de sa puissance, le capitalisme est aussi le plus vulnérable. Quelque minimes que soient les chances d’une révolte, il s’agit de ne pas abandonner le combat. »

Toute la force, mais aussi toute l’ambiguïté du raisonnement marxiste apparaît dans ces lignes : le concept de « capitalisme » condensant toute une conception d’un système social de production, son emploi risque de faire oublier que ce système présuppose des rapports antagoniques de classes. Il n’y a pas de capitalisme sans classe ouvrière, donc pas de capitalisme « barbare » sans complicité, volontaire ou forcée, de la classe qui en est virtuellement la négation. C’est dire que l’impératif du refus ne peut être rattaché mécaniquement à une phase, aussi fatale soit-elle, de l’évolution de l’économie capitaliste. Admettre le contraire, s’est s’obliger à parler non de « chance », mais de miracle. Or, les prétentions matérialistes des marxistes visent précisément un comportement des masses ouvrières qui semble tenir du miracle plus que de la fatalité historique.

L’exemple de la révolution russe permet à Mattick de préciser sa pensée sur le problème des « conditions objectives », qui n’a pas cessé d’embarrasser les tenants de l’école. La Russie de 1917 ne remplissant aucune des conditions matérielles qui eussent permis à ce pays de passer du stade mi-féodal au stade socialiste, le parti bochévique a trouvé la voie libre pour une expérience d’industrialisation forcée qui n’a pu se réaliser que sous la forme d’un capitalisme d’Etat dirigé par un parti qui n’avait de « communiste » que le nom et dont la fonction « historique » ne pouvait consister qu’à se faire l’instrument politique du processus d’accumulation, à l’exemple de la bourgeoisie des pays occidentaux.

L’accumulation du capital dont Marx a élaboré le modèle scientifique, loin de reposer sur le seul type du capitalisme concurrentiel, prend, au contraire, appui sur le concept abstrait de capital total, indépendamment de toute structure capitaliste spécifique, qu’elle soit concurrentielle ou monopolistique. Telle est la thèse que Mattick oppose à celle de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, auteurs d’un ouvrage sur le Capital monopolistique (New York, 1966, édition allemande 1967) dont l’innovation théorique consiste à substituer à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit la « loi du surplus croissant », sous prétexte que l’économie capitaliste aurait subi depuis la disparition de Marx une transformation radicale, en passant de la concurrence au monopole. L’argument central opposé à cette « innovation » tire sa force d’une double considération irréfutable: 1° quelle que soit la forme physique du surplus capitaliste — donc de la plus- value — il s’agit toujours d’une certaine quantité de temps de travail, partie du temps de travail total, le taux de profit étant déterminé par les rapports de valeur entre le travail « vivant » et le travail « mort », et non par la masse des marchandises; 2° si l’on considère le capitalisme — à l’exemple de Marx — comme un système total, le problème de la consience de classe apparaît, chez Mattick, étroitement lié à celui des conditions de prospérité et de crise de l’économie capitaliste. La prospérité du système favorise l’« intégration », la crise produit la réaction inverse, qui prend des formes variées. Les tentatives des ouvriers pour rendre leur mouvement de résistance et de refus indépendant des fluctuations économiques sont elles aussi multiples, bien qu’elles n’aient encore produit aucun résultat décisif. Dans son essai sur le « contrôle ouvrier », Mattick passe en revue ces tentatives qui furent tantôt purement « idéologiques » (l’anti-réformisme de Rosa Luxemburg, de Lénine, etc.) tantôt réelles (le syndicalisme révbolutionnaire en France — dont Georges Sorel fut le théoricien le plus en vue — le Guild Socialism en Angleterre, l’organisation des Industrial Workers of the World aux U.S.A., etc.) Le cas des soviets russes illustre parfaitement les limites des efforts d’auto-émancipation ouvrière dans un pays dont les masses, après le renversement du tsarisme et de la bourgeoisie, devaient se heurter à l’immaturité des conditions économiques, alors qu’une nouvelle élite politique avait toutes facilités pour s’instituer en classe dirigeante et mettre fin aux expériences d’organisation autonome tentées par de nombreux ouvriers et paysans.

La rigueur logique du raisonnement suggère au lecteur une conclusion que Mattick devait faire sienne sous peine d’être taxé de… « matérialisme vulgaire »: le lien de causalité entre les « conditions objectives » et la conscience de classe constitue sans conteste le problème central du mouvement ouvrier; en tant que tel, ce problème, pour ne pas échapper à la stricte analyse scientifique, n’en est pas moins irréductible aux données empiriques de la réalité économique. Ce n’est pas pour des raisons scientifiques que le travailleur, investi par Marx d’une « mission historique », refuse son statut d’exploité et d’aliéné. Son comportement obéit aux mêmes impératifs éthiques qui sont à l’origine du mouvement d’idées et de transformation sociale qui porte le nom de communisme.

M. R.

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