Entretien avec le biographe de Fernand Loriot

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Paru dans La Révolution prolétarienne N°780 (mars 2013).

Julien Chuzeville tu viens de publier la première biographie de Fernand Loriot (*), un des fondateurs du PCF et, pour moi qui suis instituteur, une grande figure du syndicalisme enseignant. D’où t’es venu ton intérêt pour Loriot ?

 En m’intéressant à l’histoire du mouvement ouvrier en France dans la première moitié du XXe siècle, en particulier sur la période 1914-1939. Parmi la poignée des plus actifs pacifistes en 14-18, on trouve Loriot. Parmi les principaux fondateurs du PC en 1920, on trouve Loriot. Parmi les premiers communistes oppositionnels au milieu des années 1920, on trouve Loriot. Mais souvent il n’était mentionné qu’en passant, et on ne voyait pas le lien entre ses engagements successifs. A un moment j’ai eu envie de savoir : qui au juste était ce type ? Je n’ai pas été déçu. Au départ, je voulais juste écrire un article sur lui, mais au fur et à mesure, étant donné ce que je trouvais, ça s’est transformé en une biographie.

Les relations entre Fernand Loriot et Pierre Monatte sont anciennes et chaleureuses. Ce sont deux syndicalistes qui résistent à l’Union sacrée pendant la guerre, et deux communistes qui ne feront pas de vieux os au nouveau Parti…

Loriot et Monatte avaient en commun un attachement à la CGT syndicaliste révolutionnaire des années 1900-1910. Ils tenaient tous deux fortement à l’unité syndicale. Par contre Loriot était nettement plus intégré à sa fédération professionnelle que Monatte, qui lui mettait plus l’accent sur la nécessaire vitalité des bourses du travail et des unions locales et départementales.

Au-delà de Loriot et Monatte, il y a plus largement un groupe de militants importants qui ont été contre la guerre au sein du Comité pour la reprise des relations internationales, puis au PC au début des années 1920, puis communistes oppositionnels. Il est remarquable que l’on retrouve ces mêmes militants aux avant-postes, dans des contextes différents, au fil des années.

Lorsqu’est fondée la Révolution prolétarienne en 1925, Loriot reste encore un peu au PCF avant de rejoindre la RP. Il est pourtant déjà oppositionnel. Qu’espère-t-il pouvoir encore y faire de l’intérieur ?

En 1925 les principaux fondateurs de la RP venaient d’être exclus du PC, mais ils n’appelaient pas pour autant leurs sympathisants à le quitter : pour ce courant il s’agissait de défendre une orientation communiste indépendante et oppositionnelle, à la fois dans et hors du PC. Il faut avoir à l’esprit qu’à l’époque on ne savait évidemment pas quelle serait la suite de l’évolution de ce parti : on sait aujourd’hui que la pente était fatale, mais à l’époque ces militants veulent croire à un possible « redressement ». Et puis il ne faut pas oublier que Loriot avait grandement travaillé à la création du PC, et qu’il était difficile pour lui de considérer cette organisation comme irrémédiablement perdue. Finalement, il finit par s’y résoudre début 1926 en démissionnant. Mais certains oppositionnels continuent leur action dans le parti, par exemple Marcel Hasfeld n’en est exclu qu’en décembre 1927.

Et puis, il s’agissait en restant dans le PC d’être au contact des militants et d’éviter qu’ils ne se fassent entraîner dans la « bolchevisation ». Les oppositionnels parlaient de ne pas « abandonner » les militants à la direction inféodée à Moscou. Ils avaient d’ailleurs une audience dans le parti, comme le montre la « lettre des 250 » d’octobre 1925, qui sera finalement signée par 280 militants du PC.

Des figures comme Loriot nous donnent l’image de militants d’une autre époque, complètement dévoués et désintéressés à toute « carrière ». Crois-tu possible que nous retrouvions de tels militants de premier plan dans la société d’aujourd’hui ?

 Ces militants avaient été formés par le contact avec un milieu militant, et par des circonstances exceptionnelles. Adhérer à la CGT telle qu’elle existait en 1906, en ayant pleine conscience de l’esprit de ses statuts, c’est en soi un contexte particulier.

Aujourd’hui comme alors, il existe des militants parfaitement honnêtes et sérieux. On peut par contre se poser la question du fonctionnement des organisations actuelles, de ces multiples syndicats qui existent, et se demander s’ils ne font pas de fait une sorte de « promotion » des militants par la médiocrité. Il y a un siècle, il y avait extrêmement peu de permanents syndicaux. Je ne parle pas des décharges partielles, mais des militants qui sont permanents à temps complet depuis des années voire des décennies. Ce sont eux qui tiennent les appareils, et qui « sélectionnent » les militants. Un tel système ne favorise pas l’émergence de ce type de militants, qui vont au contraire se trouver en butte à bien des obstacles.

Mais pour répondre à la question, c’est évidemment possible que ça arrive de nouveau. De tels militants existent certainement aujourd’hui à la base : on le verra si les circonstances permettent qu’ils s’expriment pleinement, dans le cadre de puissantes luttes sociales à la fois unitaires et auto-organisées.

Entretien réalisé par Stéphane Julien

 (*) Julien Chuzeville, Fernand Loriot, le fondateur oublié du Parti communiste, Éditions L’Harmattan, collection Historiques – série « Travaux », Paris, 2012. 237 pages, ISBN 978-2-336-00119-7.

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