Vive la famine ! (Guesde, 1885)

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Publié dans le Cri du Peuple. Repris dans la brochure Le socialisme au jour le jour (1899) et dans La Révolution prolétarienne N°155 (juillet 1933).

C’est fait !

Par 308 voix contre 173 les élus du suffrage universel, gouvernement en tête, se sont portés au secours de la grande propriété terrienne, des Rothschild du sol, dont les « revenus » — selon l’expression ministérielle — vont être « augmentés » et garantis par un droit de trois francs par hectolitre sur les blés étrangers.

Peu importe que la France, en régime de propriété individuelle, ne produise pas le froment nécessaire à la nourriture de ses habitants, réduits encore par centaines de mille au pain noir de l’orge, sinon de l’ avoine. — On arrêtera à la frontière le pain blanc venu des Etats-Unis ou de l’Inde.

Peu importe que, sous l’action de la plus terrible des crises économiques, les salaires réduits ici et supprimés là rendent de plus en plus insoluble le problème de la vie ouvrière. — Le pain familial sera renchéri de 1 8 francs par an d’après M. Méline, de 25 à 30 francs d’après M. Duval, de 60 francs d’après M. Nadaud.

Vive la famine, du moment qu’organisée fiscalement elle peut seule rehausser le prix des fermages, c’est-à-dire sauver la rente foncière menacée par la concurrence céréalière américaine ou asiatique !

Le gouvernement a pour « devoir » — le mot a été dit — de protéger le travail national, lorsque ce travail est représenté par des nationaux qui ne travaillent pas, par la fainéantise possédante.

Il lui est au contraire interdit d’intervenir, son rôle de protecteur cesse, lorsque le travail national qui crie vers lui est représenté par les travailleurs eux-mêmes, par la classe ouvrière des villes et des campagnes.

Nul n’ignore, en effet, que si les revenus propriétaires, après s’être démesurément accrus pendant les trois premiers quarts de ce siècle, ont baissé depuis quelques années par suite de l’importation des produits agricoles du dehors, les salaires prolétariens ont été — et continuent à être — bien autrement affectés par l’envahissement de la main-d’œuvre étrangère.

C’est par dix-huit cent mille que se chiffrent les bras italiens, belges, allemands et espagnols qui à l’atelier et aux champs ont concurrencé ou remplacé les bras nationaux. Plus de travail pour nos salariés ou le travail au rabais !

Et quoique les victimes d’une pareille invasion n’aient jamais demandé l’exclusion de concurrents transformés en affameurs ; quoiqu’ils se soient bornés dans leur programme électoral, devant la commission d’enquête et ailleurs, à réclamer de la loi un tarif minimum au-dessous duquel il fût prohibé de faire travailler, ils se sont toujours vus repoussés avec perte, l’Etat ne pouvant pas s’immiscer dans le jeu naturel de l’ offre et de la demande.

Le laisser-faire, laisser-passer était un principe sacré, auquel — même pour arracher à la faim des milliers de femmes et d’enfants — il était défendu de toucher, parce que le principe, alors, se traduisait par Une réduction des prix de revient ou par un accroissement de profits pour les employeurs.

Il tombe en revanche au rang de simple « balançoire », et l’on se fait gloire de le balancer, dès qu’appliqué, non plus aux producteurs mais aux produits,il entraîne pour d’autres employeurs l’abaissement des prix de vente ou une réduction de bénéfices.

De même que la République en danger faisait à Rome suspendre toutes les lois, dans notre France capitaliste tout doit être sacrifié aux revenus du capital en danger.

Tout, même nos gouvernants, qui ne sont pas sans savoir quelle responsabilité ils ont assumée en se présentant d’id quelques mois, devant le pays électoral, comme « la République du pain cher ».

C’est leur mort politique que quelques-uns au moins viennent de signer — et qu’ils re-signeraient tous à l’occasion — pour satisfaire la gent capitaliste dont ils ne sont que les valets.

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