Bases marxistes du capitalisme d’Etat de l’Union soviétique (Le Corre, 1966)

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Publié dans la Revue socialiste N°192, pp. 324-342 [3ème article d’une série, avec précédents: N°189-190, pp. 129-140, N°191, pp. 256-270; et suivants: N°193, pp. 474-487, N°194, pp. 78-98]. Né à Rouen, instituteur, député PCF de Seine-et-Oise en 1936, Darius Le Corre (1903-1996) rompt avec le PCF à la suite du pacte germano-soviétique, participe à un « Mouvement communiste français indépendant » et rejoint la SFIO en 1952 (cf. Pivertistes et communistes dissidents dans la SFIO, 1945-68).

Les dirigeants de l’U.R.S.S., dans les années qui suivirent la révolution d’octobre 1917, savaient, en vertu des critères marxistes qu’ils avaient étudiés avant d’être portés au pouvoir, qu’il ne leur était pas possible d’instaurer le Socialisme dans l’ancien empire des « Tsars ».

Ils savaient même, comme je le montrerai dans la conclusion de mon étude, qu’ils étaient contraints au Capitalisme d’État (celui de la N.E.P., qui était un capitalisme semi-intégré précédant un capitalisme entièrement intégré). Ils prétendirent, cependant, que l’U.R.S.S. était une société socialiste. Ils le prétendirent parce qu’ils avaient peur de perdre l’appui des peuples en leur disant la vérité, et aussi parce qu’ils pensaient que leurs difficultés seraient vite surmontées. Pourtant, peut-on aller au Socialisme dans le mensonge ? Ne valait-il pas mieux exposer dans quelles conditions l’U.R.S.S. pourrait avancer dans la voie des rapports sociaux socialistes car, dans le Socialisme dont le pavillon sert à couvrir des marchandises frelatées, ce qui est fondamental, ce n’est pas la construction des usines, aussi important que cela puisse être pour le relèvement, dans certaines condition, des niveaux de vie, mais les rapports sociaux que les hommes établissent entre eux, qu’ils vivent en communauté ou indépendamment les uns des autres. Les mensonges soviétiques ont permis à la bourgeoisie occidentale, jusqu’à nos jours, de discréditer le Socialisme et le marxisme qui condamnent sans rémission le comportement économique, social et politique du P.C.U.S. A notre époque, je ne suis pas tellement certain que les dirigeants de ce Parti mentent sciemment aux peuples car, après s’être pénétré de cette équation antimarxiste et absurde : Bureaucratie permanente et incontrôlée par le peuple = classe ouvrière, ils doivent relever, selon le sociologue Karl Mannheim, de « ces groupes dominants qui sont dans leur façon de penser si fortement liés à la situation favorable à leurs intérêts qu’ils perdent finalement la faculté de voir les faits qui pourraient les troubler dans leur conscience de seigneurs ». Pourquoi faut-il donc qu’aux dépens des peuples la présence au pouvoir, quand elle est trop prolongée, corrompe ainsi certains hommes ? Quand de jeunes écrivains tels Siniavski et Daniel montrent avec courage, dans leurs œuvres, quelles sont les tares du régime soviétique, les vieux bonzes se mettent en colère et les jettent en prison au lieu de chercher une solution aux problèmes posés par eux. Pourtant, Siniavski n’avait-il pas raison d’écrire :

« A notre nouveau Dieu, nous n’avons pas seulement sacrifié nos vies et notre sang. Nous lui avons aussi sacrifié notre âme blanche comme la neige après l’avoir souillée de toutes les ordures du monde… Afin que les prisons disparaissent pour toujours, nous avons bâti de nouvelles prisons. Afin que toutes les frontières s’effacent, nous nous sommes entourés d’une muraille de Chine. Afin que le travail devienne un repos, nous avons instauré le travail forcé. Afin que plus une goutte de sang ne soit jamais versée, nous avons tué, tué, tué ».

I) Aveuglement sur la nature de l’U.R.S.S.

C’est en 1925 que le jeune secrétaire du P.C.U.S. posa devant le XIV° Congrès de ce Parti la question de savoir si l’U.R.S.S était ou non un capitalisme d’Etat. Il déclara :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Non, elles ne le sont pas. Et pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas deux, mais une seule classe, la classe des ouvriers, qui possède, en la personne de l’État les instruments et les moyens de production et qui n’est pas exploitée, car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble. Je puis dire que ceci n’est tout de même pas le socialisme intégral, si nous considérons les restes de bureaucratisme qui subsistent dans les organismes dirigeants de nos entreprises ».

Dans ce texte, Staline énumère les critères qui permettraient d’affirmer que l’U.R.S.S. est socialiste. Or, comme aucun de ceux-ci, pas plus en 1925 qu’en 1966 n’est applicable à l’U.R.S.S., on est en droit d’affirmer qu’en vertu de ces mêmes critères, l’U.R.S.S. est un capitalisme d’État. Reprenons ce texte :

1) l’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État parce qu’on n’y trouverait pas deux, mais une seule classe. Staline reconnaît cependant qu’il s’y trouve « des restes de bureaucratisme » qui empêchent l’U.R.S.S. de réaliser le socialisme intégral. « Des restes » !…

Or, depuis 1925, tout le monde sait qu’en U.R.S.S. la bureaucratie cooptée a pris des proportions monstrueuses. C’est maintenant une classe sociale avec ses caractéristiques propres, ses privilèges ; une classe qui a été abondamment décrite dans de nombreux ouvrages mais plus particulièrement dans « La nouvelle classe » du Yougoslave Djilas. Et cette classe a des intérêts qui s’opposent à ceux de la classe ouvrière et de la paysannerie soviétiques.

Il est assez curieux, d’ailleurs, de voir Staline prétendre qu’il n’y a qu’une seule classe en U.R.S.S., même en 1925, alors qu’il n’est pas sans avoir appris auprès de son maître Engels que là où il y a État, il y a obligatoirement classes antagonistes : « Tout État est forcément un organe de domination d’une classe par une autre ».

Vérité générale qu’il faut nuancer en signalant qu’il s’agit des deux classes fondamentales autour desquelles d’autres peuvent se ranger et qu’il est des circonstances où l’État réalise l’équilibre des classes de forces sensiblement égales, comme ce fut le cas par exemple, sous Louis XIV et sous Napoléon III.

Enfin, l’État dont il est question ici est l’État politique, l’ambition du Socialisme étant de substituer à l’administration des hommes l’administration des choses, cette substitution résultant de l’impossibilité dans laquelle se trouveront les hommes, un jour, de s’opprimer et de s’exploiter dans le régime d’abondance qu’ils auront créé et où ils seront quasiment placés sur un égal plan de technicité et de culture empêchant la constitution de monopoles économiques, culturels ou professionnels, menaçant l’équilibre de l’ensemble de la société.

A cette étape de l’histoire il n’y aura plus aucune espèce de différence entre la capacité gestionnaire d’une cuisinière et celle d’un administrateur quelconque dans n’importe quel secteur de la société. Nous en sommes encore loin.

2. — L’U.R.S.S., selon Staline, ne serait pas un Capitalisme d’État parce que les ouvriers possèderaient en la personne de l’État les instruments et les moyens de production.

Avouons que ce sont là de bien drôles de « propriétaires » puisque ceux-ci ne peuvent même pas choisir librement, démocratiquement, les membres du conseil d’administration chargé d’administrer ce qu’il est convenu d’appeler « leurs » biens.

Et ces administrateurs bureaucrates qui jouissent collectivement de tous les droits et profits du propriétaire sans toutefois s’en reconnaître le titre, non seulement interdisent aux « propriétaires » selon la Constitution de disposer de « leurs » biens, mais encore exigent de ceux-ci qu’ils se montrent obéissants, sous peine de sanctions.

En somme, les travailleurs soviétiques sont aussi près, en droit, des moyens de production qu’ils mettent en œuvre, qu’ils pourraient l’être spatialement d’une propriété qui leur aurait été reconnue par acte notarié dans Uranus ou Jupiter ! Comme quoi la prestidigitation sociale est une bien belle chose !

3. L’U.R.S.S. ne serait pas un Capitalisme d’État, enfin, parce que les ouvriers n’y seraient pas exploités, « car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire va à l’élargissement continu de la production, c’est-à-dire à l’amélioration de la position de toute la classe ouvrière dans son ensemble ». Le « dans son ensemble » qui jette un voile pudique sur les privilèges de la Bureaucratie qui, selon Staline, fait évidemment partie de la classe ouvrière, est des plus charmant ! Mais qui fixe les salaires en U.R.S.S. ? La Bureaucratie. Qui décide « de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire », c’est-à-dire du montant de « la plus-value » ? La Bureaucratie. Et cette Bureaucratie omnipotente, cooptée, incontrôlée par le peuple, utilise cette « plus-value » non pour l’amélioration de la classe ouvrière « dans son ensemble », mais pour l’amélioration de sa propre position de classe, à elle, sur les plans politiques, économiques et sociaux.

Comme dans tout régime capitaliste, en U.R.S.S., l’exploitation des travailleurs fait que ceux-ci ne savent pas quand ils cessent de travailler pour reconstituer la valeur de leur force de travail et commencent à travailler pour la classe qui les exploite.

En vérité, en 1966, le texte de Staline devrait se lire de la manière suivante :

« Prenons un autre type d’entreprise — les entreprises d’État. Sont-elles du capitalisme d’État ? Oui, elles le sont. Pourquoi ? Parce que l’on n’y trouve pas une, mais deux classes fondamentales : celle des bureaucrates cooptés qui possède en la personne de l’État qu’elle contrôle seule, les instruments et moyens de production, et la classe des ouvriers qui est exploitée car le maximum de ce que l’on obtient dans l’entreprise au-dessus du salaire, arbitrairement fixé par la bureaucratie, est utilisé, pour une part, à l’élargissement des revenus des bureaucrates et, pour une autre, aux amortissements et investissements également fixés et répartis arbitrairement. Je puis dire que c’est bien là du capitalisme bureaucratique d’État si l’on considère l’importance du bureaucratisme qui s’est développé dans le parti unique et dans les organes dirigeants de nos entreprises ».

II. – Aveuglement sur le caractère soi-disant non-capitaliste des catégories économiques et sociales en U.R.S.S.

Dans son ouvrage « Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », ouvrage qui fait encore autorité parmi les « communistes » dans les passages que je cite, Staline écrivait en 1952 :

« Si on envisage la question du point de vue formel, du point de vue des processus qui s’opèrent à la surface du phénomène on en arrive à cette fausse conclusion que les catégories du capitalisme restent soi-disant en vigueur dans notre économie. Mais si l’on analyse la question du point de vue marxiste, qui fait une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme, entre les processus profonds de développement et les phénomènes superficiels, on ne peut arriver qu’à cette conclusion : c’est que chez nous se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme mais que le fond a changé.»

Marx, lui, répond, traitant de ce que deviennent les catégories du capitalisme en régime socialiste:

« En un mot : si l’on dépouille le salaire aussi bien que la plus value, le travail nécessaire aussi bien que le surtravail, du caractère spécifiquement capitaliste, ces formes disparaissent par là même et il ne reste que leurs fondements communs à tous les modes sociaux de production ».

Comme quoi, contrairement à ce qu’affirme Staline, Marx ne fait pas « une distinction rigoureuse entre le contenu du processus économique et sa forme ».

Pour Marx, quand le contenu social change, la forme, elle aussi, change.

Dans le passage du féodalisme au capitalisme, l’auteur du Capital souligne « l’immense importance » du changement dans la forme du prélèvement sur le travail correspondant à un nouveau contenu social. A la corvée, prélèvement de valeurs d’usage par le seigneur, succède la plus-value, prélèvement de valeurs d’échange par le capitaliste.

Lorsqu’un régime socialiste se substituera à un régime capitaliste, le travailleur ne continuera pas à suer de la plus-value puisqu’il ne sera plus exploité mais à produire un « surplus» socialiste » dont la forme démocratique et le contenu social seront tout à fait différents.

Tout en reconnaissant qu’en U.R.S.S. « se sont principalement conservés la forme, l’aspect extérieur des anciennes catégories du capitalisme », Staline voudrait, cependant, que les économistes renoncent à employer, s’agissant de son régime, des notions utilisées par Marx pour faire l’analyse et la critique du capitalisme, étant donné que le fond, le contenu de ces notions ont changé. Voyons comment il présente sa revendication et demandons-nous si celle-ci est justifiée.

« Je pense, écrit-il, qu’il faut renoncer à certaines autres notions empruntées au Capital, où Marx se livrait à l’analyse du capitalisme, — et artificiellement accolées à nos rapports socialistes. parler entre autres de notions telles que le travail « nécessaire » et le « surtravail », le produit « nécessaire » et le « surproduit », le temps « nécessaire » et le « temps extra ». Marx a analysé le capitalisme afin d’établir l’origine de l’exploitation de la classe ouvrière, la plus-value, et de fournir à la classe ouvrière privée des moyens de production une arme spirituelle pour renverser le capitalisme. On comprend que Marx use ici de concepts (catégories) qui correspondent parfaitement aux rapports capitalistes. Mais il serait plus qu’étrange de se servir actuellement de ces concepts, alors que la classe ouvrière, loin d’être privée du pouvoir et des moyens de production, détient, au contraire, le pouvoir et possède les moyens de production. Les propos sur la force de travail comme marchandise et sur le « salariat » des ouvriers sonnent d’une façon assez absurde sous notre régime : comme si la classe ouvrière, possédant les moyens de production, se salariait elle-même et se vendait à elle-même sa force de travail. Il n’est pas moins étrange de parler aujourd’hui de travail « nécessaire » et de « surtravail » : comme si, dans nos conditions, le travail des ouvriers donné à la société en vue d’élargir la production, de développer l’instruction, de protéger la santé publique, d’organiser la défense nationale, etc.. n’était pas aussi nécessaire à la classe ouvrière, aujourd’hui au pouvoir, que le travail dépensé pour subvenir aux besoins personnels de l’ouvrier et de sa famille ».

Ainsi donc, il faudrait renoncer aux notions capitalistes, en U.R.S.S., parce que, dans ce pays, la classe ouvrière :

1° ) détient le pouvoir ;

2°) possède les moyens de production.

Qui, de nos jours, ayant quelque culture politique, peut croire à de pareils boniments ? La réalité dément la propagande. Et cela parce que la pensée des dirigeants soviétiques a cessé d’être dialectique, c’est-à-dire révolutionnaire. C’était bien à prévoir, d’ailleurs. A partir du moment où le mouvement révolutionnaire est consciemment le fait d’une minorité et non de la masse elle-même, le moment arrive où cette minorité maîtresse du pouvoir se comporte d’une manière réactionnaire.

Avant la prise du pouvoir, en 1789, la minorité bourgeoise était révolutionnaire. Mais, dès que celle-ci s’est emparée du pouvoir avec l’aide de la masse dont elle défendait les intérêts en même temps que les siens propres par rapport à ceux du féodalisme monarchique, elle s’est retournée contre le peuple et s’est mise à l’exploiter pour son propre compte. De nos jours, des technocrates salariés font chorus avec l’ensemble des travailleurs contre le capitalisme libéral et semi-libéral, mais, soyons assurés que s’ils parvenaient à accéder au pouvoir, ils ne manqueraient pas de se retourner contre la masse, de tout faire pour échapper à son contrôle et l’exploiter dans les cadres d’un capitalisme d’État plus ou moins intégré.

Cette situation doit amener les travailleurs à réfléchir sur ce que doivent être les partis, les syndicats, et leur action, de manière à ne pas être éventuellement frustrés de leur victoire.

Mais revenons au caractère antimarxiste, antidialectique, réactionnaire de la pensée des dirigeants soviétiques. Selon Marx, le mouvement s’explique par la dialectique, c’est-à-dire la confrontation de forces contradictoires : la thèse et l’antithèse s’abolissant l’une et l’autre dans une synthèse qui est quelque chose de nouveau et qui amorce un autre cycle. Pour lui, il n’y a pas, comme le croit Staline, avec sa soi-disant distinction rigoureuse marxiste entre le contenant et le contenu, la forme thèse contenant l’antithèse sociale dans un état d’équilibre figé et définitif, mais lutte entre deux contradictoires dominantes pour aboutir à une synthèse qui se réalise dans une nouvelle forme ayant un nouveau contenu antithétique. Si l’on transpose dans la réalité sociale ce raisonnement philosophique on peut dire que la thèse des formes économiques et sociales représentées par la bourgeoisie libérale ou d’État entre en lutte avec l’antithèse sociale représentée par les salariés.

Et le résultat de ce combat n’est pas comme le désire la la bourgeoisie libérale ou d’État un régime stabilisé où les travailleurs s’épanouiraient dans des formes capitalistes, mais un régime où les notions de propriété privée des moyens de production (au niveau de l’individu, du groupe ou de la minorité qui confisque l’État), la plus-value, le profit, le salariat disparaissent avec la bourgeoisie en tant que classe privilégiée pour laisser la place aux notions de propriété réellement collective et de surplus socialiste.

Disparaît également la notion de classe salariée à laquelle se trouve substituée celle de société sans classes, de travailleurs associés (l’association présuppose l’égalité) recevant de la société non pas un salaire (ce qui présuppose l’exploitation) mais un revenu social. L’ « ancien » a été aboli. Il n’en reste plus rien quant à la forme et quant au contenu. Seuls demeurent dans l’abstrait, c’est-à-dire sans caractérisation propre, « les fondements communs à tous les modes de production »: propriété, prélèvements sur le travail, surplus, investissements, etc…

La société se trouve mûre alors pour d’autres mutations dont, à notre époque, il ne nous est pas encore possible d’avoir quelque idée.

Et il est certain que la philosophie marxiste ayant épuisé son rôle social et humain devra laisser la place à d’autres philosophies surgies d’autres réalités afin qu’à travers des révolutions de tous ordres l’humanité poursuive son destin qui est de tenter de s’égaler aux dieux de ses rêves.

III. – La bureaucratie soviétique est-elle une classe ?

Dans la Revue socialiste de mars 1965, n°181, page 297, j’ai posé une série de questions: « Peut-il y avoir dans une société exploitation sans classe exploiteuse ? » Cette question était pleinement justifiée car Serban Voinea affirme, d’une part :

— « Les régimes communistes n’ont aboli ni l’exploitation ni l’oppression » (page 43).

Et d’autre part:

— « Il n’existe plus, en U.R.S.S., de classe s’appropriant la plus-value créée dans le processus de production » (page 44).

« Alors, qui se l’approprie ? avais- je demandé.

— « Les fonctions exercées dans le passé par les capitalistes le sont en U.R.S.S. par les organes collectifs » (page 44).

J’ai demandé : « Les organes collectifs seraient-ils sans contenu de classe ? ».

Et j’ajoutais : « Dans l’affirmative, l’U.R.S.S. étant une société sans classes, serait donc une société socialiste où s’exercerait cependant l’exploitation de l’homme par l’homme ? Cela n’est pas possible ».

 A aucune de ces questions Serban Voinea n’a répondu.

Pour ne pas répondre à la première il s’évade dans l’histoire. Et alors que je demandais s’il peut y avoir dans une société d’exploitation sans classe exploiteuse, il explique que dans le passé des sociétés sédentaires ont été exploitées par des sociétés nomades. Ce que personne ne conteste. Il explique aussi que l’U.R.S.S., en tant que nation, exploite ses satellites, mais était-ce nécessaire puisque j’avais écrit, page 44 du n° 183 de La Revue Socialiste :

« Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les dirigeants soviétiques se sont livrés à un pillage en règle des États satellites : indemnités de guerre, transfert d’usines, création de sociétés mixtes,traités commerciaux inégaux, etc.. ».

De toute évidence la question visait l’U.R.S.S. Serban Voinea n’y a pas répondu. Aussi je la repose sous la forme suivante :

1. — L’U.R.S.S. peut-elle être une société d’exploitation sans classe exploiteuse ?

Et je continue de demander :

2 — Qui s’approprie la plus-value en U.R.S.S. ?

3. — Si les organes collectifs soviétiques exercent des fonctions capitalistes, ces organes ne sont-ils pas des organes aux mains de « capitalistes collectifs » ?

4. — Si l’U.R.S.S. est une société sans classes, c’est-à-dire socialiste, peut-elle être en même temps une société où s’exerce l’exploitation de l’homme par l’homme ?

IV. — Critères de classe de la bureaucratie soviétique.

Serban Voinea cite des textes de Marx d’où il ressort que celui-ci distingue entre classes conscientes et classes inconscientes :

« La domination du capital, lit-on dans son Anti-Proudhon, a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour pour elle-même. Dans la lutte, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe ».

Quels sont les éléments constitutifs d’une classe consciente ou non d’elle-même ? Marx nous le dit :

— « Par le fait de vivre dans des conditions économiques qui distinguent leur mode d’existence, leur intérêt et leur culture de ceux des autres classes et les posent réciproquement en ennemies, des million des familles constituent une classe ».

(Marx, 18 Brumaire).

Mais qu’est-ce qu’une classe pour elle-même ?  D’après les textes cités par S. Voinea c’est une classe consciente de ce qui fait son originalité et qui lutte ; une classe qui se constitue en « communauté », en « union nationale », en « organisation politique ». Et S. Voinea de conclure :

« De toute manière, c’est son rapport vis-à-vis des moyens de production qui donne naissance à une classe. La propriété de grandes superficies de terres crée le propriétaire foncier, celle des machines et des matières premières le capitaliste industriel. Le manque de tout moyen de production caractérise le prolétaire.

« C’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne me paraît pas répondre à ces traits que je ne lui applique pas le nom de classe.

« Darius Le Corre choisit pour la classe des critères différents ».

Ce texte appelle les observations suivantes :

1. – Il est faux d’affirmer que je ne choisis pas pour critère fondamental d’une classe « son rapport vis-à-vis des moyens de production ».

J’en veux pour preuve ce qu’écrit S. Voinea lui-même au début de son étude de la classe, page 395 : « Sans être « capitaliste » (or c’est exactement le contraire que je prétends. D.L.), il existerait pourtant on U.R.S.S., selon Darius Le Corre, une «classe exploiteuses, composée de « tous les privilégiés groupés au sein du parti ou gravitant autour de ce dernier » et qui sont les vrais propriétaires des moyens de production ».

Par contre, j’ai cité quelques privilèges de la classe bureaucratique. Mais Marx, parmi ses critères, ne compte-t-il pas « le mode d’existence » ? Trop de technocrates qui se disent facilement socialistes oublient les privilèges dont jouit toute classe dominante.

C’est ce qu’avait bien compris Lénine quand, avant la prise du pouvoir, il écrivait dans « L’Etat et la Révolution » :

« Particulièrement remarquable, à cet égard, est une des mesures prises par la Commune, et que Marx a souligné : suppression de tous frais de représentation, suppression des privilèges pécuniaires des fonctionnaires, réduction de tous les traitements des fonctionnaires au niveau du « salaire de l’ouvrier ». C’est ici justement qu’apparaît avec le plus de relief le tournant de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, de la démocratie des oppresseurs à la démocratie des classes opprimées, de l’Etat comme « force spéciale » destinée à opprimer une classe déterminée, à la répression des oppresseurs par la force générale de la majorité du peuple des ouvriers et des paysans. Il est « d’usage » de se taire là-dessus comme sur une « naïveté » qui a fait son temps, exactement comme les chrétiens qui, une fois leur culte devenu religion d’Etat, ont « oublié » les « naïvetés » du christianisme primitif et son esprit démocratique révolutionnaire ».

2. — S. Voinea déclare que c’est parce que le groupe dominant en U.R.S.S. ne lui paraît pas répondre aux traits dégagés par Marx qu’il se refuse à lui appliquer le nom de classe.

Pourquoi se contente-t-il de cette simple affirmation ?

Pourquoi ne confronte-t-il pas la Bureaucratie soviétique avec chacun des critères de Marx qu’il a énumérés ?

Ce qu’il ne fait pas je vais le faire pour bien montrer que cette Bureaucratie est une classe sociale. S’agissant de la « culture » S. Voinea soutiendra-t-il que celle des techno-bureaucrates soviétiques est la même que celle des ouvriers et des paysans ? M. Robert Bordaz, retour d’U.R.S.S., nous a appris dans son ouvrage que « La grande majorité des fils d’ouvriers ou de paysans restent ouvriers ou paysans. Au contraire, le plus grand nombre des fils d’intellectuels deviennent intellectuels : on ne cite l’exemple d’aucun d’eux astreint à un travail manuel, même en cas d’échec dans ses études ».

S. Voinea sait-il que pour poursuivre des études en U.R.S.S. il faut être présenté par des parrains et avoir satisfait à une enquête sociale ?

Sait-il, comme nous l’a appris une enquête récente sur l’enseignement dans les grands pays du monde, que l’entrée dans l’enseignement supérieur résulte d’une sélection stricte ? Sait-il que les fils des techno-bureaucrates fréquentent des écoles qui leur sont tacitement réservées ? S’agissant des « conditions économiques », du « mode d’existence », des « intérêts » qui caractérisent une classe, Lénine, reprenant à son compte les critères de Marx, a écrit le 28 juin 1919 dans son étude « La Grande initiative » :

« On appelle classes de vastes groupes d’hommes qui se distinguent par la place qu’ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par la loi) aux moyens de production, par leur rôle dans l’organisation sociale du travail et donc par les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont ils disposent. »

Cette définition s’applique de la manière suivante à la société soviétique:

1°) Les techno-bureaucrates occupent dans le système de production sociale une place de dirigeants investis de tous les pouvoirs par le parti unique, leur parti. Les travailleurs qui leur sont entièrement subordonnés n’exercent aucun contrôle sur eux. Ils n’occupent qu’une place d’exécutants.

2°) Le rapport des techno-bureaucrates aux moyens de production sont ceux du propriétaire à sa propriété. Certes, les techno-bureaucrates ne possèdent pas individuellement de moyens de production mais ils les possèdent tous d’une manière indivise, parce que seuls ils en disposent. Privés du droit de décider de l’utilisation des instruments de travail comme de l’orientation et du volume de la production, les travailleurs soviétiques expropriés par les techno- bureaucrates sont totalement privés de propriété sociale. Sans démocratie, pas de propriété socialiste.

3°) Pour « l’organisation sociale du travail » la responsabilité en incombe exclusivement aux castes administratives, économiques, syndicales, dominées par le Parti. Dans ce domaine, le travailleur soviétique n’a qu’un seul rôle à jouer : obéir et se laisser exploiter.

4°) En ce qui concerne enfin « les moyens d’obtention et la part de richesses publiques dont disposent les classes sociales », on peut dire que, comme ils disposent seuls des moyens de production, les techno-bureaucrates soviétiques décident seuls de la répartition du revenu national. Et c’est ainsi qu’en bons « possesseurs de toutes les richesses matérielles et spirituelles de la nature », comme dit Djilas, ils peuvent jouer leur rôle d’accapareurs de plus-value, ce en quoi consiste précisément la fonction capitaliste.

Si tout cela n’est pas suffisant pour qualifier classe sociale ce que S. Voinea appelle « le groupe dominant en U.R.S.S. », que faut-il de plus ? Si tous les traits qui selon Marx définissent une classe ne sont pas applicables à la techno-bureaucratie, que S. Voinea nous démontre que cette techno-bureaucratie a la même culture, les mêmes intérêts, le même mode d’existence, les mêmes conditions de travail, les mêmes droits sur les moyens de production, le même rôle dans l’organisation sociale du travail, les mêmes moyens d’obtention et la même part de richesses publiques que les travailleurs des usines et les kolkhoziens.

J’attends la démonstration. Et qu’on ne dise pas que cette classe techno-bureaucratique n’est pas une classe consciente, une classe pour elle-même car, alors, pourquoi la dictature ? Pourquoi la mise en prison de Siniavski et Daniel ? La classe techno-bureaucratique a conscience de constituer une communauté qui se renouvelle par cooptation. Elle a son parti: le P.C.U.S. Elle constitue une union nationale.

La classe paysanne soviétique a conscience d’être exploitée. La dictature l’empêche de constituer son parti mais elle lutte par le sabotage du travail dans les kolkhozes. L’ampleur de son combat est tel que la Russie qui, avant 1914, était le grenier de l’Europe, est contrainte d’importer chaque année des millions de tonnes de blé de l’étranger.

La classe ouvrière, elle aussi, est consciente d’être une classe exploitée. Elle est encadrée de manière à ce qu’elle ne puisse agir de façon autonome. Son combat prend la forme d’une interprétation selon ses intérêts des directives du plan.

J’ai montré, par exemple, dans un précédent article à propos de la fabrication de fauteuils comment les travailleurs interprétaient les normes du plan qui leur était imposé.

Évidemment, la techno-bureaucratie ne constitue pas une classe homogène. Les castes qui la composent se disputent le partage de la plus-value arrachée aux salariés. Cette lutte prend l’aspect d’un débat apparemment technique.

La discussion, par exemple, sur le degré de libéralisation à introduire dans l’économie dissimule l’opposition d’intérêts entre les bureaucrates centralisateurs, d’une part, et les technocrates libéralisants, d’autre part, ou, si l’on veut, entre les gens du Parti et les dirigeants des entreprises.

V. — La propriété.

Parmi les arguments que j’ai mis en avant pour affirmer que la Bureaucratie soviétique était propriétaire de fait des moyens de production et d’échange, il en est deux que je suis allé prendre chez Marx. L’un se rapporte à la division du travail et l’autre au caractère propre de toute bureaucratie.

Serban Voinea estime « pour le moins hasardeux de vouloir prouver, grâce à un texte de Marx de 1841-1842,  que les moyens de production soviétiques appartiennent à la bureaucratie».

Soyons sérieux. Ne versons pas dans la démagogie. Ne reprenons pas à notre compte les arguments de nos adversaires que gêne la pensée marxiste. Surtout quand soi-même on se recommande de cette pensée que l’on considère valable tant que le monde dans lequel nous vivons ne sera pas sorti du capitalisme. Va-t-on interdire l’étude de Corneille et de Racine dans nos écoles sous prétexte que ces analystes prestigieux des passions et des caractères humains ont vécu au XVII° siècle ?

« Ah ! pourrait dire à nos contemporains Racine, reprenant à son compte l’apostrophe de Hugo en la modifiant dans sa forme, ne voyez-vous pas que lorsque je vous montre Hermione, Bérénice ou Narcisse c’est à vous-même que je vous révèle ? ».

Tant qu’il y aura des êtres humains qui aimeront et se distingueront les uns des autres par leurs caractères, les plus grands de nos poètes, qu’ils soient du XV° siècle comme Villon, du XVII° siècle comme Corneille, Racine et Molière, ou du XIX° comme Hugo, ils seront toujours, pour l’essentiel, les contemporains de ceux qui les liront.

Tant qu’il y aura des exploiteurs, des capitalistes, des salariés, Marx vaudra toujours la peine d’être consulté. Et ce n’est pas moi qui irai reprocher à Serban Voinea, dans sa réponse, d’avoir cité un Marx de différentes époques, sinon d’avoir, trop souvent, isolé ses citations de leur contexte.

a) La division du travail et la propriété.

Ayant rappelé que pour Marx « la division du travail… implique la propriété » et que « division du travail et propriété privée sont, au demeurant, des expressions identiques », Serban Voinea écrit:

« On ne voit pas bien en quoi cette constatation, faite en 1845, confirmerait l’affirmation que l’appareil de production de l’U.R.S.S. serait la propriété de la bureaucratie soviétique ».

Serban Voinea le verrait très bien s’il se rappelait, que, selon Marx et Engels :

1°) C’est la division du travail, née du développement des techniques, qui a entraîné la désagrégation des communautés primitives et donné naissance à la propriété privée.

2°) Le communisme, c’est la suppression de toute division du travail et par suite de toute propriété privée.

« La transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures, ne peut être arrêtée par le fait qu’on s’en débarrasse idéalement, comme s’il s’agissait d’une notion générale, mais uniquement par le fait que les individus se soumettent de nouveau ces puissances extérieures et abolissent la division du travail. Ce n’est pas possible sans la communauté. Ce n’est que dans la communauté que l’individu acquiert les moyens de développer ses dispositions dans tous les sens. Ce n’est que dans la communauté que la liberté personnelle devient possible ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

« Dans la véritable communauté, les individus acquièrent leur liberté dans et par leur association ».

Marx, l’Idéologie Allemande, p. 65.

Par leur association, c’est-à-dire dans l’égalité des droits et des pouvoirs. A cette « véritable communauté », Marx oppose

« la pseudo communauté que les individus ont jusqu’ici pu former (celle-ci) a toujours pris vis à vis d’eux une forme indépendante, comme union d’une classe en face d’une autre ; elle était en même temps, pour la classe opprimée, non pas seulement une communauté tout à fait illusoire, mais encore une nouvelle chaîne ».

C’est ce qui se passe de nos jours. L’U.R.S.S. n’est pas « une véritable communauté ».

Dans cette « pseudo-communauté » les individus n’y sont pas associés. Ils ne s’y trouvent pas politiquement, économiquement, socialement sur un plan d’égalité. Ils ne jouissent pas des mêmes pouvoirs. Ils ne sont même pas des citoyens. Ils sont les sujets du P.C.U.S. et de sa Bureaucratie. En U.R.S.S. « la transformation, par la division du travail, des facultés personnelles en puissances extérieures » se manifeste encore. C’est pourquoi il existe une Bureaucratie qui joue son rôle dans la division sociale du travail et qui, pour jouer ce rôle, a confisqué les moyens de production et d’échange à travers la personne de l’État.

A travers l’État les moyens de production sont propriété collective pour la Bureaucratie elle-même et propriété privée par rapport au reste de la population. L’U.R.S.S. sera une « véritable communauté » le jour où elle ne sera composée que d’ « associés » ; le jour où elle abolira division du travail parce que les individus se seront soumis les puissances extérieures que la division du travail avait engendrées à partir des facultés personnelles.

La division du travail implique la propriété privée. La suppression de la division du travail ouvre les portes à la communauté socialiste ou communiste. En Occident il s’agit d’une propriété capitaliste morcelée. En U.R.S.S. d’une propriété capitaliste intégrée à l’État.

En Occident la propriété est une propriété individuelle ou de groupe et en même temps de classe.

En U.R.S.S. elle est uniquement une propriété de classe.

En Occident règne une bourgeoisie libérale et semi-libérale.

En U.R.S.S. règne une bourgeoisie d’État.

Et en Occident comme en U.R.S.S. les bourgeoisies maîtresses des moyens de production et d’échange utilisent ceux-ci pour exploiter les travailleurs en prélevant sur eux de la plus-value.

b) La Bureaucratie et la propriété.

Serban Voinea écrit :

« D. Le Corre cite un passage de « La Critique de la Philosophie de l’État de Hegel », dans lequel Marx fait le portrait de la Bureaucratie. Celle-ci, écrit Marx, « tient en sa possession l’essence de l’Etat », l’essence spirituelle de la société : c’est sa propriété privée ». De cette mainmise de la bureaucratie sur l’Etat, D. Le Corre conclut que les gérants soviétiques de l’économie, tout en étant privés de titres de propriété, en possèdent une, qui serait, selon Marx, « l’État politique » (ce que Marx affirme en effet au sujet de la bureaucratie en général), mais D. Le Corre ajoute qu’ils posséderaient aussi l’État « économique et social », ce qui peut être autre chose et que Marx ne dit pas. Mais en quoi cela résoud-il le problème de savoir si le groupe dominant de l’U.R.S.S. est propriétaire des moyens de production ? ».

Effectivement Marx ne dit pas que la Bureaucratie en général dont il décrit admirablement la mentalité possède l’État « économique et social » mais c’est pour l’excellente raison que, de son temps, il n’y a pas une seule Bureaucratie qui se soit emparée d’un État à économie intégrée.

Les seules bureaucraties que Marx a connues étaient contrôlées par le Prince ou par des gouvernements démocratiques mais, même dans ces cas, Marx estime que la bureaucratie considère comme « sa propriété privée », « l’essence de l’État, l’essence spirituelle de la société ».

Dans son ouvrage « La République à refaire » notre ami André Ferrat a bien montré comment sous la III° République c’était en fait la haute administration bourgeoise qui menait le char de l’État. Cela est apparu tellement clair à l’opinion publique qu’un adage proclame: « Les gouvernements passent, l’Administration demeure ». Mais ce que Marx ne pouvait dire de son temps, il est possible de le dire maintenant, à la lumière de l’expérience soviétique.

S’en tenir à la lettre de Marx ce serait en l’occurrence trahir sa pensée et la vérité. Car l’esprit de la critique de la Bureaucratie par Marx c’est que cette dernière s’approprie tout ce qu’elle contrôle. Les États que Marx a connus étaient des États politiques. Or voilà que, pour la première fois dans l’histoire, une Bureaucratie, avec l’U.R.S.S., non seulement contrôle la politique de ce pays mais aussi son économie et ses organisations sociales intégrées, et qu’en outre, elle n’a de compte à rendre qu’au P.C.U.S., c’est-à-dire à elle-même !

Dans de telles conditions, comment ne pas prétendre que cette Bureaucratie propriétaire privée de l’État où elle se maintient par la dictature est par cela même propriétaire des moyens de production étatiques ? La propriété n’est-elle pas « le droit d’user, de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou les règlements » ?

Des « lois » et des « règlements » élaborés et édictés par la Bureaucratie soviétique elle-même !… Serban Voinea appelle les bureaucrates soviétiques des « gérants ». Des « gérants » de qui ? Du peuple ? Ils ont été choisis par le P.C.U.S. qui lui-même s’impose au peuple.

Drôles de « gérants » en vérité, comme je l’explique plus haut, que ces personnages qui rançonnent et sanctionnent le peuple « propriétaire constitutionnel » des moyens de production et d’échange !

Serban Voinea se refuse à qualifier classe la bureaucratie soviétique.

Pour lui c’est « un groupe ».

Un groupe dans la classe unique ? Brejnev et Kossyguine appartenant à la même classe sociale que le magasinier Popov ? Mais n’est-ce pas Serban Voinea qui nous a rappelé, sans que cela fût nécessaire, que l’on devait définir les classes par leur rapport aux moyens de production ? Serban Voinea pense-t-il que Popov, le magasinier, a les mêmes droits que Brejnev et Kossyguine sur les moyens de production soviétiques ? Quand Popov a-t-il été appelé à choisir librement, démocratiquement l’orientation économique à donner à son pays ? Non, Brejnev et Kossiguyne n’appartiennent pas à la même classe que Popov. Ils ne sont pas membres d’un groupe particulier de la classe de Popov. Ils appartiennent à une classe qui a confisqué l’État, l’économie, et qui exploite Popov.

Serban Voinea écrit :

« Or, tout en gérant d’énormes moyens de production, les dirigeant.» soviétiques n’ont sur eux; aucun des attributs du propriétaire capitaliste. Celui-ci jouit des trois éléments constitutifs de la propriété individuelle, à savoir l’usus, le fructus et l’abusus. Le membre de la « classe bureaucratique » n’a pas un seul de ces attributs. Il ne peut ni acheter des moyens de production, ni vendre ceux qu’il gère, ni en hériter ou les laisser à ses descendants. Il ne peut ni les louer ou les donner en location, ni les hypothéquer, ni — ce qui est vital — s’en approprier les revenus ».

Ainsi, pour Serban Voinea la seule propriété capitaliste qui puisse exister au monde c’est la propriété individuelle.

Sommes-nous encore au XIX° siècle ?

Pour Serban Voinea il ne peut pas y avoir une propriété de classe, c’est-à-dire une propriété dont aucun membre ne puisse disposer à titre personnel mais dont la classe, elle, peut disposer soit pour exploiter les travailleurs quand la société est divisée en classes, soit pour satisfaire leurs besoins dans le cas d’un régime de travailleurs associés.

Pour Serban Voinea comme pour un certain nombre d’économistes et de sociologues pour qu’il y ait capitalisme il faut qu’il y ait propriété morcelée, individuelle, échange entre propriétaires, marché multilatéral, libre concurrence.

C’est ne pas sortir du libéralisme économique du XIX°. Or si l’on accepte la méthode de Marx parce qu’elle est toute orientée contre l’exploitation de l’homme par l’homme il faut définir le capitalisme non par la libre concurrence mais par la plus-value. Marx a écrit :

« Dans une société donnée, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital, entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes ».

(Marx, Le Capital, chap. XXV.)

Dans ce régime où l’unique capitaliste, ou encore la compagnie de capitalistes préfigurent la classe bureaucratique soviétique, entité indissociable, où se trouve la libre concurrence ? L’achat, la vente, la location entre capitalistes sont des phénomènes qui ont disparu. Ce qui reste, c’est l’échange entre « l’unique capitaliste » ou « la compagnie de capitalistes », d’une part, et les travailleurs salariés, d’autre part : force de travail contre salaires.

« Supposons que l’entrepreneur capitaliste utilise son propre capital et qu’il soit son propriétaire foncier, toute la plus value affluerait alors dans sa poche ».

(Marx, Salaires, prix et profits)

C’est exactement ce qui se passe en U.R.S.S. où le rôle de l’entrepreneur capitaliste est joué par la Bureaucratie propriétaire de fait de l’État.

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