Après le 26e Congrès de la C.G.T. (Valière, 1946)

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Article de Marcel Valière paru dans Masses N°3 (juin 1946).

Dans la vie déjà longue de la C. G. T. le 26e Congrès qui vient de se tenir marquera sans conteste une date importante. Il a consacré la mainmise du Parti communiste sur le mouvement syndical français.

Si l’on veut bien se rappeler que, lors de la fusion entre C. G. T. et C. G. T. U., celle-ci était bien plus faible numériquement que la première et que ses militants avaient dû souscrire à toutes les exigences des dirigeants confédérés pour obtenir l’unité syndicale exigée par Moscou, on ne pourra que mieux apprécier le chemin parcouru depuis 1936. Il y aurait toute une étude à faire, riche d’enseignements, sur les causes diverses de ce renversement, en dix années, de la situation et pourquoi Frachon 1946 a réussi là où Monmousseau 1920 avait échoué.

Quoi qu’il en soit, c’est à plus de 80 % des voix que les thèses présentées par Frachon et ses amis l’ont emporté dans les différents votes qui ont été émis sur le rapport d’activité, les modifications aux statuts et la résolution générale. Quand on connaît la vie syndicale et quand on n’ignore rien des procédés employés par les « majoritaires » dans les assemblées générales de syndicats, dans les congrès de fédérations et d’unions départementales qui ont précédé le congrès confédéral, cela signifie, non pas que les 4/5e des 5 millions et demi d’adhérents sont d’accord avec le programme et les méthodes préconisés par la tendance stalinienne, mais que les 4/5 des cadres syndicaux sont stalinisés : nuance !
Dans un précédent numéro, Masses a donné un aperçu, par l’exemple de la Fédération postale, de la façon dont se fait la conquête, la colonisation d’une organisation syndicale.

Depuis la libération et plus particulièrement dans la période qui a précédé le congrès confédéral, le siège des fédérations et des unions départementales a été pratiqué d’une manière systématique, les militants non staliniens éliminés par tous les moyens, les interventions non conformistes étouffées. Certains congrès d’U. D. par exemple (Côte-d’Or, Puy-de-Dôme, Hérault, Ardèche…) ont été des modèles du genre ! Malheur à qui osait réclamer l’indépendance du syndicalisme. Il était sans autre forme de procès mis dans le même sac que les Belin, Dumoulin, Froideval. Quant à ceux qui se plaignaient de l’insuffisance des salaires et des traitements et réclamaient une action énergique sans en exclure la grève, ils étaient traités de provocateurs et conspués sans ménagement.

C’est ainsi que s’est préparé le congrès de la C. G. T. Ajoutons pour être complet que le mode de représentation des syndicats ne comptant pas 5.000 adhérents favorisait les manœuvres bureaucratiques et que, dans certaines corporations, les réunions n’ont groupé qu’un nombre infime, ridicule de syndiqués, les « durs » naturellement.
Aussi les jeux étaient-ils faits d’avance au Parc des Expositions. Et les discussions de ces cinq jours n’ont pas déplacé dix voix dans un sens ou dans l’autre. Un chef d’orchestre invisible mais vigilant dirigeait l’ensemble et évitait les fausses notes tout au moins au sein de la majorité. Car, malgré tout, il y eut des interventions hétérodoxes dont la plupart provoquèrent des « mouvements divers » mais les majoritaires, sûrs de leur victoire, laissèrent s’exprimer les orateurs minoritaires, sans trop de remous ni de huées.
Les thèmes essentiels traités ont été, outre l’indépendance du syndicalisme, le problème des salaires et des prix, celui de la production et de la reprise économique et enfin les moyens d’action.

Sur aucune de ces questions l’unanimité ne s’est réalisée. Mais si l’on analyse les débats et les votes, il apparaît que trois courants, trois tendances existent au sein de la C. G. T. : le courant néo-réformiste stalinien, majoritaire ; le courant réformiste traditionnel dont le leader reste l’inamovible Jouhaux — le courant du syndicalisme de lutte des classes. Jouhaussistes et Frachonistes s’opposèrent quant à la mise en tutelle de la C. G. T. par le P. C. mais par ailleurs, sur tous les autres points, à quelques nuances près, leur accord est complet, ils préconisent la même politique syndicale. En bref, Jouhaux est minoritaire mais le jouhaussisme est toujours majoritaire. Le manifeste qui est sorti du congrès a été rédigé par Frachon, Jouhaux et Saillant et il n’ont eu aucun mal à s’entendre. Ce qui sépare les réformistes des staliniens dans le mouvement syndical ce ne sont donc pas de graves divergences de principes, des conceptions opposées en matière de programme revendicatif, une vue différente de l’action à mener — puisque ces deux courants font bloc chaque fois que ces problèmes sont soulevés — c’est, avec les oppositions de personnes, la lutte sournoise pour conserver ou conquérir les leviers de commande. Sur ce terrain-là, les staliniens ont marqué beaucoup de points, les principales fédérations : métaux, bâtiment, cheminots… et unions : région parisienne, Nord, Rhône, Bouches-du-Rhône… sont entre leurs mains. Les modifications aux statuts votées par le congrès auront pour résultat de consolider fortement leur mainmise dans l’avenir. Tout cela n’a rien de réjouissant. Les réformistes sont-ils capables de remonter le courant et de reprendre le terrain perdu? C’est plus que douteux et est-ce souhaitable? La plupart de leurs dirigeants sont blanchis sous le harnais, leur prestige est souvent plus ou moins atteint parce qu’au cours de leur longue carrière syndicale ils ont commis maints et maints compromis boiteux que les syndiqués n’ont pas toujours oubliés, ils n’ont pas d’autre part pour les aider de toutes les manières un parti politique puissant et discipliné. L’orientation qu’ils proposent ne se différencie guère pratiquement de celle de leurs frères ennemis. Il faut dénoncer chez certains d’entre eux une tendance à envisager d’un œil favorable l’opportunité nouvelle scission comme il faut dénoncer avec les manœuvres staliniennes tendant à faire démocratie syndicale, à rendre l’atmosphère irrespirable, à subordonner le mouvement syndical à un parti politique, et donc à répéter la lamentable histoire de la C. G. T. U.

Le troisième courant a fait entendre sa voix au congrès. Mais les critiques qu’il a formulées rapport d’activité, les propositions pratiques présentées pour l’avenir s’adressaient moins aux congressistes eux-mêmes qu’à l’ensemble des syndiqués. Indépendance du syndicalisme? Oui. Mais aussi syndicalisme de lutte et non de collaboration de classe. Au manifeste Frachon-Jouhaux-Saillant il a opposer son propre manifeste dans lequel il développe ses mots d’ordre revendicatifs et d’action :

1° Déblocage des salaires avec revalorisation du salaire de base, échelle mobile et contrôle ou la comptabilité patronale ;

2e Action directe de la classe ouvrière en y comprenant la grève au lieu de la seule action parlementaire menée depuis des mois et dont la duperie et l’inefficacité ne sont pas à démontrer.

A la formule incomplète et dangereuse : produire, produire, clamée et proclamée à tous les échos, il a opposé d’abord les statistiques officielles qui montrent clairement que ce sont les trusts qui, jusqu’à ce jour, ont été à peu près exclusivement les seuls bénéficiaires de l’effort ouvrier, il a opposé ensuite un plan de production et de reconstruction conçu pour les seuls intérêts des masses laborieuses.

Sur le plan international également il a ses conceptions particulières à celles communes aux deux autres courants.

Certes, soyons sans illusion sur les résultats immédiats de notre tentative de redressement et de regroupement syndical sur le plan révolutionnaire. Pourtant elle n’est pas restée sans écho au congrès en dépit de tout ce que la bureaucratie confédérale a déployé d’efforts pour la combattre, l’étouffer ou la minimiser.

La tâche sera difficile à conduire à bien peut apparaître à certains comme surhumaine. Mais dans la voie qui mène à la libération sociale, rien n’est facile. La solution viendra d’en bas. Le mécontentement est grand parmi les syndiqués de base en raison de l’insuffisance du pouvoir d’achat provoqué par la hausse réelle des prix et le blocage effectif des salaires. Un malaise existe, provoqué aussi bien par le suivisme dont fait preuve la C.G.T. depuis vingt mois, que par le régime intérieur instauré par les cadres staliniens.

Les mois qui vont suivre permettront de vérifier qui a vu juste des uns et des autres, qui a lancé d’ordre les mieux adaptés à une situation économique donnée, les plus conformes aux intérêts immédiats et généraux de la classe ouvrière. Nous vivons un temps où tout peut évoluer très vite à condition que l’avant-garde consciente multiplie ses efforts et ne désespère pas.

val46 - 0001

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