Pourquoi et comment créer une organisation européenne ? (Dessaux, 2007)

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Ce texte a été rédigé en 2007 sous forme de réponse à quelques remarques reçues à l’article « Europe : cinquante ans de retard sur les capitalistes », mais il était resté inédit. Il est publié ici, avec quelques retouches.

L’article « Europe : cinquante ans de retard sur les capitalistes » n’a pas vocation à résoudre un problème, mais plus modestement, à le poser. La campagne pour le non au référendum sur le traité constitutionnel européen a permis de vérifier deux choses : qu’il n’était pas toujours facile de distinguer un non souverainiste d’un non européen et social ; qu’il y avait une véritable demande dans ce sens, amenant des courants jadis eurosceptiques à développer une thématique du « non pour l’Europe ». Autrement dit, il y a à la fois un problème et une demande, allant dans le sens d’un mouvement social européen. Le problème est une fois de plus : que faire ? Ou plutôt, par où commencer ? Par où commencer ? Une réponse est suggérée dans mon article, mais sans doute de façon sans doute trop implicite. Les syndicats sont trop intégrés aux systèmes sociaux de chaque pays pour pouvoir être le moteur d’un tel mouvement ; par contre, les organisations politiques – au moins, celles qui ne sont pas totalement digérées par le système électoral dans lesquelles elles sont moulées – et dans une plus vaste mesure encore, le mouvement associatif, bénéficient d’une plus grande marge de manœuvre pour aller dans cette direction, même si cela suppose un certain volontarisme.

Si on est dans le domaine du volontarisme politique, alors, affirmer la volonté d’être un mouvement à l’échelle européenne est un acte essentiel. E.P. Thompson, dans son œuvre si souvent citée sur la formation de la classe ouvrière en Angleterre, insiste sur la transformation essentielle contenue dans la déclaration des statuts de la société de correspondance londonienne : « que le nombre d’adhérents soit illimité ». Pour défendre la révolution française et en propager les idéaux outre-manche, ces républicains anglais ont mis à bas la barrière toute simple qui consistait jusqu’alors à limiter le nombre d’adhérents à une société. Je crois que le premier geste doit être aussi simple : « que toute personne résidant en Europe puisse être adhérent ».

Il n’est pas besoin, pour commencer, d’exister simultanément dans les 27 pays de l’UE et son cortège de postulants, pour pouvoir s’affirmer comme européens. Il suffit de personnes ou de groupes déterminés à aller dans ce sens, dans quelques pays, unis dans une structure ouverte à tous ces résidents de l’Europe, qui partagent la conviction qu’on ne s’oppose pas à l’Europe capitaliste par le repli nationaliste, mais par l’Europe socialiste – quelque soit, d’ailleurs, le contenu que chacun met dans ce mot. Et pour commencer, s’il faut un début au commencement, alors, un lieu de débat sur ces thèmes, allant à la recherche d’interlocuteurs européens, serait un point de départ honorable – puisqu’il semble faire défaut alors qu’au centre et à droite, les partisans de l’Europe capitaliste ne manquent pas de lieux pour le faire.

Le problème n’est pas d’unifier tous et n’importe qui sur un programme européen, mais que chaque courant d’idée, chaque sensibilité, soit progressivement amené à le faire sur ses propres bases. Il y a, au sein du mouvement progressiste, une pluralité de points de vue, qui se retrouvent généralement à travers toute l’Europe sous des formes variées. Si ne serait-ce que l’un de ces courants de pensée faisait l’effort de se doter d’une existence européenne, il aurait fait un premier pas susceptible d’en entraîner d’autres, chacun sur leurs propres bases, qu’ils soient anarchistes ou sociaux-démocrates. Bien sûr, il ne s’agit pas de doter de « structures » européennes, d’un quelconque comité ou d’un secrétariat chargé de coordonner quelques échanges, aussi aimables soient-ils, mais bien d’une existence commue, d’un sentiment pour les adhérents de faire partie d’un même ensemble, de partager non seulement des idées, mais des actions communes, une participation commune aux décisions. C’est effectivement d’une « autre Europe » qu’il s‘agit, d’un mouvement qui se constitue.

Bien sûr, il y a la barrière des langues, qui pénalise surtout les français – dont la compétence linguistique est souvent risible – mais est-ce une barrière bien sérieuse si on est d’accord sur la nécessité de le faire ? Et bien sûr, ce n’est pas l’organisation en tant que telle qui crée le mouvement social, mais sans rentrer dans ce vieux débat, elle y contribue et elle y participe ; dans tous les cas, l’existence même d’organisations ou d’associations véritablement européennes oblige, en soi, à penser les choses différemment. Quelle que soit les divergences que je puisse avoir avec Attac sur le fond, j’ai été agréablement surpris par l’affiche signée par l’ensemble des Attac d’Europe pour exprimer leur refus du TCE. Au moins, il s’agissait clairement d’une réflexion commune entre habitants de l’Europe sur un sujet européen, et c’est très important.

Cela dit, il est quelques questions qui me paraissent particulièrement importantes pour formuler un programme Européen. La première a été esquissée, de différentes manières, lors de la campagne sur le TCE, et pourrait revenir à l’avant-scène avec la promesse de refont des institutions européennes : celle de la Constitution. Il est important de mettre en avant l’idée simple, évidente même, qu’il ne saurait y avoir de constitution sans assemblée constituante élue au suffrage universel. Au sein de la gauche, il y sans doute des idées extrêmement variées sur ce que pourrait être cette constitution, mais cela n’a pas d’importance : le combat sur l’idée même d’une constituante ne peut être que fructueux pour donner une dimension véritablement européenne, créer des rapprochements,… il faut éviter, justement, de se trouver dans la situation du TCE, dont la modalité de validation a été différente dans chaque pays, rendant impossible un véritable débat mobilisateur à l’échelle européenne. Par contre, si l’on en croit les dernières déclarations, cela veut dire qu’il faut se fixer cet horizon 2009 pour faire avancer l’idée, et avec elle, l’idée d’une Europe véritablement sociale.

Le deuxième point, pour lequel il existe nombre d’esquisses, mais pas de bataille commune, c’est celle des droits sociaux européens. Il est évident que les délocalisations internes à l’Europe et la mise en concurrence des travailleurs entre eux font un tort considérable à l’Europe. Souvenons-nous de toutes ces personnes qui, en 2002, déclaraient avoir voté Le Pen « par peur de l’Europe », et qui n’étaient sans doute pas toutes racistes, encore moins fascistes. Tant qu’on se trouve face au « on n’y peut rien, c’est la faute à l’Europe », leur nombre ne fera que croître. Or, l’Europe sociale doit partir de quelques points très simples : l’idée d’un salaire minimum européen, par exemple, alors qu’il n’existe même pas de salaire minimum dans plusieurs pays de l’Union. Un salaire minimum européen, c’est à la fois la promesse d’une augmentation de revenu pour les pays où les salaires sont bas, et celle de conserver son emploi dans les autres. C’est une façon simple de parler d’Europe sociale. Dans tous les cas, il est important de définir, sur les principales questions sociales (salaires, conditions de travail, chômage, sécurité sociale, logement, transports,…), un programme social fondé sur l’égalisation par le haut, par les meilleures normes existant au sein de l’Union, plutôt que par le bas comme le font les politiques actuelles.

Evidemment, il est encore deux questions importantes, qui sont celles de la laïcité – laquelle fait singulièrement défaut dans l’Union (presque autant que dans la gauche actuelle !) – et celle de la monarchie. Pour la première, rassembler les laïques européens ne semble pas insurmontables, cela implique précisément de mettre l’accent sur l’Europe, c’est-à-dire non pas sur la laïcité à défendre ou à conquérir dans chacun de nos pays, mais sur ce qu’elle pourrait être, par exemple, dans une constitution européenne. La question de la monarchie ne suscitera pas que des amis, y compris et surtout et même une extrême gauche qui hésite souvent à s’attaquer à ce symbole, mais cela ne peut pas faire de mal de rappeler que, Européens et Egalitaires, nous ne souhaitons pas une Europe dans laquelle des têtes couronnées, des personnes qui ne doivent leur statut qu’à leur naissance, ont un rôle politique si minime soit-il. Cela s’applique encore plus à la théocratie vaticane, naturellement, puisqu’il ne saurait être question de tolérer un régime absolument non-démocratique intégré à l’Europe au point d’y battre monnaie. Là encore, c’est la question de la constitution, donc de la constituante, qui est centrale.

Ce que je suggère, c’est une stratégie à géométrie variable, à cause de la complexité, de la nouveauté et de l‘ampleur du chantier. Il faut à la fois parvenir à mettre la question sur le tapis, de manière large et sans a priori ; parvenir, chacun dans nos sensibilités politiques, à faire comprendre l’importance de l’enjeu et la nécessité de s’y adapter au sein de son propre courant d’idée ; faire valoir quelques idées fortes, autour de l’assemblée constituante et d’un programme social européen, car l’idée même en est, au moins au stade où nous en sommes plus importante que le contenu que nous y mettons. Car ce qui est important, c’est le changement d’angle de vue, la capacité à adopter un point de vue européen sur les questions sociales et politiques qui est la pierre angulaire du combat pour un mouvement social européen, pour une Europe socialiste.

Nicolas Dessaux

Madrid_October15

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