Korolenko vu par Rosa Luxemburg (1922)

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Paru dans l’Humanité du 14 février 1922.

KOROLENKO
VU PAR ROSA LUXEMBOURG

Nous trouvons dans l’introduction dont Rosa Luxembourg fait précéder une traduction de Korolenko, le passage suivant:

D’après ses origines, Korolenko peut se réclamer de trois nationalités différentes. Il est à la fois Polonais, Ukrainien et Russe. De bonne heure il connut le conflit des races. Mais déjà comme enfant, son cœur sut aimer les hommes sans faire de distinction, et libéré de tout nationalisme, il sut rester fidèle toute sa vie il un idéal purement humain.

Pourtant quelle que soit sa haine de toute forme de chauvinisme. Korolenko est bien un poète russe, peut-être le plus Russe de tous ceux qui ont écrit en prose. Ce ne serait pas assez dire qu’il aime son pays, il en est amoureux, amoureux de la nature russe, amoureux des charmes intimes que recèle chaque région du vaste empire.

Son amour embrasse également les rivières somnolentes, les vallons bordés de forêts et ce peuple russe si simple, si naïf dans sa foi, qui sait unir à un humour débordant une mélancolie profonde. Ce n’est pas dans les villes, dans un luxueux compartiment de chemin de fer ou dans l’agitation de la vie civilisée qu’il se trouve chez lui, il n’est lui-même, tout à fait lui-même que sur les grand’routes. Le sac au dos, le bâton qu’il s’est taillé lui-même, à la main, il marche devant lui, d’un pas lent et grave, s’abandonnant au hasard des rencontres. Tantôt il suit un groupe de pèlerins qui vont se prosterner devant l’icône de la vierge, tantôt étendu, près d’un fleuve, il cause avec des pêcheurs à la lueur d’un feu de nuit, tantôt couché sur un de ces primitifs petits bateaux vapeur qui se meuvent lentement comme pris de sommeil, il écoute les conversations d’une foule bigarrée composée de paysans, de soldats et de mendiants voilà la vie qu’il aime, voilà sa vie. Et se mêlant au peuple, il ne sera pas l’observateur distant qu’était Tourguenev, aristocrate aux bonnes manières. Korolenko n’a aucune peine à trouver un contact direct avec le peuple; il trouve tout naturellement le ton pour parler aux gens simples et aussitôt devient un des leurs. C’est ainsi qu’il traversa le grand pays de Russie d’un bout à l’autre, qu’il ressentit les charmes de la nature, et que son esprit se remplit de cette poésie naïve et primitive que Gogol avait connue avant lui c’est là qu’il apprit à aimer ce peuple russe si fataliste et flegmatique d’ordinaire, et que rien ne paraît pouvoir ébranler quand il est au repos, mais qui; au moment de la tempête, soudainement s’éveille, pour atteindre les plus grands héroïsmes; faisant alors preuve d’une force que rien ne saurait abattre. Tel Korolenko lui-même, dont les paroles d’ordinaire couplent doucement sans se presser, pour prendre tout à coup l’allure d’un fleuve grondant et débordant prêt à envahir ses berges.

Voilà ce qui nous fait aimer le poète que fut Korolenko. Pourtant ses poésies apparu tiennent à une autre génération. Ses contes aux tons variés et délicats reflètent la vision d’un temps qui n’est plus, La Russie de Korolenko, c’est la Russie d’hier, qui a fait place aujourd’hui à cette autre Russie que nous montrent Gorki et ses amis et où dominent l’orage et la tempête. Mais déjà chez Korolenko lui-même, la vision de la Russie d’hier, semble, vers la fin de sa vie, s’évanouir. Chez lui comme chez Tolstoï ce fut le militant d’un nouvel ordre social qui l’emporta pour finir sur le poète et le rêveur. Lorsque Tolstoï avait commencé à prêcher son évangile sous forme de petits contes populaires, Tourguenev lui écrivit à Yasnaya Poliana pour le supplier au nom de la patrie de revenir à l’art pur. Il en fut de même pour Korolenko. Lorsqu’il se fit journaliste ses amis regrettèrent le poète. Mais l’esprit de responsabilité sociale qui est au fond de tout littérateur russe fut plus fort chez Korolenko que l’amour de la nature et de la vie errante sur les grandes routes, que le besoin d’épanchement du poète. Entraîné par la vague révolutionnaire qui devait tout balayer, le poète se tut. Et il ne resta plus qu’un militant, luttant pour la liberté, le chef du mouvement d’opposition, représenté par l’intelligentsia russe.

C’est ainsi que Rosa Luxembourg s’exprime sur Korolenko. Et personne peut-être n’était plus qualifié qu’elle pour comprendre le grand écrivain russe. Chez elle comme chez Korolenko, c’est le même sentiment pour les charmes intimes de la nature, allié à un amour universel de l’humanité, la même profonde bonté qui s’étend tout ce qui est vivant, une pitié qui enveloppe tout ce qui souffre, unie à une joie d’enfant devant tout ce que la vie offre de beau.

Vladimir_Korolenko

Pour compléter l’image que Rosa Luxembourg trace de Korolenko, nous ajouterons quelques détails biographiques sur le poète russe.

La vie de Korolenko

Korolenko naquit à Jitomir, ville de Volhynie, en 1853. A 17 ans, il était à Petrograd, où il devait étudier l’agriculture. Mais lancé dans le mouvement révolutionnaire il se vit bientôt relégué dans le gouvernement de Vologda au nord de la Russie. Quelques années après il put retourner à Petrograd où il apprit le métier de cordonnier pour pouvoir être en contact plus direct avec le peuple. Arrêté une seconde fois en 1879, il fut déporté dans le gouvernement de Wjatka, où il continua son métier de cordonnier. En 1881, lors de l’avènement du tsar Alexandre III, mis en demeure de jurer fidélité au nouvel empereur, Korolenko refusa de prêter serment et fut envoyé avec d’autres détenus en Sibérie occidentale. A chaque relais, ses gardiens essayaient de le faire revenir sur son refus, lui promettant de le renvoyer chez lui, mais Korolenko tint bon malgré tous les mauvais traitements, si bien que d’étape en étape il aboutit enfin dans les déserts glacés du district de Yakoutsk.

Il participa là à la vie misérable des Yakoutes, labourant son champ, fanant le foin, trayant les vaches. En hiver, il fabriquait des souliers et aussi des icônes pour les indigènes. Korolenko nous a décrit cette époque de sa vie il nous en parle sans aucune amertume, et fait passer devant nos yeux une série d’images d’une beauté délicate, relevées par un humour serein..

Korolenko resta en Sibérie environ dix ans. En 1885 enfin il put retourner chez lui. C’est alors qu’il composa ses chefs d’œuvre, entre autres le Musicien aveugle, et la Forêt qui bruit. En 1892, lors de la terrible famine qui s’abattit sur la Russie, il interrompit le cours de ses travaux pour se rendre dans un district du gouvernement de Nijni Novgorod et y organiser la distribution des secours public. Quatre mois durant il lutta contre la violence, la bêtise, et les abus d’une bureaucratie dépourvue de tout cœur et responsable de toutes les misères.

Un an après, ce fut le choléra qui fit son entrée en Russie. L’épidémie fut suivie d’une révolte des populations du Volga.. On incendiait les baraques sanitaires, on tuait les médecines et les infirmiers. Le gouvernement pour parer ces actes de désespoir, ne trouva rien de mieux à faire que d’instituer des cours martiales, envoyer des troupes, et faire fusiller des milliers de paysans. En cette occasion, comme en tant d’autres, Korolenko s’éleva courageusement contre les exactions du régime tsariste. Dans une lettre, devenue célèbre; il établit que cette fois encore c’était la bureaucratie qui était la vraie coupable, car elle avait tout fait pour éveiller chez les paysans l’idée que le gouvernement s’efforçait de propager le choléra afin de décimer la population.

Seize ans plus tard, lorsque après la première révolution russe sévit la terreur blanche, Korolenko éleva de nouveau une protestation et écrivit sa fameuse brochure contre la peine de mort, qui eut un immense retentissement. En nous le trouvons à la tête de ceux qui menaient la campagne contre les antisémites, accusant Bélis de crime rituel

C’est ainsi que Korolenko ne cessa de lutter contre l’injustice sous: toutes ses formes. « Frères, écrit-il quelques part, tant que nous vivrons ne soyons jamais infidèles à notre devoir le plus sacré la lutte contre l’injustice. Qu’on ne nous entende jamais dire: Sauvons-nous  nous-mêmes, et abandonnons nos frères à leur sort. Moi aussi Seigneur, je suis de ceux qui croient que ton règne arrivera sur terre, et alors la violence et l’oppression auront disparus, et les peuples influeront en foule à la fête de la fraternité et plus jamais d’homme ne fera couler de sang humain. »

Encore qu’appartenant par certains côtés aux anciennes traditions de la Russie, Korolenko fut un des précurseurs de la Russie nouvelle. « Son tempérament doux, nous dit Lunacharski, l’empêcha des sympathiser avec: la révolution prolétarienne dont l’intransigeance parfois froissait sa nature sensible. Il ne nous suivit pas dans notre triomphe, il ne prit pas part à la reconstruction du grand édifice, bâti avec le sang et la sueur du prolétariat mais
l’esprit de paix et de fraternité de Korolenko nous survivra tous, et son triomphe resplendira plus tard. A nous de lutter pour l’avènement de ce triomphe, car il ne viendra que lorsque les révolutionnaires auront frayé la voie ».

Alix GUILLAIN


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