Marie Guillot (1934)

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Article paru dans La Révolution prolétarienne N°171 (mars 1934).

Marie Guillot, notre si bonne et vaillante camarade n’est plus !

C’est par Le Peuple que la triste nouvelle nous est parvenue. Quelques lignes au bas d’une colonne, l’adieu à une militante qui n’était pas de la C.G.T. mais qui avait usé ses forces au service du syndicalisme, au service des travailleurs, de la masse qui peine et qui souffre.

Depuis plusieurs années, sa santé déclinait : elle continuait tout de même à militer. Au mois de mars 1933, une camarade de Saône-et-Loire nous écrivait : « Marie est bien malade; il lui faudrait du repos, du calme, des soins affectueux. Ici, nous avons pensé que c’est chez vous qu’elle se remettrait le plus vite ». Nous décidions aussitôt de la faire venir. Elle nous répond : « Votre lettre m’a fait du bien et j’aurais voulu me rendre près de vous. Mais mon mal s’est aggravé ces dernières semaines. Le médecin parle de fatigue nerveuse, d’anémie. Je ne puis songer maintenant à faire le voyage de Bretagne. Plus tard, quand je serai mieux ».

mg

Marie GUILLOT,
ancienne secrétaire de la C.G.T.U.

Et quelques semaines plus tard : « Je n’ai fourni presqu’aucun travail intellectuel depuis un mois. Je ne lis presque pas mais je vais un peu mieux. Envoyez-moi le bulletin d’octobre où seront les comptes-rendus des congrès. Je ne serai pas au nôtre en août prochain. Ce sera la première fois depuis tant d’années. Enfin, si j’arrive à guérir, je reprendrai un peu de travail pour aider les militants ».

Nous ne devions plus la revoir !

Elle était venue chez nous à plusieurs reprises. La première fois, c’était en 1919, après le congrès de Tours. Pour des raisons matérielles, il nous fut impossible de l’accompagner dans toutes ses excursions. Elle partit seule pour la Pointe du Raz, Penmarch, Lesconil, Concarneau. Partout des camarades, prévenus de son arrivée, l’attendaient. Tous lui firent un accueil chaleureux, fraternel, dont elle fut profondément touchée et dont elle garda longtemps le souvenir.

Elle aurait aimé revenir à toutes les vacances : « J’aurais voulu aller vers vous cette année, nous écrivait-elle parfois. Je ne suis pas assez riche. Le congrès absorbera toutes mes économies ». C’est qu’ elle n’en faisait pas lourd d’économies ! Elle dépensait beaucoup pour l’action syndicale, pour les souscriptions de toutes sortes, pour l’aide aux journaux qui ne vivent que grâce au désintéressement des camarades. Ces temps derniers, alors que son traitement lui suffisait tout juste pour se soigner, n’avons-nous pas vu qu’ elle venait encore de verser 50 fr. à la R. P. !

SES DÉBUTS

Une intelligence lucide au service d’une conscience droite, d’un cœur admirable, d’une grande sensibilité, d’un idéal foncièrement humain, telle était « la grande Marie ».

Tout enfant, elle avait vu de près les souffrances des pauvres. Sa mère, qui était blanchisseuse, resta veuve de bonne heure et eut bien du mal à élever ses deux fillettes. A cinquante ans, notre camarade était encore tout émue lorsqu’elle parlait de l’ existence pénible menée par sa pauvre maman. C’était avec émotion aussi qu’elle se rappelait les compagnes de labeur de Mme Guillot qui, sous des dehors un peu rudes, cachaient un cœur pitoyable et savaient se montrer si bonnes, si dévouées, oubliant leurs propres misères pour secourir celles des autres. « Le véritable dévouement, nous disait-elle, ne se rencontre que dans le peuple ».

Ce peuple, elle l’aimait, elle le comprenait ; elle était fière de lui appartenir. Mais elle souffrait de le voir asservi, exploité, malheureux et, dès qu’ elle eût démêlé les véritables causes de cette situation, elle décida de lutter contre elles.

A cette tâche, elle consacra 25 années de sa vie.

Dès 1911, elle crée le syndicat des instituteurs de Saône-et-Loire. Mais son activité ne se limite pas à l’enseignement. Elle se mêle aux ouvriers, assiste à leurs réunions, fréquente la Bourse du travail de Chalon-sur-Saône. Pour y venir, elle fait à bicyclette le long trajet qui sépare de la ville le petit poste où elle enseigne.

Rien ne l’arrête : ni la pluie, ni la neige, ni les nuits sombres, ni les critiques mesquines. Car elle fut critiquée. Pensez donc ! Une femme se lancer ainsi dans la bataille sociale. Quel scandale ! Elle ne s’ en soucie pas : sa voie est tracée ; elle la suit sans faiblesse, sans défaillance.

En 1912, après Chambéry, elle résiste aux menaces gouvernementales et maintient son syndicat debout malgré la défection plusieurs camarades.

Puis c’ est la guerre. Elle est de celles qui ne transigent pas, qui n’abdiquent pas. Elle collabore à l’École Émancipée, le vaillant organe de la Fédération de l’Enseignement qui, de 1914 à 1918, ne cesse de flétrir l’horrible tuerie. En accord avec le petit noyau des résistants, elle fait de la propagande pacifiste, ce qui, à l’époque, n’était pas positivement sans danger.

En 1920, elle fonde les groupes féministes de l’enseignement dont elle devait être une des principales animatrices.

« NOUS NE PLIERONS PAS »

L’année suivante, c’est la révocation. Prétexte : le passage suivant d’une déclaration faite par les Comités syndicalistes révolutionnaires (les C.S.R.) dont elle était la secrétaire :

« Le prolétariat combat, par la violence s’il le faut, pour posséder d’une façon exclusive les moyens de production et d’échange et met la main sur les pouvoirs publics afin de réaliser son dessein.

» Il est obligé, l’événement l’a prouvé, d’établir momentanément la dictature du prolétariat pour atteindre son but ».

Notre camarade se défend en invoquant la liberté d’opinion. Dans une communication à la presse régionale, elle déclare :

« Notre thèse c’est que, lorsque nous avons fourni un travail professionnel inattaquable, notre droit d’opinion reste entier. Tous, nous nous dresserons unanimes contre la réaction qui veut nous ravir notre indépendance.

Plus on plie, plus il faut plier. Nous ne plierons pas ».

Elle ne plia point. Pas plus qu’elle ne devait plier quelques années plus tard lorsqu’elle laissa saisir ses meubles par le fisc plutôt que de payer l’impôt sur les salaires contre lequel la C.G.T.U. menait une campagne énergique.

Son inspecteur primaire la défendit du point de vue professionnel devant le Conseil départemental, ce qui n’empêcha pas celui-ci de voter la révocation par 6 voix contre 5 et une abstention.

SECRÉTAIRE DE LA C.G.T.U.

Elle devient alors secrétaire de la Fédération de l’Enseignement (août 1921) et en 1922 elle passe au secrétariat de la C.G.T.U. avec Monmousseau,  Cazals et Richetta. Il lui faut habiter Paris. Elle ne s’y plut jamais. Elle y était dépaysée. Ses collines de Saône-et-Loire, les grands horizons, les grands espaces lui manquaient. Mais surtout elle ne trouva pas chez les militants du centre la fraternité, la foi ardente, l’enthousiasme, le dévouement total qu’ elle pensait rencontrer chez ceux que la confiance des adhérents avait placés aux premiers postes.

Elle nous dit souvent sa déception à ce sujet. Elle en souffrit beaucoup et en demeura comme meurtrie.

Au bureau confédéral, elle fut tout de suite en désaccord avec Monmousseau ; lui, défenseur de la liaison organique, c’est-à-dire de la subordination des syndicats au parti communiste ; elle, partisan de l’indépendance syndicale. Aujourd’hui, devant les résultats néfastes de la subordination, on peut apprécier la clairvoyance de notre amie. Si la majorité l’avait suivie au lieu de marcher dans le sillage d’un Monmousseau nous n’aurions pas assisté à la décomposition de la C.G.T.U., à la chute catastrophique de ses effectifs.

Mais passons.

SA DOCTRINE

En 1924, Marie Guillot est réintégrée. L’administration l’envoie dans un petit poste où elle se trouve complètement isolée, au milieu d’une population hostile qui lui crée des difficultés. Ses amis lui conseillent de demander son changement : elle ne les écoute point, ne voulant pas avoir l’air de donner raison à ses persécuteurs. Nouvelles luttes, nouveaux soucis. Ce n’était pas fait pour rétablir sa santé, fortement ébranlée par son séjour dans la capitale.

Chaque année, nous la retrouvions au congrès de la Fédération. Elle restait le plus souvent avec les camarades du Finistère qu’elle affectionnait et qui le lui rendaient bien : « J’envie, nous disait-elle, la bonne amitié qui lie tous les militants de chez vous. C’est une force ».

Elle ne montait pas souvent à la tribune ; mais ses interventions faites d’un ton calme, tranquille, sans artifices oratoires, étaient claires, nettes, limpides comme sa pensée elle-même et impressionnaient l’ auditoire. On l’écoutait dans le silence.

Parmi ses interventions, il faut retenir celle qu’elle fit en 1923, à Bourges, au congrès de la C.G.T.U., en faveur de l’indépendance syndicale. C’est une affirmation de foi syndicaliste :

« Je dis que tout parti, si révolutionnaire qu’il soit, ne sera jamais aussi apte que les syndicats à préparer des militants vraiment révolutionnaires.

» L’action syndicaliste est la véritable action de classe, car elle est la seule action de classe. Cette action positive fait surgir des masses plus sûrement que la théorie ou l’activité politique, des énergies, des volontés, des consciences ; énergies, volontés, consciences révolutionnaires.

» Le syndicalisme a ses directives puisées en lui-même, puisées en son expérience, expérience éclairée par la théorie de quelques grands esprits.

» C’est la théorie vivante, agissante, toujours renouvelée qui ne risque pas comme l’autre de vieillir. Et c’est ce qui constitue sa force, sa supériorité, en face des partis politiques. »

Tout son discours serait à publier.

Après Bourges, elle rentra dans le rang et continua sa propagande pour une C.G.T.U. indépendante de tous les partis politiques, pour un véritable syndicalisme révolutionnaire. Elle milita dans la Ligue syndicaliste, dans la Minorité syndicale de l’Enseignement, dans le Comité des « 22 ». La R.P. la comptait parmi les plus fidèles de ses abonnés, parmi les meilleurs de ses amis.

Lorsque le Syndicat des instituteurs du Finistère décida de fusionner avec le S.N., elle nous écrivit :

« Je suis convaincue comme vous, qu’en l’état actuel le rôle de notre Fédération, si divisée, sera bien diminué comme travail défricheur d’avant-garde. Je ne vois pas trop comment elle se tirera indemne de cette situation ; mais ses militants ne seront pas perdus s’ils savent, au moment nécessaire, aller au S.N. plutôt qu’à l’autonomie ; ce seront de rudes travailleurs comme ceux qui y sont déjà allés et dont nul n’a déraillé – à ma connaissance. C’est à cela que nos centristes n’ont pas pensé ; ils n’ont pas vu l’avenir tel qu’il sera. Nous ‘irons d’ici peu brasser nos idées dans la masse et les purs demeureront isolés et impuissants dans une C.G.T.U. impuissante aussi parce que politicienne. Mais quelle bataille de l’autre côté ! »

Si elle n’imite pas tout de suite notre geste, c’est parce qu’elle ne pouvait entraîner son syndicat : « On manque d’autorité morale pour combattre au S.N. lorsqu’on y va seul, sans ses camarades, et qu’on n’y peut faire aucun travail utile ».

Dans l’Action Syndicaliste de février 1933, elle expose encore sa pensée :

« La question se pose :
« Quand et comment fait-on de la lutte de classes. Qui la fait ?

« Ceux qui à vingt, trente, quarante, même soixante dans un syndicat, votent en assemblées générales squelettiques des motions incendiaires, ou ceux qui, moins excessifs en paroles, savent gagner la confiance des masses et les mener à l’action contre les employeurs ?

« Chez nous, ceux du Finistère, de la Loire (S.N.), abhorrés, mais actifs et énergiques; ou ceux de maints syndicats de notre fédération unitaire réduits à quelques militants sans action sur la masse ?

« Voilà la pierre de touche de l’action de classe ».

Ce fut son dernier article. Son testament.

Nous ne l’ entendrons plus. Sa mort nous cause une peine immense. Elle fut de « ces gens tranquilles qui ne parviennent pas à tenir des discours  enflammés, mais qui font tranquillement besogne révolutionnaire, tranquillement brisent leur avenir et risquent leur gagne-pain pour leurs idées, et, tranquillement toujours, car tout le monde ne peut pas trépider en parlant de révolution, sans plus de bruit meurent, s’il le faut, à leur poste de combat révolutionnaire » (1).

Sa disparition crée un vide dans nos rangs. A l’heure où des actions décisives vont peut-être se livrer, elle nous manquera. Ses conseils nous eussent été utiles.

Mais sa pensée et son exemple survivent et nous nous en inspirerons pour mener sans défaillance, jusqu’au bout, comme elle l’eût fait elle-même, la rude besogne qui s’annonce pour les jours prochains.
Ce sera le meilleur moyen de vénérer son souvenir.

Josette CORNEC.

(1) Extrait d’ une réponse de Marie Guillot à une déclaration de Monmousseau (Bourges, 1923).


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