Wilhelm Weitling – L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être (1838) [1]

by

 WilhelmWeitling

Traduction intégrale de Die Menschheit, wie sie ist und trie sie sein soltte, Munich, Ernst éd., 1895, édition identique à la seconde, de 1845. Première partie.

—-

Les noms de République et de Constitution,

Pour beaux qu’ils soient, ne suffisent pas en eux-mêmes ;

Le pauvre peuple n’a rien dans l’estomac,

Rien sur le corps, et il doit toujours souffrir 

C’est pourquoi la prochaine révolution,

Pour son mieux-être, doit être sociale [2].

 Et lorsque Jésus vit le peuple, celui-ci lui fit pitié,

Et il dit à ses disciples :

La récolte est abondante, mais peu nombreux sont les travailleurs

Priez donc le seigneur de la récolte

D’envoyer des travailleurs dans ses champs [3].

La moisson est haute et mûre, et le travail ne manque pas ; alors venez, travailleurs, pour que commence la moisson. Le champ de la moisson est un champ d’honneur, le travail est glorieux et sa récompense immortelle ; car l’amour du prochain est notre faux, et la véritable loi divine : « Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même », qu’elle soit l’acier qui nous serve à l’aiguiser. Approchez-vous donc de la grande troupe des moissonneurs, vous que le travail réjouit et pour qui de telles faux ne sont pas trop lourdes.

La moisson, c’est l’humanité mûrissant vers une perfection terrestre, et la communauté des biens de la terre en est le premier fruit. Le commandement de l’amour nous invite à la récolte, et la récolte invite à la jouissance. Si vous voulez récolter et jouir de votre moisson, obéissez au commandement de l’amour.

Pour faire progresser votre bien-être et obtenir l’ordre, comme on vous le fait croire, on a jusqu’ici écrit et imprimé tant de lois et d’ordonnances qu’elles suffiraient à chauffer vos maisons tout un hiver ; et on n’a jamais requis votre approbation, car elles ne vous apportaient rien que des tracasseries et vous ne leur auriez en aucun cas donné votre assentiment. On ne vous explique pas même le contenu de vos lois, jusqu’au jour où vous leur avez manqué, et vous en êtes punis ; et cela, pour que vous viviez toujours pleins de crainte et dans l’esclavage.

Mais la peur est source de lâcheté, et le travailleur doit extirper cette plante nuisible, et planter à sa place les racines profondes du courage et de l’amour du prochain. L’amour du prochain est le premier commandement de Dieu, en lui sont contenus le désir et la volonté, et en conséquence le bonheur et la prospérité de tous les hommes.

Si vous voulez être bons et heureux, observez ce commandement vraiment divin. Si vous avez du courage, un tel accomplissement ne vous semblera pas difficile, car il nécessite seulement le combat que vous souhaitez tous. Mettez-vous en campagne contre la discorde et l’égoïsme ; extirpez-les d’abord parmi vous, et ne les laissez pas vous échapper, en quelque lieu qu’ils soient installés.

Tant que vous ne verrez que les défauts des autres et ne voudrez pas reconnaître les vôtres, ou n’essaierez pas de les corriger, alors vous n’aurez pas encore banni la discorde de votre cœur ; et tant que vous trouverez vos conditions d’existence préférables à celles de vos frères malheureux, certes vous ne serez pas encore libérés de l’égoïsme.

Celui qui trouve trop dur de pardonner et d’ouvrir son cœur, celui qui hait et est avare, celui-là, sa dernière heure venue, devra faire ses comptes : s’il lui est encore accordé de pleurer, ses larmes seront terriblement amères, car il pleurera seul et sans espoir.

Celui qui est satisfait est heureux ! Mais on ne peut être satisfait que lorsqu’on mène une vie insouciante et qu’on a des amis ; on peut vivre sans soucis lorsque l’on sait que chacun obtient en tout ce dont il a besoin ; quant aux amis, on les choisit et on les trouve seulement parmi ceux qui partagent notre destin. Des conditions de vie égales pour tous produisent insouciance et amitié, partant, le bonheur général. Si l’on souhaite atteindre un état de félicité générale, il faut vouloir que chacun possède et jouisse de tout ce dont il a besoin, et rien de plus.

Si quelqu’un à votre table s’avisait de prendre la part d’un autre, vous l’en empêcheriez, ne pouvant permettre que cet autre ait faim. Vos champs sont les tables richement garnies de la nature généreuse : pourquoi n’éloignez-vous pas aussi de ces tables l’avidité des hommes injustes ?

Ils disent : nous avons acheté, loué ou hérité la maison, le champ ou l’usine où vous travaillez, nous vous donnerons assez pour ne pas mourir de faim tandis que vous travaillez, et parce que vous ne toléreriez pas de mourir de faim. Mais un jour viendra où vous leur demanderez : avez-vous peiné autant que nous ?

S’ils peuvent répondre oui, vous partagerez avec eux également le produit du travail ; sinon, vous refuserez, car qui ne travaille pas ne doit pas manger.

Vous travaillez du matin au soir, une année prospère en suit une autre, les magasins sont tous pleins des biens que vous avez tirés de la terre ; et pourtant vous, pour la plupart, vous manquez des produits les plus nécessaires, alimentation, logement, vêtements ; et pourtant les biens de la terre sont répartis avec parcimonie parmi ceux qui ont dû les obtenir péniblement à la sueur de leur front.

La cause en est la division inégale du travail et des biens, produits du travail. Le travail engendre pauvreté et richesse : en effet, il n’y a de pauvres qu’au milieu des riches et de riches qu’au milieu des pauvres.

Être riche et puissant signifie être injuste : comptez les riches et les puissants, et vous trouverez autant d’individus injustes. Le royaume des cieux est réservé aux justes. Si vous êtes chrétiens, rappelez-vous les paroles du Christ : l’accomplissement de tous les commandements est pour le riche un devoir facile, mais la répartition des biens est une tâche trop ennuyeuse pour lui.

Être riche et injuste signifie en outre : avoir la faculté ou les moyens de pouvoir jouir de plus que de ce dont on a besoin, sans avoir à travailler pour cela. C’est pourquoi les autres doivent travailler pour les riches, et manquer de ce que les riches gaspillent ! A cause des riches, et pour eux, il se trouve que vous, par millions. vous vous trouvez occupés à des travaux qui ne vous rapportent rien ; pourtant ces millions veulent se nourrir et se vêtir et vous devez, au contraire, continuer à peiner pour les riches, sans Que ceux-ci, par leurs travaux, vous soient directement utiles.

Tant qu’il y a encore des hommes qui vivent dans la misère, tous les travaux et toutes les occupations qui ne sont pas nécessaires au bien-être de tous sont des travaux inutiles. A quoi servent donc, pour la plupart des hommes, qui ne peuvent en avoir, les articles de luxe, confectionnés avec un soin extraordinaire ? La masse des travailleurs occupés à leur confection serait cependant utile à la société. car, par eux, le travail indispensable, dont tous ont besoin pour vivre, serait allégé ; car chacun veut se protéger des intempéries et du froid, se vêtir et se nourrir. Comptez maintenant le nombre énorme des oisifs que l’on paie et de ceux qui sont à leur service pour leur procurer servilement des commodités, et vous vous étonnerez du nombre énorme des pauvres, sains et vigoureux, qui sont privés d’une occupation utile, tandis que les autres doivent assurer leur part du travail.

Ces ennemis de l’humanité, dans leur injustice, ne se contentent pas d’employer pour leur propre et unique avantage vos forces spirituelles et physiques : leur cupidité vous refuse même une juste jouissance des biens nécessaires à l’existence ; la meilleure part de ces biens (d’après ce qu’ils ont institué dans leur ordre bourgeois, artificiel et imposteur), est réservée à eux-mêmes ou à celui qui, volontairement ou contraint par la force, travaille pour eux. C’est pourquoi les biens de consommation les plus appréciés sont devenus si chers, et votre salaire a été déterminé de telle sorte que vous ne puissiez acheter qu’une petite quantité des biens les plus vils. Si vous ne deviez en mourir, on ne vous laisserait même rien du tout ; mais alors, ils seraient obligés de travailler, et cela, ils ne le supporteraient pas. Quand on apporte en ville de la viande ou d’autres denrées alimentaires, votre seigneur d’abord, qu’il se nomme empereur ou de tout autre nom, en prend la meilleure part pour lui et pour qui le sert. Puis viennent les autres_ pourvus de pièces d’or, qui font valoir leurs prétention sur ce qui reste ; et si pour vous il ne reste rien, vous pouvez vous remplir l’estomac de pain sec, si encore cela vous est permis : ils aiment en effet leurs chiens bien gras, mais ne se soucient nullement des travailleurs affamés.

Plus le travailleur est pauvre, et plus il doit travailler pour les marchands et les négociants, qui cherchent à s’enrichir à ses dépens ; non pas toujours par mauvaise volonté véritable, mais parce que la société tout entière est organisée selon le système du profit et que le juste doit y mendier son pain.

Le travailleur achète ce dont il a besoin en petites quantités chez des petits commerçants, et doit pour cela payer toujours plus cher, parce qu’il n’est pas en mesure d’acheter en gros ; en effet, ceux à qui il s’adresse veulent vivre eux aussi.

Si le travailleur a besoin de crédit, il doit, s’il l’obtient, payer à l’usurier des intérêts terribles ; au contraire le riche, quand il investit des capitaux pour agrandir son domaine, ne paie que des taxes modiques, puis, sous un autre nom, il fait peser sur les épaules du travailleur tous ses intérêts et impositions.

Si le profit entraîne une augmentation des denrées de première nécessité et des autres produits, ni celui qui encaisse les impôts ni celui Qui trafique sur ces biens ne veut en assumer la moindre charge.

C’est encore le travailleur qui doit en supporter tout le poids sur ses épaules, et s’il succombe sous le fardeau il est bien rare qu’un de ces cœurs de pierre accoure pour lui venir en aide, pour le soulager de sa charge, et il ne serait presque jamais secouru si un cœur meilleur ne battait dans la poitrine de ses frères de misère.

Vous sentez tous le poids du fardeau sous lequel vous gémissez, mais beaucoup d’entre vous n’en connaissent nul remède. Les uns, les maîtres artisans, essaient de s’en tirer en diminuant le salaire de leurs apprentis et de leurs ouvriers : mais cette mesure est nuisible pour eux-mêmes et pour tout l’artisanat ; en effet, le prix du travail s’abaisse en même temps que s’abaisse le salaire des travailleurs, dans la mesure où il n’existe pas de barème fixé d’avance [4] pour le maintenir correctement, et chacun est livré à soi-même.

Quand les bêtes sauvages endommagent vos champs, vous vous défendez pour conserver, à vous et à votre bétail, la nourriture nécessaire : aucun d’entre vous ne serait assez lâche pour préférer diminuer la ration de ses bêtes ou se priver lui-même. Pourquoi ne résistez-vous pas bêtes sauvages qui occasionnent des ravages dans les produits de votre travail ?

Vous cherchez toujours autour de vous les cames votre misère, mais elles sont dans les palais, sur les sur les tapis moelleux.

D’autres rejettent la faute sur les machines, qui ne sont pas du tout coupables, qui feront le bonheur de l’humanité lorsque celle-ci, un jour, vivra comme une grande famille dans la communauté des biens ; les machines fournissent à l’homme la force et la rapidité, que sa nature ne peut atteindre d’elle-même ; avec l’aide de ces machines, maintes peines et fatigues sont épargnées.

Pourtant, dans l’état actuel de la société, plus on invente de machines et plus on les perfectionne. plus la condition de la plus grande partie de l’humanité devient misérable en effet, sans machines, les millions de bras inoccupés et inutiles auraient besoin de l’effort de tous pour réussir à satisfaire leurs désirs et leurs besoins, et ainsi on ne laisserait personne sans travail, à moins de le considérer comme un paresseux.

Mais puisque l’on a des machines qui, avec une aide minime, produisent des choses incroyables, la plus grande partie des travailleurs n’est plus nécessaire, et l’usurier pense que, quoi qu’il en soit, les besoins de chacun augmentent en nombre et en volume d’une façon considérable : par contre. on peut encore trafiquer avec de nouveaux capitaux, de nouveaux privilèges pour oisifs et crapuleux. Ainsi, dans notre déplorable condition actuelle, il se trouve que la découverte de nouvelles machines, dont le but est de soulager le travail de l’ouvrier, contribue seulement à en accroître la misère, sans rendre son travail moins lourd; en effet la durée du travail de l’ouvrier est restée la même, quand elle n’a pas été allongée. Aussi longtemps que durera cet état de choses, les hommes injustes utiliseront toujours à des fins personnelles et méprisables ce que le travailleur imagine et invente pour améliorer son sort. On rousse un morceau de graisse sous le nez de celui qui réalise de nouvelles découvertes, afin de ne pas laisser refroidir le zèle des autres, et c’est tout.

Vous vous plaignez souvent des temps difficiles : mais vous recherchez rarement les motifs de cet état de choses et, même quand vous y réfléchissez, vous devinez rarement la cause exacte. L’ouvrier d’usine se plaint des machines, l’artisan des lois corporatives, de la liberté du travail, l’homme aisé se plaint de manquer de luxe, le paysan se plaint des années bonnes et mauvaises, et tous se plaignent du renchérissement des denrées de première nécessité ; pourtant bien peu de gens réussissent à voir juste.

La cause de ces temps perpétuellement difficiles réside dans la mauvaise répartition et jouissance des biens, dans la mauvaise distribution du travail qui les produit : le moyen d’entretenir cet horrible désordre est l’argent.

Si dès aujourd’hui il n’y avait plus d’argent, s’il ne pouvait plus y en avoir, riches et pauvres seraient bientôt contraints de vivre unis dans la communauté des biens. Mais tant qu’il y aura de l’argent, avec la signification actuelle du mot, le monde ne sera jamais libre. Quelle misère et quel malheur l’humanité n’a-t-elle pas soufferts depuis l’introduction de l’argent ! Faites une liste de tous les vices et de tous les défauts de l’humanité, et vous comprendrez que la plupart d’entre eux, même les plus terribles, n’auraient pas existé sans l’argent, et disparaîtraient avec la suppression de celui-ci et l’introduction de la communauté des biens. Proclamez liberté et égalité, renversez les trônes, nobles et prêtres, licenciez les armées actuelles, taxez les riches : vous aurez obtenu beaucoup, mais vous n’aurez pas encore jeté les bases du bonheur humain. Pour que notre œuvre soit complète, nous ne devons pas nous en tenir là. Notre devoir est d’exploiter le grand moment où l’humanité crie anxieusement à l’aide. Même si le prix du combat est le sang, la vie et la liberté, tendons à la perfection, non à l’imperfection : il nous en coûterait un égal sacrifice.

La corruption des mœurs, qui provient de l’inégalité des classes, contribue également à augmenter la misère de l’humanité. Le noble lève le nez plus haut que le commerçant, celui-ci se croit plus que l’artisan, le maître qui paie l’impôt direct pense qu’il vaut plus que l’ouvrier, méprisé de tous, et il en est ainsi, dans chaque classe, pour quiconque a quelque chose de plus que les autres.

A tel point même que, pour l’ouvrier qui a revêtu un costume neuf, l’autre ouvrier, qui n’en possède pas, n’est pas décent. Il est triste que des choses de ce genre se produisent aussi parmi vous, travailleurs. Mais les coupables en sont votre ignorance et votre lâcheté ; parce que, si vous aviez conscience d’être les hommes les plus utiles de la terre, vous auriez le courage de jeter un regard fier sur les oppresseurs bien mis et sots, au lieu de chercher à leur ressembler dans leur sottise et de vous occuper d’eux au lieu de votre bien.

Certes, pour un individu attaché à l’élégance des vêtements, ou pour un débauché ou un ivrogne, il ne conviendrait pas de prêcher la communauté des biens ; naturellement, la question serait différente dans le cas d’une conversion : alors, comme l’apôtre saint Paul, ils pourraient même devenir les meilleurs des maîtres ; mais ne comptez pas sur la conversion et la participation de celui qui, quoique libre de ces passions, laisse souffrir dans le besoin son frère malheureux, alors qu’il pourrait l’aider, parce qu’il est dépourvu d’amour : et qu’est donc un homme sans amour ? Un bronze creux et un grelot qui tinte.

Si vous vivez avec mesure et si vous donnez volontiers au nécessiteux, vos paroles seront comme une pluie bienfaisante sur une terre aride.

La modération est la mère de tout bon ordre et la condition de base de la communauté des biens. La démesure détruit tout bonheur terrestre, et c’est l’ennemie de la communauté des biens.

Nous vivons dans un état de démesure effrénée. Les uns travaillent peu ou pas du tout et se vautrent dans le superflu, tandis que les autres, en beaucoup plus grand nombre, travaillent sans relâche et, de plus, languissent dans les privations.

La communauté des biens n’est pas un privilège de débauchés et de paresseux, mais c’est le droit commun de la société de vivre dans un bien-être durable ; la grande majorité des individus ne tentera jamais de renverser ce droit, car c’est son propre droit, le droit de la masse.

Vous formulez des souhaits que vous voudriez bien voir exaucés ; vous visez à tel avantage ou à tel autre, qui porte remède à vos besoins ou assure votre bien-être ; vous travaillez et vous vous donnez de la peine pour obtenir ce à quoi vous aspirez ardemment : l’espérance et la patience ne vous abandonnent jamais.

Vous prétendez que vos souhaits ne blessent ni la modération ni les droits d’autrui. Manifestez-les sans retenue la communauté des biens peut les réaliser tous. Elle ne partage pas ses dons comme une marâtre. Qui se range sous sa bannière peut regarder le monde comme sa propriété.

Supposons que, dans le cadre de l’égalité sociale, vous ayez accompli votre labeur quotidien, vous n’auriez plus alors à attendre ce que vous devez en obtenir, mais seulement à prendre ce dont vous avez besoin.

Vous voulez par exemple manger à votre goût et selon votre appétit. – Vous pourriez le faire chaque jour, sans recours à l’argent.

Vous voulez aller, en compagnie, boire de la bière ou du vin. – Vous le pourrez tous les jours, sans avoir besoin d’argent.

Vous voulez un soir dîner en famille à la campagne à quelques heures d’ici [5]. –Vous pouvez faire le voyage, aller et retour ; vous n’avez plus besoin d’attendre tout une semaine pour deux tristes heures de repos ; c’est dimanche tous les jours ; tous les jours, si vous le voulez, vous pourrez aller au théâtre ou au bal. Et ne serait-ce pas comme si, tous les jours, vous aviez vos poches pleines d’argent, ce qui n’est pas le cas ?

Vous aimez les voyages ? Eh bien, voyagez ! tous les jours, après les heures de travail, vous pourrez faire une petite excursion.

Même en voyageant à pied, vous pourrez facilement parcourir trente heures par semaine, tandis qu’avec le chemin de fer vous pourrez en faire trois cents. Et quel capitaliste, au cours de ses déplacements, pourrait prendre plus de plaisir que vous, qui trouveriez partout une table familiale et un accueil fraternel ?

Mais il y a aussi des mangeurs et des buveurs contre nature qui se sentent malheureux lorsqu’ils ne peuvent satisfaire leurs instincts : naturellement, ce sont des exceptions. La plupart du temps, au moyen d’exemples qui forment l’éducation et tendent à l’élévation des esprits, ils cesseront. Un proverbe ancien dit : on ne naît pas goinfre, on le devient. De tels cas, exceptionnels du reste, peuvent être rangés dans la catégorie des maladies, si l’on ne veut pas les considérer comme un produit vicieux des excès, et nos futurs médecins connaîtront des remèdes pour ces gens-là.

Le travail ne sera plus une corvée, sa brièveté et sa variété en feront un divertissement. Les uns travailleront le matin, d’autres l’après-midi, d’autres enfin la nuit. Vous pourrez ainsi choisir vos camarades de travail, dont les horaires vous conviennent le mieux. Le boulanger n’aura plus à cuire son pain toute la nuit : il pourra dormir la moitié de la nuit et être libre le jour suivant, ou plutôt un peu chaque jour. L’huile, la lumière, le gaz, que nous brûlons actuellement le soir dans les ateliers, nous pourrons les utiliser dans des salles de théâtres, de danse, de conférences ou de concerts. Le travail que nous devons fournir pour notre existence et notre bien-être n’exige pas que nous usions notre santé et notre vue à la lueur de petites lampes, car nous ne travaillerons plus pour des gaspilleurs et des fainéants, mais pour nous-mêmes, et pas seulement pour nos besoins vitaux mais aussi pour notre superflu.

Cependant, beaucoup de gens ne voient pas encore nettement les avantages offerts par une condition de vie dans laquelle il ne serait pas possible de gagner ou même de posséder. Vous pourrez, oui, retirer des gains, ce sera seulement à vous de le vouloir. Enrichissez-vous avec les arts et les sciences, véritables biens d’une humanité qui s’avance vers le progrès, et dont les intérêts, multipliés mille fois, forment la renommée et l’honneur des contemporains et de la postérité. En fait, vous avez oublié cette parole : N’amassez pas des trésors que la rouille et la vermine attaquent, que les voleurs recherchent et dérobent ; car là où est votre trésor est aussi votre cœur (Matthieu, XIX). Personne ne peut servir deux maîtres : vous ne pouvez servir Dieu et Mammon (Matthieu, chap. XIX, 24) [6].

Quelques-uns en sont arrivés à reconnaître qu’il faut mettre au profit des limites qu’on ne puisse transgresser, pour pouvoir, avec l’excédent, contribuer aux dépenses nécessaires de l’État. Mais alors, nous continuerions à avoir la même inégalité entre travail et plaisir, et le prétendu travail de l’argent ou la jouissance sans utilité représenteraient encore la gangrène de la société.

Prenez-y bien garde : toute amélioration sociale acquise par la répartition des capitaux, et où l’argent joue le rôle principal, ne peut être parfaite. Comme le dit Lamennais, une telle communauté de biens, instituée le matin, n’existerait plus le soir même. Avec la fondation d’une banque nationale qui accorderait un crédit à tout être doué d’une intelligence pour le travail, le travailleur est assuré de pouvoir trouver les moyens de travailler, mais il doit lui-même chercher ce travail. S’il n’y a pas une juste répartition, qui détermine la somme de travail à fournir par chacun, ou mieux, le temps de travail, comment est-il possible de fournir à tous une occupation sûre ? Dans ce cas, la société aurait le devoir de procurer du travail à tous à tout moment, et à des conditions aussi avantageuses que celles qu’ils cherchaient et ne trouvaient pas. En un mot, outre la banque nationale, la société devrait créer aussi des ateliers nationaux et des colonies où tous les chômeurs pourraient trouver des emplois à des conditions acceptables. Pour créer ces établissements, un crédit permanent serait nécessaire, c’est-à-dire la ruine de l’État ; en effet, les objets fabriqués devraient être vendus, et pour faciliter la vente, les prix devraient être diminués. On porterait atteinte, par cette mesure, au crédit de la banque nationale, et, par là, au bien-être de tous ceux qui ne travaillent pas dans les entreprises nationales. Le système bâtard de la banque nationale serait alors supprimé du fait du besoin toujours croissant de multiplier les entreprises nationales, prélude à la communauté des biens. Il est clair par conséquent qu’un gouvernement ayant réellement en vue l’intérêt des travailleurs n’y parviendrait pas par la seule création d’une banque nationale, et, s’il a pour but le bien-être de tous avec la seule aide de l’argent, il devra suivre la voie tracée plus haut.

Méfions-nous donc des réformes à instaurer au moyen de capitaux ou de capitalistes ; nous n’avons certes pas à attendre la perfection, ni des uns ni des autres, mais plutôt des pièges contre lesquels les gens honnêtes ne seront jamais assez en garde. L’argent est le bouc émissaire de l’humanité, et celui qui, dans ses idées de réforme sociale, ne se base pas sur ce fait donné pourra difficilement se libérer avec sincérité de la passion de l’argent. La jouissance inégale et l’inégale répartition du travail sont inséparables du maintien de l’argent ; différences des classes, pénurie et gaspillage, avec les vices qui en découlent, tout cela reste identique : c’est ce que veulent précisément les défenseurs du système de l’argent, parce que pour eux il est très agréable de posséder quelque chose de plus que leurs frères, et il leur est trop difficile d’admettre qu’ils s’asseyent à la même table qu’un ouvrier ou un paysan.

Je vous le dis cependant : quiconque prétend, en raison de ses connaissances plus vastes ou de son habileté, jouir davantage ou travailler moins, est un aristocrate.

Si quelqu’un pense être plus habile ou plus instruit que les autres, et s’il a la modestie de ne pas- le laisser voir, ses talents seront reconnus de tous ses semblables.

La considération de ses contemporains et de la postérité vaut plus, pour un honnête homme, que tous les biens de la terre : elle ne se laisse ni acheter ni enlever, quand bien même on lui offrirait en échange un royaume.

Si quelqu’un a des qualités d’esprit particulières et si sa moralité est conforme aux mœurs du peuple dans lequel il vit, l’opinion publique ne manquera pas de lui réserver une place dans la société, où il pourra être d’une grande utilité et où il aura l’occasion de justifier la confiance qui lui est accordée. Mais si, pour ces raisons. celui-ci devait devenir notre maître et mener une vie meilleure que la nôtre. un tel fait signifierait, encore et toujours, l’injustice et l’inégalité d’aujourd’hui.

Celui qui vit pour les plaisirs trouvera en eux sa récompense, mais celui qui vit pour l’esprit la trouvera à travers l’esprit.

En ce qui concerne l’exhortation au labeur et le progrès dans les arts et les sciences, après l’introduction de la communauté des biens et la fin du précédent système d’usure, des choses gigantesques seront accomplies, et l’humanité atteindra en même temps un haut degré de formation scientifique, parce que chacun, sans distinction, aura temps et les moyens d’acquérir des connaissances selon ses propres dispositions, connaissances qui manquent actuellement à 99 % des hommes.

Si la communauté des biens n’a pu, jusqu’à présent. fonder de royaume durable parmi les chrétiens, la cause en fut, comme toujours, la corruption des puissants et des prêtres. Jusqu’au troisième siècle de l’ère chrétienne, les adeptes du Christ, héritiers de son enseignement, vécurent dans la communauté des biens. La condition d’admission parmi les chrétiens était la vente des richesses et la distribution de leur produit parmi les pauvres. Ceux qui enfreignaient cette loi étaient sévèrement punis, et nous trouvons même dans les textes bibliques un cas où la sanction fut la peine de mort.

Lorsqu’on eut accepté dans la nouvelle religion plusieurs « grands », parmi lesquels un empereur, sans les obliger à remplir les conditions d’admission, c’en fut fait de l’égalité chrétienne. Le renoncement à la puissance et à la richesse, l’humilité et l’esprit de sacrifice étaient à la base de la doctrine du Christ. L’entrée de l’empereur Constantin dans le sein de la foi chrétienne, et l’élévation, réalisée par lui, des prêtres au-dessus de la société, ébranlèrent cette doctrine dans ses fondements.

Depuis cette époque, une nuit obscure s’étendit sur les purs principes du christianisme. Le règne de l’imposture et de la force commença. Des millions d’êtres expirèrent en se tordant dans leurs griffes empoisonnées et, protégés par l’obscurité, les monstres continuent de faire des ravages dans le cœur des peuples.

Mais la nuit commence à s’éclaircir. Encore un sursaut, et les peuples torturés se mettront en campagne pour chasser les monstres de la terre.

Si l’imprimerie avait été découverte plus tôt, et si les premiers chrétiens avaient été en mesure de lire, Constantin serait bien difficilement devenu un empereur chrétien, car il était écrit : « Les princes du monde règnent et les chefs suprêmes ont la puissance mais il ne doit pas en être ainsi parmi vous : que celui qui veut être le premier d’entre vous soit votre serviteur, et que celui qui veut être le plus grand soit le serviteur de tous [7]. »

Mais les prêtres de toutes les sectes chrétiennes cherchent à justifier leurs propres erreurs avec des citations de textes bibliques. En outre, la manière du Christ de s’exprimer par paraboles, et l’exploitation de quelques erreurs des apôtres dans les vrais principes de l’enseignement du Christ, leur sont très utiles.

Ces paraboles, ainsi que plusieurs passages de la Bible, ont à leur avis besoin de commentaires, c’est-à-dire de fausse interprétation et de distorsion, pour devenir accessibles aux masses.

Mais s’il n’y avait ni riche ni roi, il n’y aurait pas besoin d’interprétation ni d’altération pour compromettre le passage : « Il est aussi difficile à un riche d’obtenir le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. » Mais, maintenant, il faut bien plus qu’une croyance aveugle pour être satisfait des interprétations de la corruption et de l’imposture.

Comportez-vous strictement suivant l’enseignement du Christ, et vous résisterez à toutes les tentations.

Quand on veut vous citer les lettres des apôtres aux peuples de leur temps, qui mettent en doute le principe de l’égalité sociale, pour vous maintenir dans un lâche esclavage et une vile servitude, répondez-leur que chacun, même le juste, peut se tromper sept fois soixante-dix fois : Paul s’emporta contre les adeptes du Christ, Thomas ne le crut pas, Pierre le renia et Judas le trahit. Ceux-là, qui furent pécheurs, ne peuvent-ils avoir violé les principes du maître dans la rédaction de leurs épîtres, soit par connaissance insuffisante soit pour d’autres motifs ?

Le commandement de l’amour du prochain est la pierre de touche qui permet de reconnaître l’authenticité de tous les autres.

Ne croyez pas ceux qui s’efforcent de parler autrement qu’ils n’agissent : ceux-là sont des faibles ou des imposteurs, et, dans les deux cas, nuisibles comme maîtres du peuple.

Au contraire, celui qui sacrifie même son propre bonheur pour venir en aide à l’humanité, l’aider à se délivrer de l’esclavage et de l’oppression, celui qui enseigne la vérité et la justice. qui contribue à notre libération, qui secoue le peuple de son sommeil de mort, l’appelle à prendre les armes contre les oppresseurs et partage son bonheur et son malheur, celui-là est un digne pasteur du peuple. La religion qu’il vous enseigne n’est pas falsifiée : c’est la religion de l’égalité et de l’amour chrétien.

Vous remarquerez rarement de tels hommes dans les églises et les palais. Si la misère de l’esclavage mouille vos paupières et si la vengeance bout dans vos poitrines, écoutez nos voix enthousiasmantes. Les prisons sont les palais qu’on construit pour vous, et l’échafaud est votre lit de parade : Dieu sera votre vengeur.

[à suivre…]

Notes :

[2] Ce poème paraît seulement dans la réimpression de la première édition de l’ouvrage, parue en 1839 sans indication d’auteur ni de lieu d’Imprimerie, aujourd’hui intégralement reproduite en annexe au volume de W. KOWALSKI, Vorgeschichte und Entstehung des Bondes der Gerechten, p. 210-241.

[3] Saint Matthieu, IX, 36, 37, 38.

[4] Allusion de Weitling aux anciens règlements des corporations.

[5] Ici, et dans les passages qui suivent, Weitling calcule distances non en unités traditionnelles de longueur, mais heures de chemin à pied.

[6] G. Weitling fait une erreur dans sa citation : il s’agit de deux passages du chapitre VI de l’Évangile selon saint Matthieu : 19, 20, 21. « Ne cherchez pas à accumuler des trésors sur la terre, où la rouille et la teigne rongent et où les voleurs déterrent et dérobent ; mais faites-vous des trésors dans le ciel, là où ni la rouille ni la teigne ne rongent et où les cambrioleurs ne volent. Parce que là où est ton trésor, là est aussi ton cœur. » 24 : « Personne ne peut servir deux maîtres : à coup sûr, ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il sera attaché au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. »

[7] Saint Matthieu, XX, 26, 26, 27 : « Vous savez que les princes des nations les gouvernent, et les grands exercent le pouvoir sur elles. Mais entre vous il n’en sera pas ainsi ; an contraire, qui voudra parmi vous devenir supérieur, qu’il soit votre ministre. Et qui voudra parmi vous être le premier, qu’il soit votre esclave. »

Étiquettes : , ,


%d blogueurs aiment cette page :