Valeur et socialisme (Mattick, 1965)

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Article paru dans les Cahiers de l’ISEA – Études de marxologie N°9 (août 1965, pp. 139-172).

Avertissement

L’étude ci-après forme la partie finale d’un travail inédit consacré à la théorie de la valeur de Karl Marx. L’auteur — dont nous avons publié dans le numéro 5 des Études de Marxologie (janvier 1962) un essai sur « Marx et Keynes » — analyse, dans la première partie de son travail, le concept marxien de « loi de la valeur » en liaison avec les divers types historiques des systèmes économiques, et les perspectives, tracées par Marx, d’une société libérée de toute contrainte de classe, organisée selon le principe de la production et de la distribution communautaires et coopératives. Paul Mattick y fait la critique de certaines conceptions courantes dans l’école marxiste, et examine des problèmes tels que « valeur et prix », « équilibre du marché », « accumulation et baisse du taux de profit », « loi de la valeur et cycle commercial », « réalisation de la plus-value », « composition organique du capital et taux de la plus-value », etc.

La présente étude, rédigée avant le tournant le plus récent opéré dans la théorie et dans la pratique de l’économie soviétique, frappera par son caractère prémonitoire. Nous espérons que l’auteur nous livrera prochainement ses réflexions sur ces nouveaux aspects d’un système économique qui n’a pas cessé de se réclamer de l’Économie de Marx.

M.R.

Pour Marx, la théorie de la valeur travail présuppose les rapports sociaux de la production des marchandises et n’a pas de sens en dehors du système capitaliste. Dès qu’il devient possible d’organiser directement et de planifier la production sociale et la distribution en fonction de la nature physique réelle des ressources productives et suivant les besoins sociaux réels, l’organisation sociale du travail n’est plus déterminée par des rapports de valeur.

« Si l’on ramène le salaire à sa base générale, c’est-à-dire à la fraction du produit de son propre travail qui entre dans la consommation individuelle de l’ouvrier ; si on libère cette part de l’entrave capitaliste et qu’on l’élargisse jusqu’à atteindre le volume de consommation que, d’une part, la productivité sociale existante permet (c’est-à-dire la force productive sociale de son propre travail en tant que travail réellement social) et que, d’autre part, requiert le plein épanouissement de l’individu ; si, en outre, on réduit le surtravail et le surproduit à la mesure qu’exige, dans des conditions la constitution d’un fonds d’assurances et de réserve et aussi l’élargissement constant de la reproduction à la mesure des besoins sociaux; enfin, si l’on inclut dans la première rubrique (travail nécessaire) et la seconde (surtravail), la quantité de travail que ceux qui sont aptes à travailler sont tenus d’accomplir pour les membres de la société, qui ne sont pas encore ou ne sont plus en état de travailler ; en résumé, si l’on dépouille le salaire, aussi bien que la plus-value, le travail nécessaire aussi bien que le surtravail, de leur caractère spécifiquement capitaliste toutes ces formes disparaissent et il ne reste que leurs bases qui sont communes à tous les modes de production sociale » (1)

Ces « bases communes à toutes les formes de la société » ne sont pas des « lois économiques » au sens bourgeois du terme, mais des conditions préalables à l’apparition historique de « lois économiques » telle que la loi de la valeur. Quelles que soient les techniques économiques spécifiques appliquées dans le système socialiste, elles ne pourraient avoir le caractère d’une loi de la valeur, étant donné qu’elles sont consciemment déterminées par les producteurs eux-mêmes et modifiées par eux au gré de leurs besoins changeants. Les producteurs ne seront pas soumis aux « lois économiques » comme ils le sont à une loi de la nature, mais ils resteront libres de déterminer leurs propres conditions de vie, même si « la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité » (2), bien que cette nécessité ait cessé d’être encombrée par une loi de la valeur en tant que loi économique de la production du capital.

Bien qu’une organisation rationnelle du processus de la vie sociale et du métabolisme  entre la société et la nature réclame la prise en considération de la durée, cette nécessité n’a aucun rapport avec la théorie de la valeur-travail qui existe uniquement en vertu du fait que la force de travail et toutes les autres marchandises sont divisées en valeur d’usage et valeur d’échange; par là, cette théorie subordonne tous les mécanismes sociaux à la relation entre le travail payé et le travail non payé, sans que le travail social soit ajusté aux besoins sociaux dans un sens autre que capitaliste. Certes, les rapports sociaux entre le travail payé et le travail non payé réclament également une certaine « rationalité »,exprimée en relations de prix, afin d’équilibrer le produit social total avec sa disposition dans le processus de consommation et d’accumulation capitaliste. Mais ce type spécifique de « rationalité » — établie à travers les rapports de marché derrière le dos des producteurs — n’est pas identique avec une organisation rationnelle fondée sur l’« économie de temps » dans une société de producteurs associés. Selon Marx, la mesure du travail est le temps. « Ce n’est que parce qu’ils nécessitent du travail que les produits peuvent être évaluées en temps de travail » (3). Dans le capitalisme cependant, « le prix n’est pas l’expression exacte de la valeur, et l’élément qui détermine la valeur – le temps de travail – ne peut être celui qui exprime les prix ». Le temps de travail n’existant qu’idéalement dans le système capitaliste, il ne peut être utilisé comme mesure de la valeur ni servir d’élément de comparaison des prix. La régulation théorique (imaginaire) du système capitaliste dans son ensemble par la loi de la valeur, telle qu’elle est supposée dans le schéma marxien du développement du capital, a souvent été confondue avec une réelle et possible régulation du système socialiste de production par une sorte de « re-transformation » des rapports de prix en rapports de valeur, bien que ces rapports de valeur n’y soient plus établis indirectement par le jeu de la concurrence, mais directement par les moyens de la planification socialiste. La possibilité d’une telle « re-transformation » des prix en valeurs est, par exemple, implicitement admise par P. Sweezy qui affirme que « la théorie de la valeur de Marx a le grand mérite, à la différence d’autres théories de la valeur, de correspondre étroitement aux catégories financières réelles des entreprises capitalistes » (4) . S’il en est ainsi, on pourrait certes prétendre que c’est seulement la forme-prix, expression imparfaite de la valeur, qui disparaîtra dans une société socialiste, mais non la valeur elle-même. Joan Robinson, par exemple, a été amenée à dire que, si la loi de la valeur servait à peu de chose dans le système capitaliste, Marx n’avait pas tort de penser qu’elle «s’épanouirait pleinement» dans le socialisme (5).

Toutefois, Marx fut loin de penser de la sorte. Par contre, des économistes russes émirent, en fait, l’idée que la loi de la valeur s’applique à la fois aux deux systèmes, capitaliste et socialiste. D’après eux « la mesure du travail et la mesure de la consommation dans le système socialiste peuvent être calculées uniquement sur la base de la loi de la valeur. Le calcul et la comparaison des différentes sortes de travail ne sont pas faits directement, au moyen de la « mesure naturelle du travail » – le temps de travail – mais indirectement au moyen de la comparaison et de l’estimation des produits du travail, des marchandises. Il en résulte l’utilisation d’instruments tels que le commerce, la monnaie, etc. en tant qu’outils d’une économie socialiste planifiée. Dans l’économie socialiste planifiée de l’U.R.S.S., les marchandises sont des objets d’achat et de vente. Elles ont des prix qui sont l’expression monétaire de leur valeur… En utilisant la loi de la valeur, l’État soviétique a pour objectif d’établir les prix des marchandises à partir des coûts de production socialement nécessaires. La détermination des prix tient compte des tâches de l’accumulation socialiste aussi bien que de celles qui visent à l’élévation du niveau de vie et du niveau culturel des masses laborieuses… Les prix des marchandises s’écartent dans une certaine mesure de leurs valeurs, en conformité des objectifs particuliers de l’État soviétique et de la quantité des différentes sortes de produits qui peuvent être vendus, étant donné tel niveau de la production et des besoins de la société » [6].

La thèse de la validité de la loi de la valeur dans le système socialiste a donné lieu à de longs débats, et c’est Staline lui-même qui y mit fin péremptoirement. « Partout où il existe des marchandises et une production marchande », écrivait Staline, « la loi de la valeur doit exister nécessairement. Dans notre pays, le champ d’action de la loi de la valeur s’étend, en premier lieu, à la circulation des produits, à l’échange de ces biens par l’achat et la vente, à l’échange, principalement, des articles de consommation personnelle. Dans cette sphère précise, la loi de la valeur conserve naturellement, dans une certaine mesure, le rôle de régulateur. Mais l’action de la  valeur n’est pas limitée au domaine de la circulation. Elle s’étend aussi à celui de la production. A la vérité, la loi de la valeur n’a pas de fonction régulatrice dans notre production socialiste, mais elle influence néanmoins la production, et de ce fait ne peut être ignorée quand il s’agit de diriger la production. Sous ce rapport des éléments tels que le calcul des coûts et la rentabilité, les coûts de production, les prix, etc… sont d’une réelle importance dans nos entreprises. De ce fait, nos entreprises ne peuvent et ne doivent pas fonctionner sans tenir compte de la loi de la valeur » [7].

La différence entre la loi de la valeur dans un système capitaliste et la loi de la valeur dans un système socialiste, c’est, selon Staline, que dans le socialisme son champ est strictement circonscrit. « Le fait que la propriété privée des moyens de production n’existe pas et que ces moyens de production sont socialisés, ne peut que restreindre la sphère d’action de la loi de la valeur et la portée de son influence sur la production » [8]. Seuls « les biens de consommation dont on a besoin pour compenser la force de travail dépensée dans le processus de production sont produits et réalisés comme des marchandises tombant sous la loi de la valeur. C’est précisément dans ce cas que la loi de la valeur exerce son influence sur la production » [9]. Cependant, à la différence de son fonctionnement dans le capitalisme, la loi de la valeur « ne règle plus la répartition proportionnelle du travail entre les différentes branches de la production », car s’il en était ainsi, « on ne comprendrait pas pourquoi nos industries légères qui sont les plus rémunératrices ne sont pas développées au maximum, et pourquoi nous donnons la préférence à nos industries lourdes qui sont souvent moins lucratives » [10].

Ici Staline semble avoir oublié que, dans le capitalisme aussi, la production de valeurs est liée à l’accumulation du capital, à la production de capital additionnel qui favorise l’industrie lourde au détriment de l’industrie légère. Ceci mis à part, quelle est cependant la signification réelle du fait de prendre en considération la loi de la valeur? Selon Staline, cela signifie tout d’abord « former les dirigeants d’entreprise à évaluer les volumes de production… à améliorer les méthodes de la production, à diminuer les prix de production, à pratiquer le calcul des prix et à rendre l’entreprise rentable  » [11]. Les salaires et les prix étant réglementés par le gouvernement, s’imposent aux directeurs d’entreprises comme des coûts (…)

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La « régulation » est réalisée par le jeu de la concurrence et des crises économiques. S’il n’y a pas de propriété privée du capital, pas de concurrence, pas d’accumulation privée ; si la production est planifiée ; si les prix et les salaires tout autant que l’expansion de la production sont soumis à un contrôle systématique, les résultats propres à la concurrence et aux crises révélant l’action de la loi de la valeur ne peuvent survenir. L’application « consciente » de la loi de la valeur en régime socialiste pourrait signifier uniquement que les effets de la concurrence et des crises sont incorporés dans le mécanisme de planification — en d’autres termes, que l’on re-institue le marché et la propriété privée, ce qui est évidemment une absurdité.

C’est peut-être pour cette raison que Staline parlait uniquement d’une loi de la valeur « strictement limitée et étroitement circonscrite », une loi n’opérant totalement que dans la sphère de circulation restreinte à la consommation personnelle, et qui « influence » seulement la sphère de la production, cette dernière ne pouvant ignorer le principe de rentabilité, bien que ce principe soit modifié par les décisions conscientes relatives à l’importance donnée aux différentes branches de l’industrie. Toutefois, bien que la loi « modifiée » affecte probablement la production et règle la distribution, Staline ne voyait pas de division sociale entre la valeur et la plus-value, ou entre le travail nécessaire et le surtravail telle qu’elle existe dans toutes les formes de la société: la production sociale n’appartient-elle pas maintenant par définition à toute la société ?

A l’aide des salaires et des prix, il est possible d’établir approximativement mais directement quelle part de la production sociale totale doit revenir aux travailleurs, et sous quelle  forme particulière de marchandise. Le prix des biens de consommation peut être fixé de telle manière que le choix des produits par les travailleurs est pratiquement subordonné au bon plaisir du gouvernement, et des marchandises rares peuvent être rendues encore plus rares par une politique des prix qui les réserve aux couches privilégiées de la société. La nécessité de maintenir la population laborieuse en vie et en activité prédomine dans toutes les formes de la production sociale. Dans le capitalisme, elle exprime la valeur de la force de travail qui détermine et limite la plus-value, ou le temps du surtravail qu’on peut tirer d’une population donnée de travailleurs. Mais si le travail nécessaire et le surtravail deviennent d’emblée la propriété collective des producteurs socialisés, il est tout à fait hors de propos de parler de la loi de la valeur comme régulateur de la distribution sociale et de l’effet de cette régulation sur le processus de production. Si la totalité de la production sociale est la propriété commune de la société, sa division en compartiments: consommation, reproduction et expansion pourraient tout aussi bien être exprimées directement par les quantités de temps de travail sans qu’on se préoccupe de rapports de valeur. Seuls compteraient les aménagements strictement techniques qui permettent le fonctionnement approprié de la production sociale et du processus de reproduction.

Il n’y a qu’une seule raison de conserver la loi de la valeur dans sa définition russe: donner aux conditions d’inégalité qui règnent dans une économie contrôlée par l’État l’apparence d’une « loi économique ». Parce que le « marxisme » est ici l’idéologie dominante imposée par l’État, il est nécessaire non seulement de démontrer que la production implique la reproduction et que le progrès signifie une reproduction élargie, en vue de laquelle la consommation présente doit être réduite afin d’assurer une amélioration de la consommation future ; il est aussi nécessaire de démontrer que les différences de salaires entre les travailleurs, et les différences de revenus entre les travailleurs et les couches sociales qui administrent la société, ne sont pas arbitrairement instituées par le caprice d’une nouvelle classe dirigeante, mais déterminées par une « loi économique » qui donne à chacun son dû selon l’apport particulier qu’il fait à la société. Comme, suivant la doctrine officielle, il n’existe que des gens productifs en Russie, la différence des niveaux de vie doit être expliquée par les différences de productivité et par la nécessité économique de tenir compte de ces différences, tout au moins, à telle étape historique de développement.

On sait que, dans la théorie marxienne de la valeur, tout travail est ramené à du travail simple abstrait. Le travail qualifié est égalé à une quantité plus grande de travail non qualifié. Rémunérer du travail selon sa productivité signifie que le travail qualifié reçoit plus que le travail non qualifié. A cause des frais d’apprentissage, le coût de la reproduction est également plus élevé pour le travail qualifié que pour le travail non qualifié. Les différences de revenus peuvent donc s’expliquer par la productivité différente des différentes sortes de travail et par l’intensité variable dans l’exécution d’un type de travail particulier. Parce que le travail réel est inégal, l’égalité des revenus impliquerait l’« exploitation » du travail plus productif par le travail moins productif. Toute incitation à préparer et à entreprendre des activités plus qualifiées et par conséquent plus productives se trouverait ainsi étouffée au détriment de la société tout entière.  Le « besoin social » appelle donc les différences de revenus, exigence inéluctable du développement social.

Le concept marxien de la valeur se réfère à des agrégats sociaux abstraits de temps de travail nécessaire et de surtravail. Cela permet de considérer le travail qualifié comme du travail simple, multiplié, aussi bien que d’identifier valeur et prix. Aussi bien les salaires que les prix s’écartent de leurs valeurs définies en temps de travail par suite des rapports concurrentiels du marché et de leur détermination à la fois par la valeur d’usage et la valeur d’échange des marchandises, qui déterminent la nature de l’offre et de la demande. Dire que la loi capitaliste de la valeur s’applique à l’économie planifiée et étatisée signifierait seulement que là aussi elle se réfère à des agrégats sociaux de travail nécessaire et de surtravail, qui, cependant, ne sont plus à présent des quantités inconnues, mais des données fournies par un inventaire social en termes d’unités de temps de travail ou exprimées en termes de monnaie représentant ces unités, c’est-à-dire en termes de « prix ». Cela ne révélerait pas la contribution concrète des individus ou des catégories d’individus à la masse totale des produits englobant la quantité totale de temps de travail dépensé à leur production. Néanmoins il révélerait, grâce aux rapports variables entre les agrégats sociaux de temps de travail nécessaire et de temps de surtravail, si l’exploitation de la force de travail à des fins d’accumulation est en augmentation ou en baisse, et cela indépendamment du caractère de l’économie, que ce soit une économie fondée sur la propriété privée ou une économie contrôlée par l’État.  Cette augmentation ou cette baisse de l’exploitation, phénomène observable dans l’économie d’État, ne saurait être saisie dans l’économie concurrentielle. Cette dernière ne la découvre qu’à travers les mouvements du marché allant de la prospérité à la dépression, tandis que la première pourra — en théorie s’entend — réaménager les agrégats sociaux comme elle le jugera bon, par des décisions politiques qui ou bien accéléreront ou bien ralentiront le processus de la formation du capital.

Selon Marx, ce n’est pas le temps de travail salarié mais le temps de travail social général qui détermine la valeur ; parler de la valeur des marchandises n’est pas se référer à la quantité spécifique de travail contenue en elles, mais à la part relative du temps de travail social général qu’elles représentent. Il s’ensuit qu’il n’est pas possible de diviser l’économie en une sphère déterminée par la valeur et une autre qui ne le serait point. Ou bien l’ensemble de l’économie est réglée par la loi de la valeur ou bien il ne l’est pas. Il n’est pas possible, par exemple, de dire avec Staline que la loi de la valeur régit la sphère de la consommation mais non celle de la production; elle régit l’ensemble de l’économie ou elle ne régit rien.

La valeur abstraite de la force de travail – la seule que Marx considère – n’explique pas les salaires réels et leurs différenciations. Marx ne s’intéressait pas à la détermination réelle par l’offre et la demande de tel salaire. Les différenciations de salaires qu’on rencontre dans la réalité se rapportent en gros aux différents coûts de reproduction de différents types de travail. Mais ces différences disparaissent dans la réduction du travail qualifié au travail simple multiplié, dans l’analyse des agrégats sociaux de valeur et de plus-value et de leurs rapports changeants au cours de l’accumulation du capital. Le concept abstrait de la valeur est inutile pour la détermination des salaires individuels; les traiter comme des entités réelles revient à les accepter simplement comme des faits empiriques donnés historiquement.

Dans l’économie d’État, comme ailleurs, la loi de la valeur n’a de validité tout au plus qu’en regard des agrégats sociaux de capital constant, de capital variable et de surproduit créé dans la production, et en regard de leurs rapports changeants au cours de la formation du capital en tant qu’accumulation de la valeur d’échange. Dans les conditions de l’accumulation propre au capitalisme concurrentiel, l’expansion physique du capital ne peut s’opérer qu’en tant qu’accumulation de valeurs d’échange. Dans une économie d’Etat, où tous les moyens de production sont centralisés, il n’en est pas nécessaire ainsi. Cette société pourrait soit mesurer l’accroissement de sa richesse sous la forme abstraite de valeurs accumulées, soit organiser sa production et sa distribution sociales en termes réels, matériels, sur une base ou d’exploitation ou de non-exploitation.

Cependant, les économies d’État qui existent en fait n’ont pas pris le parti de négliger les mécanismes de l’économie d’échange. Tout comme autrefois la classe capitalistes, les institutions d’Etat font maintenant face à la masse des travailleurs non plus comme propriétaires, mais comme contrôleurs du capital, c’est-à-dire des moyens de production. Elles attribuent une certaine valeur (en termes de monnaie) aux ressources productives et en attendent une valeur plus grande (en termes de monnaie) grâce à l’intermédiaire de la production, conformément à la formule capitaliste: monnaie-marchandise-monnaie. Elles paient, en monnaie, des salaires aux travailleurs dont le rôle est de créer une valeur plus grande que celle représentée par leurs salaires. Cette plus-value entretient les couches non-travailleuses de la société, assure la défense nationale, couvre les dépenses publiques et est réinvestie sous forme de capital additionnel. Toutes les transactions économiques ou bien sont des transactions d’échanges ou en ont l’apparence. La force de travail est vendue à l’administration et les salaires achètent les marchandises à l’administration. C’est un véritable commerce. Il existe un quasi- commerce entre l’administration de certaines entreprises et celle d’autres entreprises, semblable à celui qui se pratique entre les différents secteurs industriels dans tous les pays capitalistes et qui atteint sa forme achevée dans l’économie d’Etat totalement centralisée.  Formellement, il y a peu de différence entre l’économie privée et l’économie d’Etat, abstraction faite, dans celle-ci, du contrôle central de la plus-value.

Nous ne traiterons pas des modifications que ce système subit du fait que tous les moyens de production ne sont pas directement contrôlés par l’État et que tous les travailleurs ne sont pas des salariés, car ces imperfections sont des résidus de l’économie capitaliste d’échange préexistante : ils favorisent, plutôt qu’ils n’empêchent, le maintien du caractère de valeur d’échange de l’économie d’État. Nous ne soulèverons pas davantage la question de savoir si d’autres systèmes que les économies d’État existantes sont objectivement possibles ou non; ici nous nous occupons seulement de la nature des rapports entre ces systèmes et la loi de la valeur, d’une part, et des rapports entre cette loi de la valeur et le socialisme dans la pensée de Marx, d’autre part. Tous les systèmes à contrôle d’État étaient ou sont des nations pauvres en capital. Leur première exigence est la formation d’un capital — présupposé de leur indépendance nationale et condition préalable de la socialisation de la production et de la distribution. Plus ou moins liés (selon le pays et sa situation particulière) à la « division internationale du travail » capitaliste, ils doivent adapter leur économie aux conditions du marché mondial et participer à la compétition commerciale internationale, ce qui limite leur volonté de ne pas faire de la valeur d’échange et de son expansion la force motrice de leur activité. Elle en est pourtant la force motrice comme le révèle leur recherche de la rentabilité et de la formation du capital. L’État agit comme s’il était un capitaliste particulier, possédant tous les moyens de production et s’efforçant de les accroître, sans se soucier outre mesure des besoins sociaux réels en d’autres domaines. Bien sûr, il s’agit là aussi d’un besoin social; néanmoins, vouloir l’accumulation revient à vouloir l’exploitation et requiert des rapports définis entre les salaires et les profits – ce qui caractérise précisément l’économie capitaliste.

Selon la théorie marxienne du socialisme, le capitalisme, parvenu à un certain stade de son développement, doit perdre sa capacité d’accroître les forces sociales de production ; dès lors, l’accumulation du capital implique la destruction de capital dans une mesure toujours plus grande aussi bien que le développement constant du chômage et donc de la misère sociale. Évidemment, ces conditions n’existent pas chez les nations pauvres en capital qui souffrent du manque d’accumulation plutôt que de la suraccumulation. Ce manque est, dans une certaine mesure, une conséquence de la suraccumulation dans les nations capitalistes avancées. La suraccumulation trouve son « remède » dans les crises et ces dernières peuvent prendre des formes politiques qui, à leur tour, peuvent modifier les institutions sociales et les rapports de propriété, sous lesquels la formation du capital se poursuit.

Marx n’envisageait pas d’étape intermédiaire entre le capitalisme privé et le socialisme, bien qu’il reconnût le rôle stimulant de l’État capitaliste dans le développement du capital national. Il y avait un certain schématisme dans ses pronostics révolutionnaires basés sur une conception par trop « simpliste » de l’opposition entre la féodalité, le capitalisme et le socialisme. Les interventions de l’État dans le capitalisme avancé, tout comme la tendance croissante du système capitaliste au monopole, étaient, selon lui, des signes de désagrégation ; elles le sont en effet par rapport au capitalisme libéral. Mais ce que Marx avait en vue, c’était le capitalisme de libre concurrence, bien que sa théorie de l’accumulation fût applicable à n’importe quelle forme du capitalisme, puisqu’il fait abstraction de la concurrence et traite du capital dans son ensemble et de ses rapports avec la force de travail dans son ensemble au cours du processus d’expansion du capital. Grâce à cette méthode d’abstraction, Marx s’est efforcé de mettre en lumière la dynamique de la production du capital, mais sa théorie ne prétend pas refléter exactement le développement réel ; cette méthode suppose toutefois que l’on prête la plus grande attention aux conditions concrètes de la production du capital.

Bien que Marx considérât la centralisation du capital comme « l’abolition du mode capitaliste de production au sein de la production capitaliste elle-même» (15), il n’envisageait pas que l’expropriation du capital privé pût mener à autre chose qu’au socialisme. La nationalisation du capital était naturellement ce qu’il entendait par son expropriation, mais la nationalisation elle-même n’était qu’un acte politique destiné à mettre en  place un système social de production et de distribution libéré des rapports de valeurs.

« Dans la société coopérative fondée sur la propriété collective des moyens de production », écrivait Marx, et les producteurs n’échangent pas du tout leurs produits ; de même le travail incorporé dans ces produits n’apparaît pas ici comme valeur de ces produits, comme une qualité qu’ils possèdent ; en effet, contrairement à ce qui se passait dans la société capitaliste… les travaux individuels existent désormais d’une façon immédiate en tant que partie intégrante du travail total » (16) .

Marx ne prévoyait pas l’apparition de systèmes de capitalisme d’État ou de socialisme d’État, dans lesquels on voit aujourd’hui des réalisations du « socialisme marxiste ». Il ne se préoccupait pas des conditions d’existence du socialisme, si ce n’est que par quelques remarques où il caractérise sa différence d’avec le capitalisme. Le socialisme était, avant tout, la fin de la production fondée sur la valeur et par là-même la fin des rapports capitalistes de production. Selon Marx, aucun changement social réel, en ce qui concerne la condition de la classe ouvrière, n’était possible sans un changement dans les rapports sociaux de production.

« Toute espèce de distribution des moyens de consommation », écrivait-il, « n’est que le résultat de la distribution des conditions de production… Le mode de production capitaliste, par exemple, repose sur le fait que les conditions matérielles de la production sont imparties aux non-travailleurs, sous la forme de la propriété du capital et de la propriété foncière; tandis que la masse n’est propriétaire que de la condition personnelle de toute production: la force de travail. Une fois les éléments de la production répartis de la sorte, la distribution actuelle (capitaliste) des moyens de consommation s’ensuit d’elle-même. Les conditions matérielles de la production sont-elles propriété coopérative des travailleurs eux-mêmes ? Il en résulte une distribution des moyens de production différente de celle d’aujourd’hui »(17).

Selon Marx, les méthodes de distribution dépendent des méthodes de production. Dans une société où les travailleurs n’ont pas le contrôle des moyens de production mais vendent leur force de travail à d’autres qui ont ce pouvoir, le système de distribution sera aussi antagoniste que le sont les relations dans le processus de production entre les producteurs et ceux qui s’approprient le surtravail.

Dans le capitalisme d’État, la relation capital — travail reste intacte, bien que la propriété privée du capital ait été abolie et remplacée par le contrôle des moyens de production. La « socialisation » des moyens de production n’est encore ici que la « socialisation du capital en tant que capital », c’est-à-dire: bien que la propriété privée n’existe plus, les moyens de production ont encore le caractère de capital, du fait qu’ils sont contrôlés par une classe particulière au lieu d’être à la disposition de l’ensemble de la société. Bien que l’accumulation du capital privé soit maintenant exclue, l’exploitation de l’homme par l’homme continue au moyen d’un système inégal de répartition en ce qui concerne à la fois les conditions de la production et les conditions de la consommation. Ce système perpétue la concurrence sous forme de luttes pour des postes lucratifs et des emplois mieux rémunérés et introduit les antagonismes du capitalisme privé dans le système du capitalisme d’Etat.

Le capitalisme d’Etat est un système qui produit encore du surtravail, mais ce n’est plus un système dont la « régulation » est assurée par une loi de la valeur à travers la concurrence et les crises du marché. Comme auparavant dans les conditions du capitalisme privé, le travail est encore une marchandise et sa « valeur » est déterminée par les exigences de sa production et de sa reproduction. Mais le surproduit créé dans le processus du travail, ne requiert plus la concurrence de marché pour être réalisé comme plus-value ; il tire son caractère spécifique de décisions émanant des organismes planificateurs de l’Etat. Que ces décisions, à leur tour, soient déterminées par la compétition internationale, économique et politique, et par les exigences de la reproduction et de l’accumulation du système du capitalisme d’Etat lui-même, ne change rien au fait que l’absence d’un marché interne du capital rend nécessaire un organe de décision direct et centralisé en vue de l’allocation du travail social total et de la répartition du produit social total. Tout se passe comme si Staline avait eu « raison » de proclamer la validité partielle de la loi de la valeur en régime « socialiste ». Mais ce qu’il entendait par là — bien qu’il présentât la chose autrement — c’était (…)

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L’importance donnée à l’accumulation par le capitalisme d’Etat et sa faculté d’accélérer le rythme de l’expansion par des moyens extérieurs au marché excitent l’envie des économistes bourgeois. « Le progrès extraordinaire de la Russie, avec sa tendance marquée au capitalisme », écrivait feu Gustav Cassel, « a grandement impressionné le reste du monde. Jamais auparavant un peuple ne s’était imposé d’aussi sévères restrictions pour accumuler des économies à convertir en capital réel.

On a parfaitement compris aujourd’hui que cet immense déploiement de force repose sur d’abondantes ressources en capital, créées grâce à une réduction anormale de la consommation courante. Partout, on réclame une politique économique qui conduise à un progrès semblable à celui de la Russie » (19) . « Réclamer » ainsi de façon masochiste, « une réduction anormale de la consommation courante » signifie, bien entendu, réclamer un développement accéléré du capital permettant d’éviter les conditions de crise et de dépression.

Dans une société socialiste, l’accroissement et l’efficacité des moyens de production se refléteraient dans un accroissement de la consommation courante et une réduction de la durée du travail. L’importance donnée à l’accumulation dans le capitalisme d’Etat révèle à la fois la réalité et l’urgence du besoin en capital et son caractère fondamental d’exploitation malgré la nationalisation accomplie. Les discussions à propos d’une loi de la valeur « modifiée », applicable au socialisme, indiquent tout simplement que le capitalisme d’Etat, par nature, n’est qu’une forme modifiée du capitalisme — modifiée dans la mesure où son surproduit est l’objet d’un contrôle central au lieu d’être réparti par la formation d’un capital privé soumis aux lois du marché. Et cela restreint le marché à la vente et à l’achat de la force de travail, bien que tous les biens de consommation entrent dans le processus de la circulation en tant que marchandises — en tant que valeurs d’échange exprimées en prix — qu’ils représentent les produits du travail nécessaire ou du surtravail. Mais parce que l’ensemble du surproduit est l’objet d’un contrôle central, la « transformation » des « valeurs » en prix de production par le jeu de la concurrence doit maintenant être effectuée grâce à une politique de prix qui reflète les besoins et les exigences de reproduction du capitalisme d’Etat. Les conditions de production sont ici reproduites avec leur division en capital et travail salarié — de même que les conditions antagonistes de distribution auxquelles elles donnent naissance. Sur une telle base, le processus de la reproduction exclut l’évolution promise du capitalisme d’État en une société de producteurs associés telle qu’elle se présente dans la conception marxienne du socialisme.

Pour Marx, la loi de la valeur « régit » le capitalisme de marché à l’exclusion de toute autre forme de production sociale. Parler d’une loi de la valeur comme « régulation » de l’économie en l’absence de relations de marché spécifiquement capitalistes pourrait seulement vouloir dire que les termes de valeur et de plus-value sont conservés bien qu’ils n’expriment rien d’autre que la relation entre le travail et le surtravail. Dans le capitalisme, le travail et le surtravail deviennent de la valeur et de la plus-value parce que la force de travail est une marchandise et que toutes les marchandises sont liées socialement dans le processus de l’échange et doivent être réalisées en valeurs d’échange avant de devenir des biens d’usage. Cependant, dans l’économie d’Etat centralisée, le capital et le travail peuvent être alloués en dehors des relations de marché et des considérations de valeur, d’après un critère d’« utilité sociale » telle du moins que l’entend l’autorité administrative. Le caractère hybride de cette économie s’explique par le fait que le capitalisme d’Etat refuse de se reconnaître comme tel, c’est-à-dire comme un système d’exploitation fondé sur la domination directe exercée par une minorité dirigeante sur la majorité.

Ce qui distingue l’exploitation capitaliste de toute forme d’exploitation antérieure, c’est l’absence de coercition directe dans l’extraction du surtravail. Privés des moyens de production, les travailleurs n’ont pas d’autre choix que de vendre leur force de travail aux capitalistes aux prix imposés par le marché. La production sociale se poursuit au moyen de l’achat et de la vente, et le processus de la vie sociale est subordonné aux relations de marché. Dans le cadre de cette société, les travailleurs acceptent l’inégalité des conditions comme déterminée par les relations de marché, et ils ne reconnaissent pas nécessairement le fait de leur exploitation. Ils essaient d’exploiter ces relations pour obtenir des emplois lucratifs et des salaires plus élevés. C’est le marché et — à l’intérieur de limites définies — l’utilisation compétitive du marché, qui permettent d’extraire du surtravail d’une manière plus subtile que la contrainte physique directe. Le procédé le plus subtil est aussi, bien sûr, le plus évolué, même pour les travailleurs, car, d’une façon générale, le travail salarié est préférable au travail forcé. Ne voulant ni ne pouvant mettre un terme à l’exploitation du travail, le capitalisme d’État préfère lui aussi le travail salarié au travail forcé, et, pour cette raison, il adopte autant que possible les mécanismes de l’économie de marché.

C’est l’apparence de relations de marché capitalistes à l’intérieur de l’économie d’État qui fait croire à la validité de la loi de la valeur dans les conditions nouvelles de la production du capital. En fait, la loi de la valeur est ici inopérante, étant donné que les relations de marché y sont purement artificielles. Les organismes planificateurs ne font qu’orienter leurs plans sur le modèle de l’économie de marché capitaliste, car ils ne peuvent pas organiser la production et la distribution selon des principes socialistes, et ils n’osent pas aborder la réalité de l’exploitation et de l’accumulation du capital dans les formes ouvertes qui ont caractérisé la première période du socialisme d’État en Russie. Durant cette période – que l’on a dédaigneusement qualifié de « communisme de guerre » imposé par les circonstances — toute la production marchande avec ses catégories de valeur, prix, profits et salaires devait être remplacée par une économie naturelle centralisée, gérée en fonction des nécessités et des possibilités physiques, aussi bien dans la sphère de la production que dans celle de la distribution. Dans les conditions des pays capitalistes peu développés, une telle administration centralisée doit avoir pour premier souci l’expansion de la production et partant la formation du capital. Si cela doit s’accompagner de la destruction des relations de marché — tâche qui incombe au gouvernement — la production et la consommation doivent être fixées par des décisions gouvernementales avec ou sans le consentement de la population qu’elles concernent. Les ressources productives sont affectées par décrets dictatorialement imposés. Le travail salarié devient (…)

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Comment pourrait-on s’y prendre pour mesurer objectivement la productivité du travail individuel? Trotsky ne pose ni ne résout cette question. En pratique, la rémunération des différents types de travail était analogue à la différenciation des salaires dans le capitalisme, bien que les taux des salaires et leurs différences fussent et soient encore établis par le gouvernement et non par le marché.

Cependant, l’enrégimentation complète de la société, que l’on désirait, se révéla impossible et fut bientôt remplacée par un mélange de relations de marché et de planification gouvernementale, par des méthodes de contrôle directes et indirectes, par des mesures de contrainte physique et monétaire, par des considérations théoriques et pratiques sur la « valeur », qui libéraient le processus de production et de distribution sociales de sa régulation par la loi de la valeur, sans pourtant conduire à une économie libérée de la valeur. Dans ses aspects essentiels, le socialisme d’État n’est plus le capitalisme

dont s’occupait Marx, mais il n’est pas davantage un socialisme au sens marxien. Néanmoins il est encore susceptible d’être analysé d’après les données de la théorie de la valeur-travail, parce que les relations sociales y sont encore fondées sur le rapport capital-travail et que la force motrice y est encore l’accumulation du capital. Seulement, il n’est plus « régi » par la loi de la valeur au moyen de la concurrence et des crises, parce que les quasi-relations de marché y sont entièrement subordonnées à la direction du gouvernement. Les relations de marché sont, pour ainsi dire, une commodité, non une nécessité, bien qu’elles aient été imposées aux systèmes de socialisme d’État par des circonstances concrètes auxquelles ils étaient incapables de résister. En URSS, par exemple, le volume total de la production planifiée est exprimé soit en termes physiques, soit en termes de valeurs monétaires. Comme il s’agit là d’une tâche difficile, le plan ne contient que des approximations grossières, sujettes à de continuels changements. Cependant, avec l’usage croissant de calculateurs électroniques, l’équilibre des investissements et des rendements matériels et monétaires peuvent être assurés, de façon de plus en plus précise. On suppose que le revenu global est égal à la valeur globale de la totalité du produit matériel, qui équivaut à la somme totale des prix de vente finals des biens matériels, mis à part l’amortissement du capital fixe. Le quasi-marché procure aux entreprises une quasi-autonomie. La demande sociale est contrôlée par le biais des revenus personnels aussi bien que par le contrôle des ressources productives en fonction de leur affectation en termes de quantités physiques. Les prix sont, par hypothèse, basés sur les prix moyens de production de toutes les entreprises qui produisent les mêmes marchandises. Les prix de détail de tous les biens et services sont fixés de manière à correspondre au niveau des revenus personnels. Ces prix varient en fonction de l’offre et de la demande des biens de consommation qui arrivent sur le marché. Les salaires en monnaie, dans leur mouvement de hausse et de baisse, sont manipulés par une politique de prix. Le gouvernement perçoit les profits principalement au moyen d’un impôt sur le chiffre d’affaires, qui provient de la différence entre les prix de détail et les coûts de production réels.

Le quasi-marché permet une liberté de choix limitée dans la consommation. Certains produits sont inaccessibles à certaines catégories de revenus, mais pour toutes les catégories il existe encore un choix entre telle marchandise ou telle autre. En observant les préférences des consommateurs, on parvient à fixer les plans de production, mais si elles ne s’accordent pas avec les vues souveraines des planificateurs, ces préférences peuvent être modifiées en manipulant les prix. Des entreprises peuvent influencer, dans une certaine mesure, l’affectation des ressources productives, mais si leurs décisions dévient du plan général,  un veto gouvernemental peut modifier la situation soit directement, soit par une politique de prix. La liberté restreinte du marché peut, à tout moment, être suspendue par les rapports de forces réels opérant derrière les rapports du pseudo-marché.

Il existe également une liberté restreinte dans le choix de l’emploi. Toutefois, étant donné la réglementation des salaires et l’interdiction des grèves, étant donné l’établissement des prix en vue de stimuler la consommation de telles marchandises et de décourager celle d’autres produits, étant donné la détermination consciente du rythme et du taux d’accumulation, ce n’est plus qu’une simple question d’opportunité que d’orienter le travail vers certains emplois ou d’inciter les travailleurs à s’y porter de leur propre chef, au moyen d’une évaluation différente, mais toujours planifiée, des divers types d’activités. C’est la tendance du développement socio-économique qui indique les emplois qu’il faudrait favoriser et ceux dont il faudrait détourner les travailleurs, et cette tendance se reflète dans le système d’enseignement et la politique des salaires.

Le libre choix de l’emploi dans le capitalisme d’État est, comme dans le capitalisme traditionnel, l’exception plutôt que la règle. Évidemment, cela n’entraîne pas ces vastes transferts d’emplois de l’agriculture à l’industrie provoqués par la collectivisation forcée et la modernisation de l’agriculture. L’administration, en opposant diverses barrières aux désirs individuels, décourage ces changements, sans parler de taux de salaires assez bas pour interdire à la fois la mobilité et l’initiative individuelle. Cependant, la société industrielle étant, dans certaines limites, une économie d’expansion, elle offre aux travailleurs des possibilités pour se qualifier, se préparer à des professions nouvelles, accéder à des postes élevés, rivaliser pour obtenir des emplois meilleurs. Le climat social de compétition entretenu délibérément par une structure hiérarchique des revenus n’est guère différent du climat familier dans le capitalisme.

En résumé: la société, dans le capitalisme d’État, n’est ni « régie » par la loi de la valeur, ni règle-t-elle ses rapports économiques sur la base de la loi de la valeur. Mais même si, comme l’affirmait Staline, cette économie « s’appuyait » sur la loi de la valeur en vue d’assurer un calcul rationnel des prix et des profits, une comptabilité sociale pour l’affectation appropriée des ressources et une coordination de la production et de la consommation sociales, elle ne saurait être qualifiée de socialiste. En aucun cas, il ne peut être question de faire fonctionner la loi de la valeur ni dans la société capitaliste ni dans la société socialiste. Dans le capitalisme, elle s’affirme comme une « loi naturelle », parce que les rapports d’échange privés excluent une organisation sociale rationnelle de la production et de la distribution, qui, néanmoins, demeure une condition indispensable pour toute société. Dans une organisation rationnelle de la société, les diverses activités sociales qui absorbent du temps de travail, sont distribuées dans des proportions définies pour assurer l’existence sociale et la reproduction du processus de la vie sociale. Si cela est fait de façon consciente et directe, en dehors des rapports individuels d’échange, donc en l’absence des rapports de valeur, les conditions sociales qui engendrent la loi de la valeur ont cessé d’exister. Dans les conditions du capitalisme, ce n’est pas la valeur du temps de travail qui détermine le processus de l’échange et l’affectation des ressources productives, mais la concurrence du marché et l’accumulation du capital, basées sur des prix qui ne sont pas directement liés au temps de travail contenu dans les marchandises. Cependant, c’est en considérant ce temps de travail contenu dans les marchandises — hypothèse purement théorique — que l’on peut comprendre à la fois le mécanisme du marché et la dynamique de l’expansion du capital, « La détermination de la valeur par le temps de travail », selon Marx, « n’est que l’expression scientifique des rapports économiques de la société actuelle » (23) . En entreprenant en théorie ce qu’on ne peut faire en pratique, c’est-à-dire en supposant un échange valeur contre valeur en termes de quantités de temps de travail, on met à jour, dans les production, les véritables rapports sociaux entre le travail nécessaire et le surtravail ; toutes les difficultés du système capitaliste, dues à la baisse tendancielle du taux de profit au cours de l’expansion du capital, se trouvent ainsi révélées comme des conséquences du mode d’exploitation qui caractérise les rapports d’échange de la production capitaliste. Il appert que l’organisation sociale indirecte au moyen de normes de marché et de prix trouve sa racine dans la répartition proportionnelle, inconsciente mais inévitable, du travail social total en fonction des nécessités générales, non spécifiquement capitalistes, de l’existence sociale.

Ce n’est pas le besoin général d’une organisation rationnelle du travail social qui détermine l’existence et le développement du capitalisme, mais la forme particulière que revêt ce besoin général dans les conditions de la production du capital. Celle-ci est une spécification du besoin général, et c’est seulement sous l’influence de cette spécification que le besoin général prend la forme d’une loi de la valeur. C’est pour cette raison que cette dernière s’affirme en fixant les proportions nécessaires de travail social non pas au sens général qui s’applique à toutes sociétés, mais seulement dans le sens requis par la société capitaliste ; autrement dit, elle établit une répartition proportionnelle de l’ensemble du travail social en fonction des besoins spécifiques de la production capitaliste.

L’analyse de la production du capital en termes de valeurs a pour objet le besoin général de rationalité dans le processus de la de la production sociale sous la forme spécifique que ce besoin prend dans le capitalisme. Toutefois, l’analyse en termes de valeurs ne vise pas les rapports d’échange concrets dans le capitalisme, mais les réalités, pratiquement insaisissables, sous-jacentes à ces rapports d’échange. « L’analyse des formes économiques ne peut s’aider, écrit Marx, du microscope ou de réactifs fournis par la chimie ; l’abstraction est la force qui puisse lui servir d’instrument » (24) .

Sous cette forme abstraite, la valeur exprimée en temps de travail est l’« expression scientifique » des rapports économiques dans le capitalisme et non la description empirique de ces rapports, bien que ce soit seulement au moyen de la pensée abstraite que la réalité concrète puisse être saisie et que ce soit cette dernière qui, en premier lieu, fait naître la pensée abstraite.

Cela ne signifie pas, pourtant, que la valeur exprimée en temps de travail puisse devenir en fait le principe d’organisation d’un système de production et de distribution non-capitaliste, ou socialiste. Dans sa critique des socialistes ricardiens (25), et de Proudhon en particulier, qui préconisaient un système d’échange entre producteurs privés fondé sur la valeur-temps de travail, Marx faisait observer que des biens produits en tant que marchandises ne peuvent être échangés qu’en tant que tels, c’est-à-dire en termes de prix et non selon la valeur exprimée en temps de travail. Au sujet de la théorie — formulée par Gray — du temps de travail comme mesure monétaire immédiate, Marx écrivait qu’elle repose sur l’illusion « que les marchandises pourraient se rapporter directement les unes aux autres comme des produits du travail social. Mais elles ne peuvent se rapporter les unes aux autres que telles qu’elles sont. Les marchandises sont directement le produit de travaux privés, indépendants et isolés qui, par leur aliénation dans le processus de l’échange privé, doivent être reconnus pour du travail social général. En d’autres termes, sur la base de la production de marchandises, le travail ne devient travail social que par l’aliénation universelle des travaux individuels. Mais en posant le temps de travail  contenu dans les marchandises comme immédiatement social, Gray le pose comme temps de travail d’individus directement associés. Alors, en effet, une marchandise spécifique, comme l’or et l’argent, ne pourraient figurer en face des autres marchandises comme incarnation du travail général ; la valeur d’échange ne deviendrait pas prix ; mais aussi la valeur d’usage ne deviendrait pas valeur d’échange; le produit ne deviendrait pas marchandise, et de la sorte la base même de la production bourgeoise serait supprimée » (26). Pour exprimer cela d’une façon quelque peu différente : si le temps de travail contenu dans le produit social exprime le temps de travail commun de producteurs directement associés, ces produits ne revêtent pas le caractère de marchandises; ils n’ont donc pas besoin d’être transformés en travail social universel (ce qu’ils sont déjà) ; ils n’exigent pas davantage une marchandise-monnaie déterminée pour exprimer dans leurs prix leur nature sociale. Puisque le temps de travail, « est la mesure immanente des valeurs, pourquoi lui adjoindre une autre mesure extérieure ? » (27). L’existence du prix en tant que mesure indique que les produits sociaux (comme marchandises) ne sont pas immédiatement du travail social commun ; ils ne le sont  que par le biais des rapports d’échange et des rapports monétaires dans une une économie de marché où les producteurs ne sont pas associés. La valeur-temps de travail (à la différence du temps de travail comme tel) ne se rapporte pas aux marchandises produites individuellement, mais seulement à la valeur-travail totale du produit social total, et à sa division en travail nécessaire et surtravail. La valeur-temps de travail tire sa signification des agrégats sociaux du temps de travail social total, et non des rapports d’échange capitalistes, bien que ces derniers soient insaisissables sans le recours à la théorie de la valeur-travail. Mais cette théorie, en tant que théorie de la société bourgeoise, comme Marx le disait à Proudhon, ne peut pas devenir « la théorie révolutionnaire de l’avenir» (28). Dans une société communiste, « le capital-monnaie disparaît totalement, en même temps que les déguisements des transactions (économiques) qui en résultent. Le problème se réduit simplement à ceci : la société calculera d’avance combien elle pourra utiliser de travail, de moyens de production et de moyens de subsistance sans dommage pour des secteurs qui, comme la construction de chemins de fer, ne fournissent pendant une durée assez longue (…) ni moyens de production, ni moyens de subsistance (…) (29). La société distribue la force de travail et les moyens de production entre les divers secteurs d’activités. Les producteurs peuvent, le cas échéant, recevoir des certificats moyennant quoi ils prélèvent sur les fonds de consommation sociaux une part correspondant à leur temps de travail. Ces certificats ne sont pas de la monnaie. Ils ne circulent pas » (30) .

Bien que « l’économie du temps » et la répartition planifiée du temps de travail entre les différents secteurs et branches de la production demeurent une nécessité économique, cela n’a rien à voir avec la valeur-temps de travail, c’est-à- dire avec la valeur d’échange de la force de travail ou celle des produits du travail. En ce qui concerne le travail individuel, une mesure exacte de la contribution de toutes les espèces de travail socialement nécessaires au produit social total et une division précise de ce dernier en fonction de cette contribution spécifique sont impossibles aussi bien en régime socialiste qu’en régime capitaliste. Le travail des individus dans un même secteur et les différents types de travail va dans les divers secteurs, varient aussi bien en quantité qu’en qualité. En fait, il n’existe aucun dénominateur commun entre les différents types de travail. Marx voyait dans le temps de travail leur seul dénominateur commun possible. En regard des types de travail spécifiques, ces réalisations quantitativement différentes pendant un temps donné (comme dans le travail aux pièces) révèlent assurément des différences de productivité chez les individus et, dans un temps donné, la productivité du travail change avec son intensité, d’un groupe d’ouvriers à l’autre. Mais ces différences sont assez minces et ne posent aucun problème ni pour la différenciation des salaires, ni pour les calculs des entreprises qui, en tout état de cause, ne s’intéressent à la productivité moyenne de la force de travail qu’en fonction du bilan total des salaires.

Puisque la qualification réclame un temps d’apprentissage, le coût de production du travail qualifié est différent de celui du travail simple. Mais étant donné que les frais d’apprentissage peuvent être calculés, il n’est pas difficile d’en tenir compte dans les taux de salaires réels. En fait, les différences de salaires entre travail simple et travail qualifié ne sont pas assez importantes pour jeter le doute sur le rôle du temps de travail comme dénominateur de la force de travail prise comme valeur. De grandes différences de revenus n’existent que parmi les emplois où il est pratiquement impossible de mesurer les différences de productivité ou les contributions particulières à la richesse sociale générale. Par suite, les objections que l’on fait à la conception du temps de travail comme dénominateur commun de la valeur pour tous les types de travail se réfèrent rarement aux différences de salaires au sein de la force de travail, mais aux types de travaux et de services exercés par des gens étrangers à la classe ouvrière, et le plus souvent à des activités qui n’ont absolument rien à voir avec le processus de la production sociale.

La productivité différente des différents types de travail est inséparablement liée à la productivité du travail social et aux changements dans le processus de la production sociale. Du point de vue capitaliste, bien entendu, ce problème est abordé dans une perspective qui n’est pas sociale mais individuelle, à cause du caractère de marchandise de la force de travail et de la division capitaliste du travail qui implique la division du travail intellectuel et du travail manuel, ou plutôt entre le bureau et l’usine, la science et l’industrie, la gestion et le travail, etc., puisque le travail intellectuel et le travail manuel sont pratiquement inséparables. La spécialisation s’est sans doute révélée rentable, mais l’avenir dira si elle est socialement plus productive. Présentement, l’évaluation différente du travail intellectuel et du travail manuel, du travail qualifié et du travail simple, en terme de prix, telle qu’elle est établie par les rapports de l’offre et de la demande sur le marché du travail, est prise très au sérieux et divise la population laborieuse en diverses catégories de revenus qui voilent le caractère de classe des rapports sociaux dominants.

Selon Marx, le travail de l’individu est une composante nécessaire du travail social total, parce que le travail est devenu du travail socialisé, de façon indirecte dans le capitalisme, de façon directe dans le socialisme. Dans celui-ci les différentes sortes de travail se définissent en fonction de leur utilité, mais celle-ci ne trouve pas son expression dans une valeur d’échange. Bien que la société bourgeoise postule le principe de l’égalité dans l’échange, ce principe est, selon Marx, irréalisable tant en régime capitaliste qu’en régime socialiste. Le concept classique de la valeur avait certes donné naissance à l’idée d’un échange de quantités égales de temps de travail qui assurerait aux producteurs la totalité du produit de leur travail. Or, Marx faisait remarquer qu’étant donné l’existence d’une population de non-travailleurs (enfants, vieillards, malades, etc.), le besoin d’activités nécessairement improductives et les exigences du développement social en général, l’individu ne pouvait recevoir la totalité du produit de son travail. Le produit du travail, écrivait Marx dans la Critique du Programme de Gotha, ne pouvait être qu’un produit partiel encore que la part retirée au producteur, individu privé, lui soit rendue directement ou indirectement en sa qualité de membre de la société.

Ces déductions faites, l’individu reçoit ce qu’il lui a donné, « son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale du travail se compose de la somme des heures de travail individuel ; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fournie de la journée de travail social qu’il a fournie, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon certifiant qu’il a fourni telle somme de travail (après déduction du travail effectué pour les fonds collectifs) et avec ce bon, il retire des réserves sociales exactement autant d’objets de consommation que lui a coûté son travail. Le même quantum de travail qu’il donne à la société sous une forme, il le reçoit en retour sous une autre » (31). De cette façon, des quantités égales de temps de travail « s’échangent » contre des quantités égales de temps de et « le droit des producteurs est proportionnel au travail qu’ils fournissent. L’égalité consiste en ce que le le travail fait fonction de mesure commune » (32) . Mais ce « droit égal » au produit du travail est, en réalité, un droit inégal en vertu de l’inégalité du travail ou par suite des situations personnelles inégales. « C’est donc, dans sa teneur, un droit de l’inégalité, comme tout droit » (33) .

Si l’on adoptait le temps de travail comme mesure pour déterminer la distribution des parts à restituer du produit social destiné à la consommation, il s’ensuivrait une égalité des rémunérations, car « il est dans la nature de la grande industrie que le temps du travail soit égal pour tous » (34) . La situation personnelle d’un travailleur s’il est célibataire ou marié, le nombre des personnes à sa charge introduirait une inégalité dans le niveau de vie à partir de cette participation égale aux biens de consommation mesurée par sa contribution  en temps de travail au produit social. Pour réaliser une égalité réelle à cet égard, il faudrait que le droit au produit du travail fût inégal, au lieu d’être égal. En outre, certains hommes ont une supériorité physique ou intellectuelle et apportent, dans le même temps, une contribution en travail plus grande que les autres. Pourtant, « le travail, pour servir de mesure, doit être calculé d’après la durée ou l’intensité, sinon il cesserait d’être un étalon de mesure » (35) . Mais si le travail est mesuré par son intensité, il n’est plus mesuré par le temps de travail mais par la productivité variable avec les individus différents et les différentes activités. Cependant, dans ce cas, les inégalités qui surviendraient ne résulteraient pas d’une mesure égale, mais de ce qu’on mesurerait des contributions individuelles inégales au travail social total. Ce n’est pas le temps de travail, mais le produit particulier du travail qui serait mesuré. C’est probablement ce que Marx entendait en disant que le droit de chacun à son travail propre est toujours fondé sur le même principe que le droit bourgeois, « bien que le principe et la pratique ne se querellent plus ; tandis que dans l’échange de marchandises l’échange des équivalents n’existe qu’en moyenne et non pour chaque cas particulier » (36). Si le travail de l’individu est encore envisagé dans son produit individuel, et non comme une composante de l’ensemble social, c’est qu’il est encore considéré d’un point de vue bourgeois et non socialiste. Par suite, c’est cette distinction entre la durée et l’intensité du travail qui sert de justification aux inégalités dans les pays dits socialistes.

Cette absence de précision dans le texte de Marx a donné lieu à des interprétations diverses. Selon nous, Marx pensait que dans tous les cas il y aurait inégalité dans les conditions de vie d’individus de capacités ou de situations différentes, que le travail serve d’étalon de mesure de sa durée ou de son intensité. Pour éviter ces inégalités, le droit au produit du travail devrait être inégal, au lieu d’être égal, ce qui signifierait ou bien que la contribution individuelle au travail social général devrait être ignorée pour assurer une distribution équitable des biens de consommation, ou bien que la distribution équitable des biens de consommation est inévitable parce que le travail est encore mesuré en fonction de sa durée ou de son intensité. Cela ne veut pas dire que Marx s’opposait à l’égalité, mais cela signifie, en fait, qu’il se rendait compte que le principe d’égalité fondé sur la contribution en travail n’était pas un principe socialiste, bien qu’il puisse être le principe régissant les étapes transitoires d’une société socialiste.

Marx pensait que l’idée d’un droit de l’individu au produit de son travail pouvait encore dominer la société issue du capitalisme, « qui, à tous égards, économique, moral, intellectuel porte encore les stigmates de l’ancien ordre où elle a été engendrée » (37). Pourtant, dans sa pensée, l’égalitarisme n’était pas une question de rémunération liée à un principe abstrait d’égalité, mais une question de rapports sociaux rationnels excluant l’exploitation mais non le libre partage des biens et des services. Selon ses conceptions, le développement de la société dans le monde post-capitaliste devait trouver son expression non dans la réalisation stricte et rigide d’une égalité toujours croissante dans « l’échange » — en fonction de la contribution de l’individu au travail social — mais dans une tendance à la réalisation du principe : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » (38). La sociabilité est elle-même un processus évolutif où « l’étroit horizon du droit bourgeois » disparaîtra par suite d’une abondance croissante des biens de consommation qui rendra superflue et dérisoire la comptabilité économique des contributions individuelles à la production.

(Traduit de l’anglais).

Paul MATTICK

Cambridge, USA

Notes:

(1) Le Capital, Livre III. Paris. Éditions sociales, 1960, vol. III, p. 251.

(2) Ibid, p. 198-199.

(3) Grundrisse der Kritik der Politischen Oekonomie, Berlin, 1953, p. 507.

(4) PM SWEEZY, The Theory of Capitalist Development, New York, 1942, p. 63.

(5) J. ROBINSON, An Essay on Marxian Economics, London, 1949, p.23.

(6) « Teaching of Economies in The Soviet Union ». The American Economic Review, September 1944, pp. 22-24.

(7) Economic Problems of Socialism in the U.S.S.R., New York, 1952, p. 19.

(8) Ibid., p. 20.

(9) Ibid., p. 19.

(10) Ibid., p. 21.

(11) Ibid., p.20.

(15) Le Capital, vol. III, p. 519.

(16) Critique du Programme du Parti Ouvrier Allemand, éd. Pléiade, 1963, p. 1418.

(17) Ibid., p.   1421.

(19) « The Role of Capital in the National Economy ». Quarterly Review, Skandaviska Banken, Janvier 1945, p. 3.

(23) K. Marx, Misère de la philosophie, éd. de la Pléiade, 1965, p. 42.

(24) Le Capital, livre I, l.c., p. 548.

(25) T. Hodgskir, Labour Defended Against the Claims of Capital, 1825 ; W. Thompson, An Inquiry into the Principles of the Distribution of Wealth most conductive to Human Happiness, 1824 ; J.F. Bray, Labours Wrongs and Labour’s Remedy, 1839 ; J. Gray, The Social System : A Trealise on the Prineiples of Exchange, 1831, etc.

(26) Critique de l’économie politique, édition de la Pléiade, l.c., p. 340.

(27) Ibid., p. 340.

(28) Misère de la philosophie, Ed. de la Pléiade, Le, p. 42.

(29) Le Capital, Livre II, Werke, vol. 24, pp. 316-317.

(30) Ibid., p. 358.

(31) K. MARX, Critique du Programme du Parti Ouvrier Allemand, éd. de la Pléiade, l.c., p. 1419.

(32) Ibid., p. 1419.

(33) Ibidem.

(34) Misère de la philosophie, l.c., p. 50.

(35) Critique du Programme du Parti Ouvrier Allemand, l. c., p. 1420.

(36) Ibid., p. 1419.

(37) Ibid., p. 1419.

(38) Ibid., p. 1420.


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