Venezuela: Interview de Rafael Uzcátegui

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Paru dans le hors-série de mai-juin 2013 du Monde libertaire.

Le processus bolivarien,
UNE RÉVOLUTION DU SPECTACLE…

Rafaël Uzcátagui, 39 ans, est sociologue et militant anarchiste. Depuis 2006, il travaille à Provea, une organisation de défense des droits de l’homme. Il y coordonne les recherches. Par ailleurs, il collabore avec plusieurs publications indépendantes dont, depuis 1995, le journal El Libertario. Nous l’avons rencontré au sujet de son dernier livre, « Venezuela, la révolution comme spectacle. Une critique anarchiste du gouvernement bolivarien ».

Pour commencer dans le vif du sujet, pourquoi intituler ton livre * la révolution comme spectacle ? »

L’idée principale du livre est que le processus bolivarien n’est pas une rupture avec ce qu’il y a avant, mais une continuation. On ne peut pas faire une analyse du Venezuela sans connaître son histoire de pays pétrolier. Sa culture, sa formation politique ont été modelées par le fait que c’est un pays riche en pétrole. Ça a donné un modèle de production basé sur l’exploitation de pétrole et cette exploitation a amené de l’argent avec lequel il a été tenté de moderniser le pays. Ce modèle de développement, le processus bolivarien et le président Chavez l’ont approfondi. Il y a eu, avec cette autodénommée « révolution », un processus de privatisation de l’exploitation énergétique au Venezuela Chavez a fait revenir les compagnies pétrolières dans des conditions très favorables. Cela a etc possible sans protestations sociales parce qu’on a mis sur ce processus des noms qui ont confondu les gens. Les entreprises étrangères sont devenues associées de l’État vénézuélien et on a appelé ca un projet de « souveraineté énergétique », alors qu’on a fait exactement le contraire. Mais les gens le ressentent comme ça. Parce que le pétrole paie maintenant la politique sociale. Il l’a toujours fait, mais maintenant il y a eu beaucoup de propagande sur le fait que le pétrole est bon, et qu’il paie les « missions » (programmes sociaux). Il n’y a donc pas de résistance à l’approfondissement du molèle de globalisation économique. Et cela se fait au nom d’une révolution, ce qui est absolument paradoxal.

C’est presque à la fin de livre que je suis tombé sur ce concept de  » spectacle » de Guy Debord. Il y avait tellement de choses qui me paraissaient incroyables. Il y a une image qui se construit avec les discours qui ne correspond pas à ce qui se passe vraiment au Venezuela. C’est cela que montre le livre.

C’est-à-dire que pour toi il n’y a pas de révolution au Venezuela ?

Je pense qu’il y a quelque chose que l’on peut appeler un processus. Évidemment, il y a des choses positives avec le gouvernement du président Chavez, par exemple que la pauvreté et l’inclusion sociale ont été au centre des discussions et qu’il y a eu des gens qui se sont mobilisés pour ça. Que ce soit un processus avec des caractéristiques révolutionnaires, peut-être. Mais que ce soit actuellement une révolution, je pense que non.

Par exemple, cette semaine, on a tué le leader indigène le plus opposé au modèle extractiviste. S’il y a vingt ans on avait tué quelqu’un comme Sabino Romero, le pays aurait été paralysé par la quantité de protestations. Maintenant, on a assassiné le leader indigène le plus engagé, et la seule action qu’il y a eu c’est à Caracas avec 200 personnes. Qu’est ce qu’il se passe ? Si on assistait vraiment à un processus de politisation radicale, la situation devrait être différente. Ce qu’il se passe c’est que la solidarité qui s’est construite, c’est une solidarité verticale des gens avec le président Chavez, pas une solidarité horizontale.

Je peux donc accepter que nous sommes dans un processus de politisation, ça pourrait se radicaliser beaucoup plus. Mais ce n’est pas une révolution.

Quelle est la situation des mouvements sociaux ? Tu parles beaucoup dans ton livre de leur perte d’autonomie.

Personnellement, j’aime bien parler de niveaux d’autonomie. Parce que si on parle de mouvements sociaux autonomes et non autonomes, ceux qui passent l’examen d’autonomie sont très peu nombreux. Il y a beaucoup de conflits dont les protagonistes sont chavistes et qui ont des niveaux d’autonomie. Mais ce qu’a fait la bureaucratie et le système de gouvernance imposé par Chavez, c’est freiner développement de cette autonomie. Un de ses discours dit :  » Organisez-vous et luttez pour vos droits« . Mais dans la pratique, ce qui se fait, c’est de canaliser institutionnellement l’énergie de ces mouvements. Les expériences qui ont été lancées ou promues par l’État ont un niveau d’autonomie très faible.

Dans ton livre, tu parles beaucoup du peu d’espace laissé à la critique.

Oui. Le chavisme a été un mouvement très peu tolérant à la critique. Je ne parle pas ici de l’opposition, mais du fait que le mouvement est très peu tolérant aux opinions dissidentes au sein même du chavisme. Il n’y a pas réellement de place au sein du mouvement bolivarien pour exprimer une identité politique différente de celle imposée par le chavisme depuis en haut. Ces dernières années, les protestations ont été en constante augmentation. Quand ces protestations débordent les canaux institutionnels et ne parviennent pas à trouver de réponse, il y a un processus de répression, comme cela existait avec les gouvernements précédents, comme cela existe partout dans le monde. Il y a toute une série de militants sociaux, d’étudiants, assassinés par la police. Il y a aussi quelque chose de nouveau, c’est une série de lois qui ont été prises après le coup d’État de 2002 (contre le président Chavez), qui dans la pratique empêchent et criminalisent les moyens de lutte traditionnels des mouvements sociaux. Par exemple, fermer une rue peut être puni de deux à six ans de prison.

Il y a un mécanisme fait pour décourager la protestation. Les gens sont arrêtés, amenés deux ou trois jours en prison et puis appelés à comparaître dans un procès, pour une série de sujets liés à la manifestation pacifique. Les gens peuvent attendre jusqu’à cinq ans leur procès, qui va s’éterniser et qui souvent ne sera même jamais conclu. Mais cela a fonctionné comme un message. Il y a trois ans, on a calculé qu’il y avait 2500 personnes qui étaient soumises à ce régime de présentation devant des tribunaux pour des délits liés à la manifestation. Mais le plus intéressant, c’était que la majorité, environ 80% d’entre eux, était des gens qui s’affirmaient chavistes. Ce n’est donc pas un processus de criminalisation contre l’opposition, mais contre toute forme de protestation qui sort des canaux institutionnels. J’ai souvent dit qu’il y a un processus de criminalisation contre les chavistes qui prennent au sérieux le discours de Chavez. Il y a de nombreux chavistes qui ont été écartés, criminalisés, marginalisés pour avoir cherché à concrétiser dans la pratique les discours de Chavez.

C’est une des raisons qui empêchent le processus d’être vraiment révolutionnaire ?

Oui, je pense. Un autre élément important, c’est tout le thème de la polarisation, avec le coup d état, etc., qui a fait qu’on ne pouvait plus critiquer la révolution. Et le thème de l’électoralisation. On a eu des élections quasiment tous les ans, le mouvement populaire, pour le dire rapidement, a postposé ses propres exigences, car le travail urgent était de faire gagner les candidats chavistes et approfondir les élections. Et qui propose l’agenda électoral ? Four moi, c’est très important de comprendre ça pour expliquer pourquoi le mouvement populaire n’a pas développé toutes ses potentialités révolutionnaires. Parce qu’il s’est laissé dicter un agenda qu’il n’avait pas choisi, qui consistait à gagner en permanence les élections.

Beaucoup de gens qui, dans les années 1990, ont mené des luttes importantes – le mouvement écologiste, le mouvement indigène, le mouvement féministe… – aujourd’hui ne peuvent plus s’asseoir autour d’une table et définir un agenda de travail commun, parce que l’un se définit comme antichaviste et l’autre comme chaviste. Ces nouvelles identités politiques ont laissé de côté leurs identités politiques antérieures. Toutes ces préoccupations sont passées au second plan, et on est arrivé à cette lutte de pouvoir entre le chavisme et l’opposition. Et les problèmes importants sont passés au second plan.

Chavez est décédé il y a quelques jours. Quels scénarios vois-tu pour la suite ?

C’est difficile de savoir ce qui va se passer dans cette période qui s’ouvre. Nicolas Maduro (vice-président du Venezuela) va gagner les élections, ce ne sera pas une surprise. Les principaux dilemmes viennent après les élections. Je pense que beaucoup des groupes plus critiques et radicaux vont être marginalisés par le nouveau président, qui va essayer d’homogénéiser le mouvement bolivarien. Un autre dilemme vient de la réponse du chavisme populaire, ceux qui avaient une relation directe avec Chavez. Quelle réponse vont-ils donner à la disparition de Chavez ?

Ces jours-ci, on a entendu des appels à un « leadership collectif ». Quelle est ton opinion ?

J’espère qu’une telle chose va se concrétiser. Malheureusement, je crois que c’est une idée qui a été impulsée il y a à peine six mois, quand on s’est rendu compte que le président Chavez était à chaque fois plus malade. Ça a été un mouvement basé sur le culte de la personnalité. Il y a une tradition de prise de décision de manière unilatérale par le président Chavez, que certains voudraient maintenant inverser. Mais je crois qu’il a y a beaucoup de difficultés pour qu’un leadership collectif se génère. Une série de mesures économiques s’annonce qui va poser de sérieux défis au prochain gouvernement de Nicolas Maduro. Il vient d’y avoir une dévaluation de la monnaie et d’autres mesures vont devoir se prendre. Je pense que cela va générer un processus de tensions et de conflits. Malgré ce qu’ils disent, je crois qu’il n’y a pas les conditions pour radicaliser le processus bolivarien, comme le président Chavez pouvait le faire.

Dans cette situation que tu viens de nous décrire, quel est le. rôle que peuvent jouer les anarchistes ?

Je participe à un groupe qui fait un journal depuis 1995, El Libertario. Le développement du Libertario a suivi notre propre développement politique. Du typique journal de propagande, avec des citations de Bakounine. etc., il est aujourd’hui surtout basé sur la lutte sociale des gens.

Nous croyons que pour que les idées et les valeurs des anarchistes se développent, il faut qu’il y ait un espace de mouvements sociaux autonomes et combatifs. Depuis des années, on a donc développé l’idée que notre travail doit être d’augmenter les niveaux d’autonomie des mouvements sociaux en lutte. Qu’est -ce-que nous croyons ? Que nous devons participer. Pas comme avant-garde, sinon plutôt comme personnes au sein de la lutte sociale qui se développe. C’est pourquoi on est très proches de la lutte contre les abus policiers, contre l’exploitation du charbon, pour l’occupation de terres… Que les gens se définissent comme chavistes ou non chavistes. ça ne nous intéresse pas. Je ne vais pas discuter avec les gens si Chavez était bon ou mauvais, parce que Chavez n’est plus là. Comme je ne discute pas pour savoir si Dieu existe. Ces problèmes sont secondaires dans la lutte sociale. Si les gens sont en conflit contre le pouvoir, ça nous intéresse de les appuyer. Je crois donc que le travail aujourd’hui, et encore plus maintenant dans cette période de transition, est d’aider le mouvement populaire et social à avoir son propre agenda de lutte. Et il faut aussi mener la réflexion sur ce qui s’est passé au sein des mouvements sociaux dans le pays au cours de ces treize ans, sur les choses qu’il ne faut pas répéter pour continuer à radicaliser la lutte populaire.

Johan Verhoeven et Edith Wustefeld

rafael
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