Alfred Rosmer et le mouvement ouvrier pendant la guerre (Martinet, 1936)

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Préface de la brochure Union sacrée 1914-193…

La légende de l’accord unanime du peuple français pour la guerre, en août, est une légende mensongère, mais puissante. L’intérêt, historique et pratique, de l’ouvrage d’Alfred Rosmer sur Le mouvement ouvrier pendant la guerre est, d’abord, de faire comprendre comment cette légende s’est établie, pourquoi elle s’est imposée et perpétuée, quel avantage elle procurait aux responsables de la faillite du mouvement ouvrier, à la fois pour maquiller leurs responsabilités d’alors et pour faciliter le recommencement éventuel de la même besogne.

En fait, aux premières heures de la guerre, Rosmer le montre clairement, avant la résignation pour les uns et, pour les autres, une acceptation désespérée, il n’y eut guère dans le prolétariat qu’un immense désarroi, un désarroi très opportunément préparé par l’assassinat de Jaurès.

Quelques hommes à travers le pays, quelques hommes (plus nombreux que nous ne l’avons supposé sur le moment) « tenaient ». Mais l’atmosphère n’aidait pas, il s’en fallait, à « tenir » ! Chacun des résistants pouvait se croire absolument seul et les hommes, plus modestes qu’on ne le dit, craignent d’avoir raison, même si tout leur crie qu’ils ont raison plus que jamais, quand l’unanimité de leurs semblables est apparemment dressée, et avec violence, contre leur pensée qui n’a pas changé.

Mais apparemment unanime, la masse n’était encore qu’unanimement désorientée. Tournée vers de prétendus chefs, elle attendait d’eux des directives. Elle ne savait pas que ces « responsables » du socialisme, du syndicalisme, de l’anarchisme, n’étaient déjà plus responsables que de « l’union sacrée ».

Qu’était-il donc advenu des partis politiques, de la C.G.T., de toutes les « grandes organisations » ? Il était arrivé que tout cela s’était, du jour au lendemain, réveillé cadavres, mais que, malheureusement, les cadavres continuaient à moudre des paroles, qui étaient toutes des paroles de reniement et de mort. Il était arrivé simplement que la guerre pouvait passer parce que la classe ouvrière était déjà vaincue. « Il faut comprendre, écrit Rosmer dans un passage que tous les révolutionnaires prolétariens feraient bien de méditer mot par mot, il faut comprendre que les gouvernements ne s’engagent dans ce qui reste pour eux une redoutable aventure que lorsqu’il ont acquis la quasi-certitude d’entraîner la nation tout entière derrière eux, que lorsqu’ils sont parvenus, par une préparation patiente et habile, à égarer le prolétariat. » C’est la première grande leçon de la guerre de, et tout le livre de Rosmer l’éclaire avec une certitude irréfutable. La défaite ouvrière n’est réellement acquise que lorsque les dirigeants ouvriers « se rallient à l’ennemi de classe, font cause commune avec lui ». Mais, à ce moment, tout est consommé : « L’union sacrée se dresse sur les ruines de l’internationalisme prolétarien ». L’union sacrée est le pire crime de la classe ouvrière contre elle-même. C’est son suicide dans la dérision et dans la honte.

Mais une autre leçon, contradictoire, accompagne immédiatement et complète la première. C’est qu’il faut toujours tenir, c’est qu’on ne tient jamais en vain, se croirait-on seul contre le monde. Notre confiance dans l’avènement de la classe ouvrière qui, seule, assurera aux hommes la paix et la civilisation véritables, n’est pas une foi irrationnelle. Mais cette confiance, l’avons-nous, ou non ?

Ceux qui ont flanché, c’est qu’ils l’avaient perdu ou qu’elle leur avait toujours manqué. Leur façon (et non la plus perfide !) fut alors de railler notre « socialisme sentimental » ou notre « dogmatisme ». Ils ne bafouaient ainsi rien d’autre que le socialisme même et tout ce qu’il contient de justice sociale et de liberté humaine. De plus, l’événement a prouvé avec éclat qu’ils étaient des ânes, ces « réalistes », des ânes bridés et manœuvres par les bandits de l’impérialisme: « La confrontation de leurs folles affirmations, des illusions qu’ils entretenaient dans l’esprit des ouvriers  — la dernière guerre, la guerre pour tuer la guerre, la croisade démocratique, la libération du monde par la victoire des nations démocratiques et l’anéantissement du militarisme prussien, etc. — avec la réalité présente montre l’étendue de leur erreur ou la sottise de leur mensonge. »

Quand à la poignée de résistants, qui conservaient intacte leur confiance dans la capacité et le destin du prolétariat, Rosmer raconte aussi leur histoire, et cette histoire aussi est instructive. Nous n’étions rien, misérablement peu nombreux, dispersés, sans argent, sans moyens; nous nous heurtions à toutes les puissances, à tout l’appareil gouvernemental, militaire, policier, tendu à l’extrême… Nous avons travaillé (sans du tout croire que nous faisions rien d’héroïque !) comme si nous pouvions quelque chose — et nous avons pu quelque chose. La parole ouvrière franchement déclarée, en France, en Allemagne, partout, — et, bien entendu, aussitôt décrétée (a l’intérieur même du mouvement ouvrier) de trahison nationale, — commença immédiatement, partout, d’entraver et de ralentir l’énorme machine à tuer, à tromper et à asservir. Dans ce travail, Rosmer était au premier rang.  Il était préparé et qualifié par son travail d’avant la guerre. Aux côtés de Pierre Monatte, il assurait la parution de la Vie Ouvrière, la revue la mieux faite; la plus nourrie, la plus libre, la plus ardente et la plus lucide qu’ait jamais possédé le mouvement ouvrier en France, celle aussi qui – au prix de quels sacrifices ! – avait atteint le plus fort tirage et la plus profonde influence: elle dépassait 2.000 abonnés, chiffre énorme alors, quand les « grandes revues » émanant des « grandes organisations » n’arrivaient guère à plus de 500. A la déclaration de guerre, ni Monatte ni Rosmer n’avaient hésité un seul instant. La Vie ouvrière avait dû cesser de paraître, mais ils continuaient à servir la cause des ouvriers, l’internationalisme prolétarien.

Le premier coup à l’union sacrée à l’intérieur du mouvement ouvrier fut porté par Pierre Monatte. Il représentait au Comité Confédéral deux Unions Départementales. Il démissionna par une lettre motivée qu’il rendit publique. Les digestions confédérales allaient désormais être troublées et, bientôt après, celles du Parti Socialiste, installé à titre d’otage au gouvernement. Mais, comme par hasard, Monatte, qui appartenait au service auxiliaire, fut versé dans le service armé, mobilisé le 5 février (1915), et il fit la guerre « jusqu’au bout », tandis que s’allongeait la liste des « sursitaires » qui ne voulaient pas de « paix prématurée« . Rosmer, bien que mobilisé à son tour dans le service auxiliaire, resta seul pour suffire à tout.

La place me manque pour détailler ce « tout » qui comprenait beaucoup de tâches, dont la plupart étaient des plus modestes, consistaient à écrire aux camarades qu’on pouvait toucher, à les recevoir, à corriger des épreuves. Je peux dire cependant, comme garantie de la sûreté de ses informations, tant sur la besogne des « majoritaires » qui enfonçaient tant qu’ils pouvaient le prolétariat dans l’union sacrée que sur notre effort de résistance, que Rosmer se trouva toujours au centre du mouvement, informé de tout, servi par sa connaissance des langues étrangères et de toute l’histoire ouvrière, apte à tout saisir et à tout regrouper. En même temps qu’il collaborait étroitement avec Merrheim pour la confection de l’Union des Métaux, qui nous fut une arme si précieuse, il rédigeait ses petites Lettres aux abonnés de la Vie Ouvrière, dont Romain Rolland — le Romain Rolland d’Au-dessus de la mêlée, le Romain Rolland non conformiste, notre Romain Rolland — m’écrivait qu’il ne connaissait personne dans le monde contemporain qui fût capable d’écrire sur les événements avec autant de clarté et de force, des commentaires et des jugements aussi loyaux, aussi perspicaces et aussi profonds. Enfin, avec toutes ces tâches de termites, nous aboutissions quand même à la grande victoire sourde que fut Zimmerwald. Cette victoire, les ennemis du prolétariat, dans toutes les nations, en sentirent bientôt l’importance, mais nous l’avions goûtée avant eux. Je me rappelle notre joie, ai Rosmer et à moi, quand — dans un petit café situé près d’un commissariat de police ! — nous revoyions ensemble la traduction de la déclaration élaborée par les participants à la conférence…

Rosmer a retracé toute cette brûlante histoire. Il l’a fait avec le maximum de conscience et de compétence. L’abondance et la précision de la documentation, la clarté de l’exposition et la probité de l’argumentation font de son livre une œuvre historique exemplaire. En même temps, la passion qui l’anime d’un bout à l’autre et rend la lecture passionnante pour quiconque est ouvrier, pour quiconque à au cœur le salut de la classe ouvrière — qui se confond avec le salut de la civilisation. Si le prix de vente du volume (1) – que légitime largement son importance – en rend difficile l’acquisition pour certains camarades, il n’est pas de bibliothèque d’organisation qui ne doive en posséder un ou deux exemplaires, et certainement  peu d’ouvrages y seront davantage demandés, lus, relus et commentés.

Mais il se trouve qu’aujourd’hui ce livre est un avertissement brûlant et impérieux. L’histoire, qui ne se répète pas dans le détail, pose plusieurs fois de suite le même problème aux classes en lutte. L’intuition révolutionnaire doit savoir distinguer à temps les circonstances qui, différentes dans leur nature et leur position, risquent de reproduire pour le prolétariat une situation autant et plus tragique que celle de la précédente aventure. Car s’il arrive que l’histoire, comme l’a remarqué Marx, recommence en farce ce qu’elle a une fois présenté en drame, il arrive aussi qu’un drame immense renaisse en un drame plus immense et plus affreux. Nous sommes au bord de ce gouffre.

26 novembre 1936.

MARCEL MARTINET.

(1) A la Libraire du Travail, 19, rue de Sambre-et-Meuse. 36 fr. pour les lecteurs de cette cette brochure, au lieu de 45 fr.

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