La leçon de 14-18 (Martinet, 1936)

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Note de lecture du livre Le Mouvement ouvrier pendant la guerre d’Alfred Rosmer par Marcel Martinet parue dans Le Populaire du 15 novembre 1936.

La leçon de 14-18
GUERRE ET CLASSE OUVRIÈRE

Dix-Huit ans ont passé. La leçon est d’une évidence impitoyable:  la guerre n’a laissé que des ruines. Ruines matérielles et morales, immense ruine immédiate et  plus monstrueuse succession de ruines  s’entrainant l’une l’autre. Après l’inquiète délivrance de l’armistice, la paix  insensée de Versailles. Après Versailles, sa séquelle ininterrompue de désastres. Réellement le monde quasi unanime sait que le crime de la «lierre ne  laisse derrière soi que des ruines et  une postérité de nouveaux crimes.

La guerre impérialiste a fait son oeuvre : la civilisation a subi une atroce  déroute. Et la grande vaincue, c’est la  classe ouvrière.

La leçon est éclatante. Cependant les  hommes, partout convaincus de la sauvage ‘inutilité de la guerre, se préparent partout à retomber dans l’abîme.  Le fascisme, fatal mélange de jactance  et de crainte, s’apprête à la guerre par peur de la guerre et parce qu’il ne  redoute rien tant que la paix véritable.  Mais le pire est qu’actuellement la guerre rôde autour de nous sous son maquillage le plus insidieux et le plus criminel : la guerre contre Hitler, c’est- à-dire, en fait, la guerre contre les prolétaires d’Allemagne, et sans doute d’Italie et d’ailleurs. Nous connaissons le  sophisme : « Puisqu’il faudra en passer  par là… ! » On néglige seulement de  nous expliquer pourquoi il faudra en  passer par là, de nous démontrer qu’il  le faudra.

Rapprenons donc, dans le passé si  récent de la boucherie de 1914-18,   mènent de tels chemins. Nous disposons désormais d’un incomparable instrument de travail, d’information et de  méditation. Alfred Rosmer, qui fut à  la pointe du combat ouvrier contre la  guerre, nous en raconte aujourd’hui  l’histoire : histoire de la foudroyante  faillite du mouvement, histoire de sa  lente résurrection (1).

Ce gros volume « se lit comme un roman ». Il est passionnant d’un bout à  l’autre. Peut-être dira-t-on que, dans  un monde qui semble mené par l’irrationnel, la connaissance historique et  la réflexion sont vaines? Mais «l’irrationnel » est une arme truquée aux  mains des imposteurs fascistes, qui savent fort bien en jouer, et le rôle des  révolutionnaires est précisément de la  réduire au rationnel, par la connaissance et la réflexion. Comme l’écrit  Rosmer. « le prolétariat préparera d’autant plus utilement sa résistance qu’il  connaîtra mieux les conditions dans  lesquelles il devra livrer son combat ».

De cette étude minutieusement informée, attentive, vivante, aussi mesurée  dans l’expression qu’intensément vouée aux intérêts des travailleurs, magistrale vue d’ensemble et mise au  point du détail dee faits, exposés avec  une clarté et une probité qui peuvent  servir d’exemple à tous les historiens,  une première certitude ressort à toutes  les pages, à laquelle nous nous limiterons ici. C’est la criminelle duperie de  l « union sacrée », dont le prolétariat  fera toujours les frais, quel que soit  le masque dont on la couvre : « Les  gouvernements ne peuvent faire la  guerre qu’en trompant le prolétariat,  qu’en le persuadant que la guerre dans  laquelle ils le précipitent est aussi  sa guerre. S’il ne se dresse pas d’avance, résolument, contre ce mensonge, il  risque d’être emporté par le courant. »

Il dépend de nous tous que cette histoire d’hier ne soit pas l’anticipation  terrible de demain. Nous revivons amèrement la soudaineté de l’effondrement  des organisations prolétariennes, dès  qu’elles furent abruties par le stupéfiant de l’union sacrée. Cependant nous  revivons aussi la reprise à contre toutes les puissances coalisées avec  d’infimes moyens de fortune; la lente  reprise de la conscience ouvrière, dans  la nation d’abord, sur le plan international ensuite : dès les premiers symptômes, pourtant si sporadiques et si  faibles, de ce ressaisissement, la malfaisance de la guerre des nations fut atteinte, la classe ouvrière fut moins  vaincue.

Ainsi un tonique réconfort se dégage  en définitive des amertumes de l’histoire vraie. Ceux qui ont vécu cette époque d’écrasement et de honte, pour  peu qu’ils aient de sentiment ouvrier  et d’honneur, sont maintenant inaccessibles au désespoir, et d’abord à l’acceptation d’un recommencement. Et,  pour les générations qui nous suivent,  l’ouvrage capital de Rosmer est un  avertissement si précis et si profond  qu’il peut suppléer à notre effroyable  expérience.

Mais la cause ouvrière et humaine  dont nous ne désespérerons jamais, il  est clair aussi que nous ne pourrons  l’appuyer jamais sur aucune forme de  nationalisme, qu’il s’abrite sous des simulations de gauche ou de droite. Tout  nationalisme est aujourd’hui l’ennemi  constant des intérêts ouvriers, comme  des intérêts généraux de la civilisation.  La paix, comme la justice sociale dont  elle n’est qu’un aspect, la paix internationale ne sera jamais fondée, dans  le monde contemporain, que sur la  conscience et la force ouvrières, c’est- à-dire sur la lutte de classe et sur la  vérité.

Marcel MARTINET.

(1)Alfred ROSMER : Le Mouvement  ouvrier pendant la- guerre. -€” I. De  l’Union Sacrée à Zimmerwald. Librairie  du Travail, 17, rue de Sambre-et-Meuse . Un volume de 590 pages : 45 fr. Pour  les lecteurs du Populaire : 36 francs.


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