Les éditions Spartacus : pour le socialisme et la liberté

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Article paru dans L’Emancipation syndicale et pédagogique de novembre 2013.  [abonnement 40 € auprès de Pierre Stambul, 27 promenade du grand large, 13008 Marseille]

Les éditions Spartacus ont une place à part à l’EDMP. D’abord par leur ancienneté (leur fondateur René Lefeuvre a commencé à publier depuis l’entre-deux-guerres), ensuite une association avec l’EDMP qui date de la fin des années 1980. Daniel Guerrier, président des Amis de Spartacus, a accepté de répondre à nos questions à ce sujet.

L’Émancipation : peux-tu nous retracer les origines et les évolutions des éditions Spartacus ?

Daniel Guerrier : c’est d’abord l’œuvre et la vie d’un homme, René Lefeuvre, qui en a été le fondateur et l’animateur jusqu’à sa mort en 1988 à l’âge de 86 ans (1). Fils d’un artisan maçon de la région de Fougères et formé au métier, il acquiert à l’adolescence un goût inhabituel dans son milieu pour la lecture ; après la révolution russe, il ne se laisse pas convaincre par les dénonciations des « bandits bolcheviques » qu’il entendait et lisait de toutes parts. En 1922, à l’occasion du service militaire, il quitte la Bretagne pour la région parisienne. Il s’intéresse alors à l’Union soviétique qu’il suit notamment à travers le Bulletin communiste publié par Boris Souvarine, et, après l’exclusion de celui-ci du Parti en 1924, il y lit les critiques que les communistes oppositionnels adressent au régime soviétique. Travaillant comme artisan maçon, il n’a guère de loisirs, ce qui changera un peu vers la fin des années 1920 quand il deviendra commis dans une entreprise de bâtiment. À cette époque, il est membre des Amis de Monde, une association créée pour soutenir l’hebdomadaire littéraire d’Henri Barbusse, très proche du parti communiste. René devient secrétaire des groupes d’études que les Amis de Monde ont créés avec l’aide de certains membres de la rédaction de Monde : architecture et urbanisme, économie marxiste, cinéma, histoire du mouvement ouvrier…Les membres de ces groupes veulent en exposer les travaux dans une revue, et c’est ce qui amène René à faire ses premiers pas dans l’édition en publiant Masses à partir de 1933.
Masses allait bientôt être dénoncée par le parti communiste comme « un instrument entre les mains des contre-révolutionnaires » pour deux raisons : la publication d’un récit de première main sur la prise du pouvoir par les nazis et donc sur l’effondrement du parti communiste allemand (2), puis la publication d’une lettre de Victor Serge, alors emprisonné en Sibérie. René va arrêter Masses dans l’été de 1934, à la fois faute de moyens et parce qu’avec un petit groupe qui l’entoure, il entre à la SFIO (3). À la fin de l’année, il lance une nouvelle revue, Spartacus, « pour la culture révolutionnaire et l’action de masse« , dont il publiera une dizaine de numéros en autant de mois. En octobre 1935, Marceau Pivert, qui anime la Bataille socialiste avec Jean Zyromski, rompt avec celui-ci et rassemble les groupes de la gauche de la SFIO qui forment alors la Gauche révolutionnaire, qui deviendra le PSOP (4) après son exclusion en 1938. René devient le secrétaire de rédaction du journal interne de ce courant. Mais il sent qu’il est nécessaire de traiter certains sujets plus à fond et, en octobre 1936, il lance le premier des Cahiers mensuels Spartacus, une brochure qui porte le titre de son texte principal, 16 fusillés à Moscou, de Victor Serge. Il publiera ainsi une quinzaine de brochures jusqu’en 1939, sur des sujets brûlants, comme la défense de la révolution espagnole ou la guerre qui vient, ou des textes qui lui paraissent particulièrement importants, comme une nouvelle traduction de La révolution russe de Rosa Luxemburg. Il faut préciser d’une part que ces Cahiers, comme le nouveau Masses que René publiera au début de 1939 et comme l’a été le premier Masses, ne sont pas les publications d’une tendance ou d’un parti, et d’autre part que René n’a jamais vécu de ses éditions : au contraire, il y a toujours mis toutes les ressources dont il pouvait disposer. Ce qui l’anime, c’est la volonté de connaître et de faire connaître, une volonté d’éducation populaire.
Mobilisé en 1939, fait prisonnier dès 1940, René passe cinq ans en Allemagne. Quand il revient en 1945, c’est presque par hasard qu’il trouve un emploi dans les éditions de la SFIO, ce qui va lui permettre, dès 1946, de faire paraître un nouveau Masses, sous-titré Socialisme et liberté et placé sous l’égide du « marxisme vivant« , ainsi que les Cahiers Spartacus. Il rassemble autour de lui d’anciens camarades, mais aussi des libertaires comme Ida Mett ou André Prudhommeaux, et bénéficie de nouvelles collaborations au premier rang desquelles il faut citer celle de Maurice Dommanget qui venait de se consacrer à la reconstitution des Amis de L’École Émancipée. Son objectif est clair : faire vivre et connaître une pensée socialiste révolutionnaire non léniniste et dénoncer les crimes commis prétendument au nom de l’édification du socialisme. Jusqu’en 1950, il va publier une quarantaine de titres, en particulier des textes essentiels de Rosa Luxemburg. Mais la polarisation politique entre les deux blocs restreint son audience ; ceux qui entouraient René se dispersent. Lui-même devient correcteur de presse et, après 1950, ne publiera pratiquement plus rien. Comme il a conservé des stocks considérables de ses publications, à partir de 1967, retraité, il va chercher à les diffuser. Mai 68, en suscitant un puissant intérêt à la fois pour l’histoire des révolutions et pour la critique du « socialisme réel » va lui apporter un nouveau public ; à partir de 1969, aidé par les animateurs de la librairie parisienne La Vieille taupe jusqu’à sa fermeture en 1972, il va relancer ses éditions. Il sera rejoint par de vieux amis et s’en attirera de nouveaux bien plus jeunes et bénéficiera de l’aide de Maurice Nadeau ; après quelques accidents de santé, il créera en 1979 l’association des Amis de Spartacus pour assurer la pérennité des éditions.

E : quel était le projet de base qui présidait à ces publications ? Ce projet a-t-il évolué ?

DG : ce que René a toujours cherché à faire, c’est rendre compte des luttes des travailleurs pour leur émancipation et les éclairer d’une lumière critique : ainsi lorsqu’il publie dans les années 1970 des textes sur la Chine de Mao, la révolution des œillets au Portugal ou les luttes ouvrières en Pologne. René a appris par l’expérience que les révolutions, les politiques de ceux qui se proclament socialistes ou communistes doivent faire l’objet d’un examen critique au même titre que la société capitaliste. C’est ce que René appelait le marxisme vivant. Et quand nous avons publié Venezuela : révolution ou spectacle ? (5), nous étions certains d’être dans le droit fil de ce qui a été sa préoccupation essentielle (6).

E : quand on regarde les différents ouvrages publiés par Spartacus, l’impression est celle d’une grande diversité idéologique. Y a-t-il un point commun entre les publications de Spartacus ? Les éditions Spartacus ont-elles une orientation politique précise ? Sont-elles liées à un courant déterminé ?

DG : Nous sommes toujours un peu surpris par cette remarque sur l’ « hétérogénéité » de notre catalogue. Rappelons bien sûr que nous ne sommes pas un groupe politique (nous avons tous eu et avons encore des pratiques militantes différentes) et que notre souci, comme c’était celui de René, est d’éclairer les chemins et les objectifs d’une transformation sociale radicale. Dans les années 1970, les libertaires ne nous considéraient pas comme « des leurs », compte tenu de nos textes à référence marxiste, et les léninistes nous considéraient comme des confusionnistes puisque nous éditions aussi des textes libertaires. Mais ce dont nous sommes sûrs, c’est que vue d’en face, peu importe que la critique radicale de la société vienne de Marx ou de Bakounine.

E : Comment fonctionnent les éditions Spartacus ? Comment s’impliquer dans leur projet éditorial ?

DG : Le collectif éditorial est formé de tous les membres de l’association qui veulent y participer (ce qui varie en fonction des disponibilités de chacun). Le choix et la préparation des livres sont faits en commun ; tout le travail de préparation des livres est effectué bénévolement. On peut soutenir les éditions de différentes façons : en s’abonnant, en adhérant à l’association, mais aussi en faisant connaître notre catalogue (disponible sur http://atheles.org/spartacus/livres/index.html) et en nous suggérant des textes.

E : Les éditions Spartacus ont leur siège social à l’EDMP. Peux-tu nous indiquer pour quelles raisons ?

DG : il n’y a pas de doutes que dans l’après-guerre comme dans l’après Mai 68 les syndicalistes enseignants de lutte de classe ont été l’un des publics de nos éditions, et nombre d’entre eux ont connu René Lefeuvre. Dans les années 1980, des liens d’amitié se sont noués entre les animateurs de la librairie, en particulier Lily et Volo, et ceux d’entre nous qui venaient régulièrement l’approvisionner ; après la mort de René, nous nous sommes retrouvés à la rue, et c’est très spontanément que l’École Émancipée nous a proposé de faire nos réunions au local, voire d’y faire des réunions de présentation de livres. Des camarades de l’ÉÉ nous ont aussi donné un sacré coup de main pour déménager nos stocks de livres de chez René. Se rendant compte des difficultés que nous créait la dispersion de nos stocks, les responsables de l’ÉÉ nous ont proposé une partie du local qui n’était guère utilisée et c’est ainsi que nous nous sommes installés parmi vous en 1990.

E : Quels sont les projets de publication des éditions Spartacus pour les mois à venir ?

DG : dans l’été, nous publions une nouvelle biographie de Jacques Roux, le curé rouge, qui complète les textes de Maurice Dommanget qui figurent à notre catalogue ; à l’automne, nous publierons une étude consacrée à une figure singulière du POUM, Josep Rebull. En règle générale, nous cherchons à publier dans la même année un texte inédit, une réédition d’un texte de notre fonds si elle est justifiée et un texte oublié et introuvable. Un diffuseur classique considère qu’un éditeur doit publier au moins huit nouveautés par an pour justifier le démarchage auprès des libraires. Nous ne participons pas à cette avalanche, et nous nous réjouissons du nombre désormais considérable d’éditeurs proches de nous par leur catalogue, sinon par leur histoire et leur philosophie.

Entretien réalisé par Quentin Dauphiné

interviewspartacus

Notes:

(1) Julien Chuzeville a réalisé en 2008 un DVD de 40 minutes sur René Lefeuvre qui est naturellement disponible à la librairie (10 €).
(2) Deux articles toujours disponibles, réédités en brochure : Rustico, 1933, la tragédie du prolétariat allemand, Spartacus, 2003, 9 €.
(3) Section Française de l’Internationale Ouvrière, ancêtre du PS actuel.
(4) Parti Socialiste Ouvrier et Paysan.
(5) De Rafael Uzcátegui ; 2011, 14 €.
(6) Les lecteurs de L’Émancipation qu’intéresserait un texte tentant de replacer l’existence des Cahiers Spartacus dans une perspective historique plus globale peuvent le demander à correspondance@editions-spartacus.fr


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