Le complot (Monatte, 1906)

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Paru dans Les Temps nouveaux du 16 juin 1906.

Sans titre-2

Chambre des députés, extrait de la séance du 19 juin 1906

LE COMPLOT

Cette semaine le juge d’instruction André déclarait au camarade Lévy et cela sur un ton tranchant : « Je vous défends de dire que vous avez été inculpé de complot. A aucun moment vous n’avez été accusé de cela. »

Pour ma part je n’ai été inculpé que de menées anarchistes par le juge d’instruction de Béthune.

Que penser alors du complot, sinon que M. Clemenceau est encore un plus vil personnage qu’il n’était apparu dans ces derniers mois. Le pauvre monsieur est descendu bien bas. Cette grève des mineurs du Pas-de-Calais, le mouvement du 1er mai, la préparation des élections législatives n’auront pas peu dédoré son honorabilité. Le voici descendu plus bas que les Constans et les Dupuy. Il avait plané bien au-dessus de ces derniers. Sa chute n’en est que plus sensible et plus misérable.

Il faut dire que M. Clemenceau a joué de malechance dans la grève des mineurs. Les déclarations à la Maison du Peuple qui n’apportaient pourtant aucun droit nouveau, aucune liberté aux grévistes, qui ne faisaient que leur reconnaître un droit que les mineurs s’étaient arrogés depuis très longtemps et sans attendre la permission de personne, avaient mis notre ministre de l’intérieur dans une situation délicate.

Quand j’écrirai ici l’histoire de la grève, je raconterai comment un ministre à poigne a pu être roulé par son préfet et par le député socialiste unifié de Lens. Car M. Clemenceau a été roulé comme un enfant. Non pas seulement qu’une fois, mais trois fois. Et souhaitons que ce cher monsieur trouve bientôt des loisirs; en quelques mois il a ramassé une moisson prodigieuse de précieux renseignements. Il sait aujourd’hui qu’un ministre n’est qu’un jouet aux mains de puissances comme les Compagnies houillères, et qu’un préfet d’un département industriel comme le Pas-de-Calais est non pas le subordonné du ministre de l’intérieur mais son chef, son véritable supérieur. Souhaitons de prochains loisirs à M. Clemenceau ; ses déboires lui inspireront de belles pages.

Qu’un homme qui a été joué un certain nombre de fois par les gens dont il se figure être le chef, veuille frapper un grand coup, un coup de maître afin de reconquérir en un jour son influence qui dépérit, n’est-ce pas une chose naturelle?

Ah! M. le préfet, M. le député socialiste, vous m’avez roulé et vous vous croyez très malins, bien supérieurs à votre ministre de l’intérieur, autrement capable que lui de faire figure d’hommes d’État. Je vais vous montrer que je sais aussi le métier ignoble de conducteur du char de l’État. Regardez-moi et voyez si je passe magnifiquement à travers les embûches et dédaigneus des pauvres bougres qui se trouvent sur mon chemin. Les grévistes j’en fous la moitié en prison ; je condamne l’autre moitié à se coucher à 8 heures du soir et à se lever à 7 heures du matin ; les salles de réunion, je les vide de grévistes pour les remplir avec un nombre égal de soldats. Les meneurs, ceux qui se tenant sur leurs gardes n’ont pas encore fourni le prétexte attendu impatiemment pour les coffrer dans les formes, je les enfonce dans un complot avec la réaction. Ils n’ont pas le sou ; ils vivent misérablement ; je le sais, mais ça ne me gêne pas pour dire qu’ils ont touché 75.000 francs d’un Durand de Beauregard quelconque. Des gens m’aideront à lancer le complot.

Des tas de gens. Évidemment, il y aura d’abord tous les imbéciles qui mordent naturellement à l’hameçon d’une calomnie. Mais surtout n’aurai-je pas pour m’aider toute la clique des honnêtes gens qui attendent de moi une place ou une faveur; nous sommes à la veille des élections, n’aurai-je pas des commis-voyageurs en calomnies dans la personne de chacun des candidats qui aspire à être le candidat officiel. N’y a-t-il pas encore les « bons amis » des hommes que je mettrai dans le complot. Il serait bien rare qu’un militant révolutionnaire n’ait pas quelques-uns de ses anciens camarades dans le cabinet ou les bureaux d’un ministre. Ces amis se feront un plaisir et une gloire d’aller dire à l’oreille des gens : Vous savez, faites attention, ne vous avancez pas, on a trouvé des papiers probants. Monatte a touché 75000 francs.

Ce complot servira à plusieurs fins. Il me permettra de faciliter la rentrée aux fosses des 50.000 mineurs du Pas-de-Calais et du Nord, rentrée promise et due aux Compagnies houillères. Il jettera la suspicion sur ce puissant et inquiétant mouvement des huit heures, et enfin il me donnera de belles élections biocardes.

Ainsi se parla à lui-même M. Clemenceau. Et aussitôt il s’engagea dans le lancement du complot Il a prouvé victorieusement que sa conscience ne s’embarrassait pas de vains scrupules et qu’il était capable d’inventer de toutes pièces un terrible complot. Son préfet du Pas-de-Calais, joignant ses lumières avec celles d’un général et du citoyen Basly, avait fait arrêter Broutchoux au début de la grève. Il donna l’ordre, lui, ministre, de m’arrêter, le 23 avril dernier.

CGT - arrestation à Lens

arrestation de Broutchoux

Je sortais de prison le 31 mai. J’avais fait une quarantaine à la prison cellulaire de Béthune.

Durant ces quarante jours, j’ai subi un interrogatoire, un seul. Je puis même dire que ce n’est pas sans difficultés que j’ai obtenu d’être interrogé et de savoir enfin ce que me voulait la justice de mon pays. C’est au vingt-troisième jour de prison que j’ai été interrogé. Il avait fallu que je réclame par lettre cet interrogatoire. Cette demande pressante ne suffisant pas, mon avocat, Me Ernest Lafont, vint à Béthune la renouveler. Il obtenait l’interrogatoire pour la semaine suivante. Il eut lieu le 15 mai, donc après le premier tour de scrutin, ce qui importait pour M. Clemenceau.

MM. Clemenceau et André avaient fait raconter à leur presse fond-secrétière que l’on avait découvert à mon domicile des documents importants, établissant que j’avais reçu de l’argent bonapartiste pour fomenter des troubles dans le Pas-de-Calais et mettre en fâcheuse posture le gouvernement de la République.

Ce n’est pas avant, mais plusieurs jours après les perquisitions faites à mes domiciles de Lens et de Paris, que les journaux, et particulièrement le Matin, L’Aurore, la Lanterne, me faisaient passer pour un agent impérialiste enfin démasqué.

Voyons le résultat des perquisitions, faites à mes domiciles ou chez des camarades, — car mon dossier est bourré d’une volumineuse paperasserie, formée des procès-verbaux d’une trentaine de perquisitions faites à Lens, à Denain, à Fresnes, à Paris, à Montceau, etc.

Les documents importants saisis chez moi consistaient: pour mon domicile de Paris, dans une photographie de soldats antimilitaristes que l’habile M. Hamard n’eut sans doute pas grand’peine à découvrir, étant donné qu’elle était sur ma cheminée parmi d’autres photographies; en outre, une lettre du mois de novembre dernier, de Dubéros, le secrétaire de l’Union des Syndicats de la Seine, qu’il serait aisé de retrouver au copie de lettres de l’Union des Syndicats, où Dubéros me disait ceci : « Ton syndicat a donné ton nom pour la liste des orateurs qui pourront aller dans les réunions de syndicats afin de donner le dernier coup de main à l’agitation en faveur des huit heures. Indique-moi les soirs de la semaine où tu es à peu près certain d’être libre, afin qu’on n’ait pas besoin de t’avertir plus de 24 heures à l’avance. »

Cette lettre constitue le document fameux, le document important. Il est question d’agitation dans cette lettre, et c’est sur cette pièce terrible que M. Boudry juge d’instruction de Béthune, daigna s’arrêter un long temps :

« Mais ce n’est pas de la propagande normale que vous deviez faire. Le mot agitation est écrit. Qu’entendiez-vous par faire de l’agitation? »

Et voilà pour Paris. A Lens, on avait pris sur ma table de travail un reçu de 165 francs (si je me souviens bien) sous enveloppe, accompagné d’une lettre, prêt à être expédié. C’était le reçu d’une somme versée par le syndicat des verriers de Fresnes (Nord) pour les familles des victimes de la catastrophe de Courrières.

M. Clemenceau et ses juges savaient que rien parmi les papiers emportés de mon domicile ne permettait de me soupçonner de relations quelconques avec des réactionnaires. M. Clemenceau le savait. Il n’en a pas moins fait aboyer tous ses domestiques du journalisme. Il a fait procéder à une dizaine d’arrestations. Il est vrai qu’il faisait mettre en liberté Griffuelhes et Lévy, six jours après leur arrestation. Cet homme, qui se carrait, il y a quelques mois encore, dans la posture d’un défenseur acharné de la liberté individuelle; cet homme qui a maudit mille fois les ministres passés qui avaient maintenu au bagne un capitaine millionnaire que ses pairs y avaient expédié, n’a rien eu de plus pressé que d’imiter les Charles Dupuy.

Parmi les farouches libéraux qui s’étaient férocement indignés au sujet de Dreyfus, pas une voix ne s’est élevée pour cingler le visage de l’ancien directeur de l’Aurore. Entre copains, on ne se fait pas de misères.

On a vu tous les journaux dreyfusards d’autrefois, qui réclamaient naguère le bouleversement du monde pour tirer Dreyfus du bagne, on les a vus les plus acharnés à jeter, sans l’ombre d’une preuve, les pires calomnies sur des militants révolutionnaires. Grave a remis à sa place le grand curé de la Libre Pensée, le sieur Charbonnel, et on a lu ici-même l’ignoble réponse du monsieur, Aujourd’hui, où le gouvernement est contraint d’avouer que le complot n’était qu’une comédie de son invention, il n’y a pas de danger que les Charbonnel et les Ranc, et tous ces braves journalistes fonds-secrétiers,
si prompts à l’insulte, reconnaissent qu’ils s’étaient trompés.

Tous ces gens d’ailleurs ne se sont pas trompés.

Ils savaient à peu près aussi bien que leur ministre que les hommes qu’ils insultaient étaient innocents des accusations portées contre eux. Mais ne fallait-il pas donner une fin à la grève des mineurs; ne fallait-il pas gêner le départ du mouvement des huit heures en arrêtant Griffuelhes et Lévy et en jetant la suspicion sur cet admirable essai de généralisation dans la lutte ouvrière ; ne fallait-il pas enfin préparer de belles élections ?

M. Clemenceau, par le moyen de son complot, aura montré à la classe ouvrière que la classe capitaliste, quelque soit son gouvernement,  n’hésitera devant aucune saleté ni devant aucun crime pour entraver ses mouvements d’émancipation. Pour ma part, je ne me plains pas trop d’avoir passé quarante jours en prison, de par la volonté de M. Clemenceau. Cette comédie du complot m’a donné la preuve vivante que les hommes de gouvernement étaient capables de tout pour permet tre à la bourgeoisie de dormir en paix. Cette pensée je l’avais avant d’aller à la prison de Béthune ; mais, elle était, je pourrais dire, à l’état théorique, aujourd’hui elle est entrée profondément en moi.

Je suis guéri de toute illusion sur les « exceptions » du monde de la politique- M. Clemenceau n’ était-il pas aux yeux de bien des camarades une de ces « exceptions ». La presse socialisante, la presse dreyfusarde d’autrefois s’est montrée sans masque et nous pouvons carrément la parquer dans la catégorie à qui Zola donna l’enseigne de presse immonde. Tout cela vaut bien mieux, à mon sens, la peine d’être connu. La classe ouvrière sait qu’elle n’a à compter uniquement que sur elle-même et que parmi ses ennemis il n’en est peut-être pas de pires que des « bons ministres radicaux et socialistes » et les journalistes de mêmes couleurs.

PIERRE MONATTE

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