L’Indochine n’a pas droit à la démocratie (Guérin, 1937)

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Tribune libre parue dans le Populaire du 14 août 1937.

LA démocratie est à l’ordre du jour. D’un côté, les « démocraties », de l’autre les « dictatures ». Ce schéma laisse les Indochinois rêveurs : démocratie ou dictature, l’“ « Empire » dont ils sont les sujets? Camarades qui jouissez ici d’une démocratie relative quand vous saurez où en est l’Indochine après un an de Front Populaire, vous comprendrez.

Si les termes de la motion de Huyghens sont restés dans votre mémoire, vous pouvez· croire qu’une « ère nouvelle » a commencé là-bas comme ici ; vous pouvez croire que les « libertés démocratiques de la métropole » ont été étendues à cette colonie ; que la « législation sociale et la législation du travail en vigueur dans la métropole » ont été appliquées aux indigènes. Détrompez-vous ! « Une année de gouvernement de Front Populaire à direction socialiste montre que les gouvernants ne veulent même pas de ces petites réformes en Indochine. » C’est un journal ouvrier de Saigon qui parle.

Avant mai 1936, l’Indochine vivait sous le régime du bâillon. Rien n’a changé, ou presque. Il faut toujours courber le front, et se taire. Malheur à qui ne se tait pas ! Des exemples ? Un brave homme d’Annam Nguyen Phu, réunit quelques amis et leur lit la traduction d’une brochure de Léon Blum : Pour être socialiste : trois ans de prison et trois ans de surveillance administrative. Une centaine de collégiens de Vinh (Annam) assistent à une manifestation en l’honneur de M. Justin Godart, Chargé de mission par le gouvernement de Front Populaire : ils sont exclus de leur école. Pour s’être rendus en cortège chez l’administrateur local en réclamant des réductions d’impôts, trois cents paysans de Cang-Long (Cochinchine) sont frappés à coups de matraque, à coups de crosse, torturés, condamnés à de lourdes peines de prison. A Chomoi (Cochinchine), le commissaire de police Bazin oblige des prévenus politiques à sauter sur des cailloux pointus en faisant le salut fasciste. Authentique.

La liberte de la presse, un mythe. A la moindre critique, les journaux se voient retirer l’autorisation préalable, sont condamnés à de ruineuses amendes, leurs exemplaires saisis, leurs rédacteurs incarcérés. Même lorsque ces rédacteurs sont des élus du peuple. A Hanoï, Trinh van Phu, administrateur du journal Travail, « représentant du Peuple », vient d’écoper UN AN de prison. A Saigon, Ta tu Thau et Tao, rédacteurs de la Lutte, conseillers municipaux ouvriers, réélus triomphalement en avril, sont condamnés, en juillet, à DEUX ANS. Les uns et les autres pour simple délit de presse!

Leur crime ? Faire (par la plume) de l’ « agitation ». Chargé des questions d’Indochine à la Commission coloniale du Parti, j’ai lu régulièrement leurs écrits. Je n’y ai rien trouvé de « subversif ». C’est également l’avis de la section socialiste de Saïgon qui, le 20 mai, a voté une motion affirmant qu’il n’y a pas, en Indochine, d’« agitation », mais que par contre, on viole la liberté de la presse. Alors ? La véritable raison de cette répression, la voici : l’administration abhorre la démocratie ; elle est pour un paternalisme autoritaire ; elle voudrait être obéie lorsqu’elle ordonne : « Ne bougez pas, laissez-nous vous faire du bien. ».  Mais les Indochinois savent, comme l’écrit la Lutte, que l’“ « aumône n’existe pas en matière politique », que seule l’action des masses permet de conquérir les plus modestes réformes, que là où cette action ne se fait pas sentir, là où les privilégiés sont seuls à faire pression, on n’obtient rien du tout. Et les masses, avec sang-froid, avec une réelle maturité politique, revendiquent. La toute-puissante Sûreté générale appelle cela « agitation dangereuse », « activité antifrançaise ».

Les lois sociales de la métropole! Une autre mythe. Le 30 décembre dernier, un décret a bien apporté une ébauche -€” combien timide ! – de législation du travail, mais il n’est appliqué nulle part : le patronat le foule au pied, avec la complicité de l’administration· Et les abus subsistent, à peine croyables, des abus qui ramènent un siècle en arrière, l’enfer du capitalisme primitif décrit par Marx. Dans les sucreries de Nhi-Binli (Cochinchine), avant une récente grève, les ouvriers travaillaient dix-neuf heures de suite pour un salaire de famine. Les repas se prenaient debout, sans interrompre le travail. Et fréquemment, femmes et enfants, s’endormant sur leurs machines, laissaient un bras, broyé, entre les cylindres…

Par arrêté du 1er juin, une commission a bien été chargée de fixer des salaires minima. Mais les ouvriers n’y sont pas représentés. Et comme, d’autre part, les dévaluations monétaires successives ont provoqué une hausse sensible des prix, la misère demeure atroce. Résultat : des vagues de grèves se heurtant au front commun du patronat et des autorités.

La reconnaissance des syndicats est, paraît-il, à l’étude. Mais avec quelles restrictions ! Soumis au régime de l’autorisation préalable constamment menacés de suspension ou de dissolution, contraints d’envoyer dans les huit jours à l’administration les procès-verbaux de leurs assemblées, ne pouvant élire leurs responsables qu en présence d’un représentant des pouvoirs publics, empêchés de se grouper en unions et fédérations, les syndicats n’auraient (comme en régime fasciste) de syndicats que le nom.

Voilà où en est l’Indochine, un an après Huyghens. Et pourtant, c’est un des nôtres qui, depuis un an, détient le portefeuille des Colonies… Que s’est-il passé ? Pourquoi l’homme que nous avons réussi à placer à ce poste essentiel n’a-t-il pu mieux faire ? Poser la question, c’est dépasser le cadre de l’Indochine et c’est mettre en cause toute l’“ « expérience ». Nul ne contestera la bonne volonté qui animait Marius Moutet lorsqu’il s’est installé rue Oudinot. Mais que peut un ministre socialiste dans l’appareil de l’État bourgeois, surtout quand ce ministre s’interdit, dès l’abord, de faire passer le « souffle républicain » dans son administration et se condamne ainsi à être constamment trompé, trahi par ses subordonnés ? Il semble que, les premiers temps, notre camarade ait essayé de résister à l’emprise du « milieu », de savoir et de décider par lui-même ; mais, peu à peu, il a dû y renoncer, laisser carte blanche aux proconsuls et aux policiers qui, là- bas, à l’autre bout du monde, jouent les potentats asiatiques. Engrenage fatal et qui prépare des lendemains terribles: « On risque d’éloigner à jamais les masses malheureuses qui espèrent en le gouvernement de Front Populaire. On accule les militants de la cause ouvrière aux actes de désespoir… Le mouvement risque de nous dépasser… », écrivent des journalistes tonkinois à Caput, secrétaire de la section socialiste de Hanoï.

Qu’on se rappelle les révoltes de 1930-1931, les flots de sang versé. Veut-on revoir cela ? Non ? Alors, il faut choisir : ou bien, s’il n’est pas trop lard, faire exactement le contraire de ce qu’on fait actuellement, ou bien, s’il n’est plus possible de sortir de l’engrenage, ne pas associer plus longtemps le Parti à une politique qui est la négation, non seulement du socialisme, mais de la démocratie tout court.

Daniel GUERIN.

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