Antisémitisme et nationalisme (1898)

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Résolution du XVIème Congrès du Parti ouvrier français (Montluçon, septembre 1898), repris dans le volume Le Parti socialiste en France de l’Encycopédie socialiste (1912).

L’antisémitisme n’est qu’une des formes de la réaction.

Il suffit, pour s’en convaincre, de constater, partout où il se produit, ses origines exclusivement cléricales et féodales.

En Allemagne, c’est le cléricalisme protestant d’un pasteur Stoeker, qui crée et mène le mouvement. En Autriche, c’est un grand propriétaire terrien, le prince de Lichtenstein. En – France, c’est le jésuitisme mal dissimulé derrière un juif traître à sa race, le judas Drumont.

Dans tous ces pays, il s’agissait — et il s’agit — d’un retour offensif des anciennes classes dirigeantes et possédantes — aristocratie et clergé — dépossédées du pouvoir et de leurs privilèges par la bourgeoisie moderne Mais, avec son vrai visage, cette tentative de restauration d’un passé définitivement disparu était condamné à un lamentable et immédiat avortement.

C’est alors que, pour donner à l’antisémitisme une apparence et un moment d’existence, ceux qui en vivent comprirent la nécessité de le moderniser et s’avisèrent de le poser en champion de certaines catégories sociales et de certains intérêts économiques appelés à être éliminés par le progrès même de la production.

Faire croire à la propriété terrienne qu’ils vont la sauver de la prédominance de la grande industrie ;

Faire croire au petit commerce qu’ils vont l’arracher à la concurrence nécessairement victorieuse des grands magasins ;

Faire croire à la finance chrétienne qu’ils vont la débarrasser de ses rivaux israélites, mieux outillés et supérieurement préparés par un entraînement séculaire ;

Tel est le boniment dont ces bateleurs ont usé — et abusé — à l’usage des jobards, et au profit des roublards avec lesquels ils partageaient la recette !

C’était encore insuffisant comme piège à travailleurs. Et lorsqu’ils songèrent à se recruter une clientèle dans le prolétariat, déjà convaincu que la libération du travail est affaire d’expropriation, il leur a fallu se proclamer, eux aussi, expropriateurs et substituer — par une misérable contrefaçon que Bebel a pu justement appeler le socialisme des imbéciles — à la grande reprise par la société de tous les moyens de production, le pillage anarchique des boutiques et des banques juives.

Tout cela pour aboutir — lorsqu’on met au pied du mur leur croisade contre les Rothschild — à l’abrogation du décret Crémieux et au refus des droits politiques aux Arabes, maintenant exploités par eux après avoir été indistinctement volés par les chrétiens et les juifs !

On a, d’ailleurs, pillé. Et tout ce qui est sorti de ces provocations suivies d’effet ç’a été, sans qu’un seul banquier juif ait subi le moindre dommage, l’emprisonnement par centaines des prolétaires entraînés, quand ce n’a pas été des cadavres d’ouvriers et de paysans comme en Galicie.

Rétrogradation à la fois politique et économique, l’antisémitisme a cependant un point de contact avec son ennemie : la bourgeoisie libérale. Comme celle-ci,, il nie ou ne veut pas voir la division de la société en classes. Il nie ou ne veut pas voir, chez les juifs comme chez les chrétiens, l’existence d’une classe exploitée et d’une classe exploiteuse, le capitalisme juif ayant à côté — et au-dessous — de lui, le prolétariat juif si nombreux et si écrasé, notamment en Angleterre et aux États-Unis.

C’est pourquoi, malgré toutes ses pétarades démagogiques, l’antisémitisme n’a jamais pu faire illusion à une fraction – quelconque de la classe ouvrière, consciente et organisée.

C’est à l’unanimité des dix-neuf nationalités représentées et aux applaudissements des travailleurs du monde entier que, dès août 1891, le Congrès international de Bruxelles repoussait avec horreur cette guerre de race ou de religion qu’on prétendait substituer à la lutte de classes — nécessaire, celle-là, — des prolétaires de toutes races et de toutes nationalités contre les capitalistes de toutes nationalités et de toutes races, et exécutait comme une simple déviation inutilement tentée par la réaction gouvernementale et propriétaire aux abois.

Nationalisme.

Le nationalisme, que l’on veut opposer à l’internationalisme ouvrier, n’est qu’une double manœuvre : politique et économique.

Il n’est pas même une rétrogradation, ne correspondant à aucun fait dans le passé — la noblesse et le clergé d’autrefois, comme la bourgeoisie de la Révolution, ayant été, toutes deux, à des titres divers, mais également, internationales, ne connaissant pas de frontières. Les Condé et les Turenne, par exemple, peuvent passer, sans déchoir, de l’armée espagnole à l’armée française qu’ils mènent au feu successivement l’une contre ;l’autre; de même que dans la bouche des révolutionnaires de 89, le mot « patriote » exclut tous les défenseurs nationaux de l’ancien régime et comprend, au contraire, tous les peuples prétendus étrangers appelés à communier dans la haine des tyrans.

Il est en contradiction avec toute la société moderne, qui est essentiellement internationale dans sa production et ses échanges, échappant par ses sciences et ses arts à toute condition de frontières. Ce ne sont pas seulement chemins de fer, postes et télégraphes, qui ont dû revêtir cette forme cosmopolite; c’est la matière même de toute l’industrie et de tout le commerce qui, empruntée à tous les points du monde et exportée dans toutes les directions, permet, seule, une existence qui n’a de national que le nom.

Ainsi convaincu de n’avoir ni passé ni présent, le nationalisme n’existe : d’une part, que comme un moyen de diviser et d’armer les uns contre les autres les travailleurs dont l’affranchissement est subordonné à leur union internationale; d’autre part, que comme un moyen pour la classe capitaliste de rançonner ses prétendus compatriotes (avec son sucre national, son blé national, son bétail national et autres marchandises nationales qu’il s’agit de vendre le plus cher possible à la nation devenue un simple débouché).

Le nationalisme n’est donc pas seulement le dernier mot de la duperie. Il est encore et surtout le dernier mot de l’imbécillité.

montlucon


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